Archipel au large de l’océan Atlantique, les îles Canaries forment une communauté autonome qui demeure en marge de l’Espagne. Du fait de sa position géographique, elle s’est forgée une identité forte et unique, fruit du métissage. Ce territoire situé à quelques kilomètres du Maroc s’est nourri de différentes cultures issues des peuples africains, européens et américains. C’est donc tout naturellement que la musique y tient une place importante depuis des générations. Le culture rap en Espagne connaissant depuis le début des années 2010 une hégémonie sans précédent, nous avons voulu mettre en lumière la scène florissante originaire de ces îles. Un des éléments qui nous a particulièrement marqué et encouragé à écrire cet article est le fait que les Canaries comptent un grand nombre de talents issus de la scène hip-hop, alors que ce territoire reste trois fois moins peuplé que la communauté de Madrid. Nous avons sélectionné six artistes dont le travail mérite d’être mis en lumière et diffusé.

M.Padrón

M. Padrón, aussi connu sous le pseudonyme de M. Padrums, est sans nul doute le beatmaker le plus reconnu des îles Canaries et un des plus prolifiques de la péninsule. L’artiste chevelu a collaboré avec bon nombre de rappeurs en Espagne, aux Etats-Unis et en Amérique Latine. Depuis quelques temps, il dévoile sa facette de MC, même s’il avoue lui-même s’épanouir davantage lorsqu’il s’exprime avec sa MPC. Durant son adolescence, il a été bercé par le rap new-yorkais des années 1990, ce qui se ressent pleinement dans son travail de producteur. Il a suivi à Madrid une formation en tant qu’ingénieur du son et enregistre dorénavant son propre travail ainsi que celui d’autres artistes dans son studio baptisé « Pasando el baño ». En plus d’avoir sorti notamment les projets Influencias del pasado et le très remarqué Al queso, le natif du quartier du Toscal de Santa Cruz évolue également en équipe. Après sa collaboation avec le colombien Pielroja et DJ TedBundy sous la bannière de Da Foury Bastard (Back in the dayz records), M.Padrón s’est concentré plus récemment sur le projet Residentes, publié sous le même label barcelonais. Au côté de DJ Full Fx et d’ Emblema, autre rappeur canarien à découvrir, ils ont conçu un Ep remarquable qui ravira les amateurs de boom bap et de scratchs.

Bejo

Le rappeur originaire de Tenerife a connu une ascension fulgurante ces derniers mois. Doté d’une personnalité hors du commun, il a su créer un personnage décalé à l’allure extravagante. Membre du groupe Locoplaya, Bejo a publié en 2013 le projet Creo ainsi que l’EP FundaMental l’année suivante. C’est cependant la parution en 2016 de Pírdula qui a fait décoller sa carrière avec des titres comme « Guaña Guaña » o « Mala ». Son flow tranchant et nonchalant a fait rapidement l’unanimité dans toute l’Espagne. Installé à Madrid depuis quelques temps, il enchaîne en ce début d’année les concerts au côté de Dj Pimp. Preuve de son succès, Bejo sera programmé en juin au Sonar de Barcelone, festival musical majeur en Europe. Enfin, un LP de dix titres portant le nom de Hipi Hapa Vacilanduki est sur le point de voir le jour. Sept morceaux sont déjà disponibles sur la toile sous forme de clips. Nous recommandons d’ailleurs les titres « Sílaba tónica R.I.P » et « La colada ». Conscient de la part importante qu’occupe l’image dans son travail, Bejo prend le soin de réaliser lui même la majorité de ses vidéos sous le pseudonyme de Cachi Richi, tout en s’amusant à laisser planer le doute sur la réelle identité se cachant sous ce patronyme.

Niño Maldito

Niño Maldito, membre du duo Me Cago En Tu Padre, s’est installé comme beaucoup de rappeurs canariens à Barcelone. Véritable figure de la scène catalane, il est de coutume de le croiser dans tous les événements et soirées touchant le milieu underground. Lui aussi arrivé en provenance de Tenerife, il est le fils de Juana Santana, poétesse et activiste politique reconnue dans les îles. L’an passé, il a sorti le projet Werther par le biais de l’excellent label madrilène Enthik Records. Aiguillé par Dano du collectif Ziontifik, considéré par beaucoup comme une référence en Espagne, Maldito a accouché certainement de son meilleur disque. Le titre est inspiré du livre de Goethe, Les souffrances du jeune Werther. Cet ouvrage provoqua la polémique puisqu’il entraîna une vague de suicides les semaines postérieures à sa parution. Une des caractéristiques principales de Niño Maldito est le fait qu’il utilise son rap comme un véritable exorcisme. Durant près de neuf mois, il s’est attelé à la production de la musique de Werther sous le pseudonyme de 1789 et a pu se délivrer d’une souffrance pesante. Authentique kickeur et admirateur de l’univers de $uicideBoyS, son flow vient à merveille se mêler à des productions aux sonorités trap comme sur ce morceau portant le nom de « Mama ».

Fat Squad

Fat Squad est un groupe composé des rappeurs Fat Fara et Buda. Ce dernier apparaît comme l’un des fers de lance de la scène canarienne. Actif depuis longtemps, il demeure une référence pour toute la nouvelle génération. Les deux MC’s sont accompagnés par le beatmaker Zevex (Las Palmas) qui est indiscutablement l’un des producteurs les plus doués de la scène ibérique, ainsi que du barcelonais DJ Zeack, membre du collectif Just A Live que nous avons interviewé par le passé. Les quatre artistes de Fat Squad ont sorti en 2013 un album éponyme de douze titres aux sonorités classiques sur lesquelles se mêlent samples et synthés. Le groupe affectionne le rap cru issu de la rue mais toujours teinté de finesse et de références. Les voix sont lourdes et les thématiques principalement introspectives. Nous vous invitons également à écouter le projet en solitaire de Buda, La doctrina del shock, entièrement produit par Nirban, autre MC et beatmaker de Gran Canarias qui mérite toute notre attention.

Shrlstn

Charlestan aka Shrlstn est un artiste éclectique et excentrique. Rappeur hors catégorie, il produit également de nombreux clips vidéos sous le pseudonyme de Individuo. Après avoir sorti le projet Cortocircuitos en 2012, il s’est fait connaitre par le biais d’une série de freestyles sur internet portant le nom de RAPidaMente. Sa voix rauque est reconnaissable entre mille et il est capable de s’adapter à tout type d’instrumentales. Son dernier EP en date, Garimba, a été conçu en collaboration avec le producteur Hartosopash, habitué des Jam Sessions barcelonaises aux côtés d’Escandalo Xpósito. Il a su lui apporter des productions variées et surprenantes, lui permettant ainsi d’exposer pleinement son talent. Une des particularités de cet EP est son format physique. En effet, les deux acolytes proposent aux auditeurs d’acquérir une bouteille de bière (« Garimba » en argot des Canaries) sur laquelle apparaît un code QR qui permet de télécharger les huit chansons que composent ce projet. Enfin, il convient de souligner que depuis quelques mois, Shrlstn a fait naître dans son univers un nouvel alter ego qui répond au pseudonyme de Maluko. Il utilise ce dernier pour rapper sur des beats plus électroniques avec toujours autant de maîtrise.

BNMP

Cruz Cafuné, EllegaS, Indigo James et Choclock sont tous les quatre issus du collectif Toska Runers. Ensemble, ils ont décidé de se rassembler et de former une nouvelle entité prénommée Broke Niños Make Pesos. Ce sont clairement les étoiles montantes des îles et leur notoriété ne cesse de croître de jour en jour. Leur musique se caractérise par un son qui puise son inspiration dans le RnB, la musique électronique, la trap et la cumbia. Très productifs, ils publient régulièrement des clips en utilisant à la perfection les codes de la nouvelle génération qu’ils ont réussi à conquérir en un temps record. Leur ligne directrice est claire depuis le début de la constitution du collectif : produire une musique de qualité pouvant plaire à un maximum d’auditeurs sans se fixer de limite en termes d’influences. Très proches les uns des autres, les quatre membres de BNMP chantent et trois d’entre eux sont producteurs. Cette union leur permet d’évoluer constamment dans un contexte favorable au développement de leur processus créatif. Prochain objectif avoué de ces jeunes pousses: la conquête de l’Amérique du Sud et des Etats-Unis.

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