On est début 2002, et alors que le public français bouge doucement la tête sur le Temps Mort de Booba, le hip-hop britannique est sur le point de prendre une grosse claque. Fin mars, l’ovni Original Pirate Material est lâché, et Mike Skinner, a.k.a The Streets, a réveillé son monde en emmenant la « musique urbaine » de son pays dans une autre dimension. Le titre éloquent du projet oblige d’un coup amateurs et journalistes à se pencher sur ce qui hante les radios pirates de l’époque. Il semble alors que cet électro underground qui s’est auto-proclamé « UK Garage » depuis une petite dizaine d’année soit arrivé à une certaine maturité après un bon nombre d’explorations plus ou moins heureuses de rythmes rapides et d’exploitation de basses à haute dose…

En cette fin de mars 2002, donc, nous arrive entre les mains une galette dont la pochette elle-même est une déclaration. Présentant la façade d’une tour de la banlieue nord de Londres, haute de dix-huit étages, et connue sous le nom de « Kestrel House », elle est une invitation à entrer sans faire de manières dans la réalité du quotidien de cette « Angleterre des périphéries ». De nuit, les lumières de quelques appartements encore allumées, la tour offerte en gros plan semble dominer le quartier et la rue qu’on devine déserte et sans intérêt en contre-bas. Pour la petite histoire, ce bâtiment aux quatre cent fenêtres est l’homonyme d’une autre tour de Birmingham, ville dont Skinner est originaire, construite un an avant celle de Londres, mais détruite en 1999. Si aucune explication n’a vraiment été donnée à propos de ce choix de photo pour la pochette, on a du mal à croire au pur hasard et on aime à penser que Skinner s’en est servi comme d’une une énième revendication de sa double appartenance à ces deux villes emblématiques de la culture urbaine anglaise. Ceci dit, à une époque où le partage d’œuvres brûlantes telles que Original Pirate Material se faisait souvent sur « disque sans identité » dans le secret des cours de lycées, beaucoup d’entre nous n’ont eu qu’une idée vague ou tardive de ce visuel et n’ont eu qu’un rapport au contenu de l’album sans en connaître l’enveloppe. Mais les quatorze tracks du projet étaient de toute façon suffisamment fracassants pour comprendre l’intention de The Streets sans qu’il y ait besoin d’avoir vu la Kestrel House.

« Original Pirate Material, you’re listening to the streets » – Has it come to this ?

Dès la première piste, et alors que nos oreilles commençaient à s’habituer à des sonorités tirant sur l’électro dans les instrus de nos rappeurs locaux, on comprend que le Londonien va aller beaucoup plus loin… « Turn the Page », peut-être une des meilleures intros jamais produites pour un album de hip hop, porte ainsi incroyablement bien son nom. Après quinze secondes de suspens, l’auditeur commence tout juste à comprendre ce qui l’attend. D’un coup, les BPM explosent, mais juste ce qu’il faut pour imprimer la marque « UK Garage » sur un projet dont on pressent aux premières mesures qu’il va faire s’effondrer bien des barrières.  Tombe alors la voix de Skinner qui, avec un phrasé précis et percutant, met en avant un accent fier, assumé, distinctif et vrai, support indissociable de ce qu’elle s’apprête à raconter. Le crescendo ouvertement électro sur lequel Skinner vient poser nous emporte alors dans un tourbillon de fraîcheur et nous convainc en trois minutes quinze que cet opus ne ressemblera à rien de vraiment connu.

Les quatorze titres de cet album sont des perles, reflétant presque tous une ou plusieurs des facettes de la virtuosité du rappeur sur des prods qui génèrent surprise et excitation. Le plus bel exemple reste « Irony of it all » : quatre minutes de schizophrénie de flow sur deux prods très différentes entrelacées avec un naturel déconcertant… Entre les cuivres de « Let’s push things forward » et le piano de « Too much Brandy », le MC nous entraîne dans un voyage dont on ne reviendra pas indemne. Un morceau comme « Who got the funk » apparaît même comme un interlude génial capable de réconcilier toutes les générations qui se sont de près ou de loin approchées du hip hop.

« Shut up I’m the driver, you’re the passenger / My brain’s superior / The pressure blows the dial on your barometer / Do you understand? Or do you need an interpreter? »  –  Sharp darts

Grâce à une habileté impressionnante, Skinner parvient à imposer un flow et une musicalité autant qu’une manière très franche, très vraie, de raconter « les rues ». Loin des fantasmes de sa génération sur l’argent, les femmes ou la notoriété, sa plume ne dépeint pas un quotidien bien glorieux. Ne relatant pas  tout à fait des exploits de « cool kid », c’est le moins qu’on puisse dire, les titres « Same old thing », « Geezers need excitement » et « It’s too late », qui se suivent sur l’album, sont plutôt le récit sans fard d’une bonne vie de loser qui semble sans échappatoire et que l’auditeur prend en pleine face sans avoir rien demandé.

Bâti sur une base instrumentale encore fortement ancré dans l’underground à l’époque, l’album avait tout de même su susciter un engouement largement mérité. L’ambition de Skinner de « faire avancer » son genre était affichée dans ses sons, mais était-il conscient qu’entre deux titres plutôt crus sur l’amour et l’addiction, il allait relever le défi avec brio ? Il aura, en tout cas, offert aux britanniques un opus culte de plus dont nous sommes loin de nous être lassés, quinze ans après sa sortie.

« Cult classic, no best seller » – Let’s push things forward

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