Voici un panorama du rap allemand en 2016, une scène en croissance constante qui propose des styles toujours plus variés et recherchés, principalement active sur la capitale Berlin. Il faut creuser parmi les défenseurs des sonorités old school et les jeunes kickeurs concentré sur l’egotrip pour trouver de nouveaux blazes émergeants. La province offre tout de même de plus en plus de visibilité aux rappeurs d’Outre-Rhin qui basent encore aujourd’hui majoritairement leur écriture sur un rap qui revendique ses origines et critique ce que la société a de mauvais ou stagnant. S’inspirant majoritairement de la scène US et française, le rap allemand cultive pourtant sa propre identité avec son humour bien à lui et ses mélodies jazzy précieuses et singulières. Tour d’horizon et épluchage -avec un retard bien français- sur 10 bons sons de l’année passée.

Sido – Geuner

Un album qui pue le hip-hop des années 2000s, hyper bien produit et avec du texte à la demande : Sido a frappé très fort en 2016. A l’image de Masterpiece de Swift Guad, le légendaire “Maske” berlinois a opéré un retour aux sources des plus appréciables. Varié, rythmé, équilibré, rempli de thèmes et de phases que seul lui sait amener avec humour, Das Goldene Album a régalé ses auditeurs de toujours. Difficile de sélectionner une seule piste, mais voici “Geuner”, une bête de production de DJ Desue sur laquelle Sido revient sur son vécu de tzigane, origines controversées pour celui qui prend l’habitude de s’approprier des racines à sa convenance (tantôt de Berlin Ouest, tantôt de l’Est, parfois jeune de quartier…), semant ainsi le trouble pour son public à l’image en France de Seth Gueko, tantôt “fils de Jacques Mesrine”, tantôt gitan, tantôt cow-boy… Une vraie vie d’acteur ! Ne passez pas à côté de ce 15 titres quasi parfait, au passage 7ème album solo de l’éternel “adulescent” du rap allemand.

Negroman – From Uwe with love

Vous le cherchiez ? On l’a trouvé ! L’équivalent de la claque reçue dans l’Hexagone de la part de Jazzy Bazz avec “64 mesures de spleen”, est sorti en 2016 en Allemagne ! Il est l’œuvre du jeune Negroman, alias Loki du duo Luk&Fil, qui a produit, écrit et chanté ce boom-bap dans sa plus pure tradition. Accompagné par Anthony Drawn au saxophone, Negroman nous emmène pour une balade nocturne fraîche et apaisante dans les rues de Mainz. Une écriture particulièrement dense, entre egotrip et retour sur son parcours, avec un certain talent pour doser et poser les mots sur sa vision du rap. Extrait du vinyle éponyme qui contient 17 titres, dont plusieurs autres pépites à déguster sans crainte.

Plusmacher – Erste Blüte  

Plusmacher, rappeur originaire de Magdeburg, a sorti en 2016 son troisième album qu’il a intitulé Die Ernte (en français “La récolte”). Habitué à évoquer le cannabis, ses effets et plus généralement la vie de rue, ce n’est pas cette fois encore que le P.L.U.S aura surpris. S’il a la particularité de rapper tant sur des instrus modernes que très old school, à l’instar de ses clips mi-archives mi-actuelles, ses textes, eux, se concentrent sur ce qui plait le plus au rappeur moustachu de notre sélection : la weed. Avec humour, avec violence, avec admiration, sans retenu, avec esprit de compétition, et surtout, toujours avec style. Ici, la production est l’oeuvre de MecsTreem & The BREED. Son quatrième album vient d’ailleurs de voir le jour Outre-Rhin, et devinez quoi ? Il s’appelle Kush Hunter !

Olexesh – Weyauu

Découvert sur l’album “VI” de Sido avec le titre « Löwenzahn« , Olexesh s’est définitivement imposé sur la scène en 2016. Au coeur du pays “multi-kulti”, il n’est cette fois pas question de story-telling d’un émigré Nord-Africain ou de revendication d’origines “Kanack” comme s’auto-décrivent un bon quart des rappeurs allemands, mais d’un émigré de l’Europe de l’Est puisqu’Olexesh est né à Kiev, avant d’atterrir et de grandir à Darmstadt. Il en joue d’ailleurs sur ce titre clippé. « Weyauu », néologisme inventé par l’artiste, fait dans le simple et efficace; critiques de la caste politique et appartenance fière au ghetto, c’est un visage dur et fier qu’exhibe ce MC hors du commun. Une boucle angoissante signée PzY, une torture volontaire de la langue de Goethe et une vidéo tournée aux pieds des HLM font le reste : bienvenue dans le Makadam, troisième album en… trois ans pour le surprenant et hyperactif presque trentenaire, qui se targue d’être passé en peu de temps “de la rue aux Charts”. A la fois déconcertant et original, il est à noter qu’aucun son ne se ressemble dans sa discographie, à l’image d’un dernier projet aux sonorités parfois électriques, parfois old school, d’autres fois encore intemporelles et bruts de décoffrage. Un personnage singulier, à écouter entièrement pour se faire un avis.

Finest – Mittelfinger

Produit par le talentueux beatmaker Highnicken, “Mittelfinger” est l’expression la plus pure du mode de pensée du passionné qui sommeille en Finest. Deuxième album du Berlinois qu’il a choisi d’appeler Sonne, Mond & Sterni, en clin d’oeil à un mode de vie très chill, typique des jeunes habitants de la plus grosse ville d’Allemagne. Instrus parfois reggaes, thématiques plutôt légères, humour ou phases gores, le MC ne s’interdit rien sur ce long format, n’en déplaise aux pourfendeurs des petites moeurs. Sur l’unique clip du projet sorti à ce jour, il dresse donc bien haut le majeur aux Fakes MCs, allant jusqu’à leur proposer une “Dirty Sanchez” pour les plus téméraires. Vraie bonne découverte de l’année passée, son album, qui propose une palette assez large de sons, évoque dans le désordre l’amour du rap et de sa technique, l’alcool et ses ravages, des souvenirs en pagaille et quelques story-telling intéressants dès lors que l’on maîtrise les rouages essentiels de la langue allemande.

Lord Space – Taube

Un clip dans l’ère du temps où l’on recycle des archives et filtre des images au grain VHS, le duo Made in M & Juan RIOS pour produire une ambiance lugubre, Lord Folter et Joe Space ont trouvé la formule qui leur convient. A la pointe d’un art qui se renouvelle chaque jour sur les Internets, Lord Folter et Joe Space, tous droits venus de Düsseldorf, déploient leur marque de fabrique old school au fil des inspirations. “Taube” peut signifier en allemand “Sourds” ou “Pigeons” selon le contexte, et à en décortiquer les paroles, on pourrait même parler de “pigeons sourds”. L.S.nous ouvrent les yeux sur une thématique rarement abordée dans l’art, notamment dans le rap, qu’est le réchauffement climatique. Ni moralisateur ni pleurnichard, la part de responsabilité est divisée et le ton juste. A l’occasion, preuve est faite qu’on peut aussi bien rapper sur un toit entre potes que dans un hangar où s’entassent des bibelots et autres objets de brocante, sans paraître ridicules ou décalés. Extrait du double vinyle (12 titres) qui s’intitule Nachtalb (en français “cauchemar”, au sens de créature mythologique), à avaler d’une traite.

Marz – Zugezogen Feminin

Le MC en provenance de Stuttgart exerce dans la lignée traditionnelle du rap qu’on ne trouve qu’en Allemagne : jazzy et rempli d’humour “typisch”, à en écouter les paroles et voir les clips, dans le style de Fettes Brot à ses débuts. Ce titre est un clin d’œil non dissimulé au duo Berlinois “Zugezogen Maskulin”, lui-même né d’un élan de contestation ironique des clichés beaufs et sexistes des duos “SüdBerlin Maskulin” et “WestBerlin Maskulin”, et s’affirme donc en défenseur des valeurs féminines. Une prod de Kova et les Bixtie Boys aux piano, drums, saxophone et contrebasse, c’est une savoureuse mélodie groovy que nous sert Marz pour un album très positif et chantant, sorti à l’automne dernier. “I love 2 hate” a aussi été clippé avec des vidéos hautes en couleur et particulièrement dynamiques, à voir et écouter.

Massiv – Die Straße hat mich nie geliebt

Extrait de Raubtier (en français “Prédateur”), son treizième projet en douze ans (!), Massiv a mis un poing d’honneur à déjouer la “street crédibilité” en son et en images. En clamant haut et fort que “la rue ne l’a jamais aimé” ni soutenu mais plutôt utilisé et détruit, il ne cherche pas plus à se mettre à dos la population issue des quartiers qu’à mettre en évidence les méfaits et les pièges d’un mode de vie “trafic-drogues-prison”. En montrant les différents quartiers de Berlin, il réussit à généraliser son constat à l’ensemble de la ville et même à le mondialiser, sans se placer en victime de la société ou de quoi que ce soit. Le Berlinois aux muscles saillants a ressorti sa voix à l’accent palestinien pour se placer dans la peau du grand-frère, et ça lui va plutôt bien, lui qui jongle toujours entre les sonorités agressives et les mélodies plus légères, à l’instar de celle-ci, servie par le beatmaker Dennis Kör.

Mista Meta – Mittelfinger hoch

Extrait du EP gratuit et prometteur Unternehmer Flows paru à l’été 2016, le Ouest Berlinois Mista Meta s’est avéré étincelant de technique et de fluidité sur ces 5 titres. Ambiance boom-bap de rigueur, le jeune MC dresse lui aussi le troisième doigt pour annoncer la couleur, qui n’est pas sans rappeler celle des textes de Sinik ou Beat De Boul lorsque des soirées entre jeunes adultes finissaient mal. Énergique, il insiste sur son statut d’entrepreneur, ses valeurs et ses racines, se laissant déborder par quelques phases d’egotrip franchement sexistes.

Shacke One – Boss der Panke

Premier album pour Shacke, et quel album ! Stecks, Schmiers & Suffs est le vrai premier long format pour celui qui avait déjà sorti la Nordachse Tape avec MC Bomber en 2014. Le natif de Berlin passe lui aussi par l’egotrip pour imposer sa patte et représenter cette fois le Nord de la capitale allemande, les autochtones scandant plus les points cardinaux que les noms de quartiers/départements comme le font les rappeurs français. Inutile de chercher les bons mots, c’est de la violence en grande quantité que propose le “Boss der Panke”, du nom d’un cours d’eau traversant Berlin. L’album est très respirant, partagé entre sonorités funk, rap des 90s, ou la présence du beatmaker chilien Fakodiablo.