L’Angleterre et plus globalement le Royaume-Uni ont longtemps été des figures de proue des grands courants musicaux en Europe et dans le monde. Tout le monde reconnaitra l’influence de groupes majeurs comme les Beatles, les Pink Floyd ou Led Zeppelin, pour ne citer qu’eux, sur la scène rock mondiale. Le ska, né en Jamaïque, n’aurait peut-être pas connu tel engouement sans les performances notables de groupes tels The Specials, dans une Angleterre en proie aux difficultés économiques et sociales sous l’austérité Thatcherienne (1979-1990). The Clash, les Sex Pistols sont parmi les plus influents du mouvement punk-rock. Le trip-hop, cousin de notre cher hip-hop, puise également ses sources à l’aune des 90’s du côté d’Albion, Bristol plus exactement, même si le californien DJ Shadow n’est pas étranger à son expansion.

Le hip-hop dans tout ça ? Comme un peu partout, il a au Royaume-Uni d’abord suivi les traces des américains dans les années 80, mais a progressivement montré une identité propre. Marqué par la grisaille, l’accent cockney,  les communautés nigérianes et surtout jamaïcaines de Londres, qui infusent ce hip-hop de leur accent yardie hérité de Kingston. Ce qui est finalement amusant quand on sait les influences souvent oubliées de la Jamaïque sur les débuts du hip-hop. Rodney P et son London Posse sont en tous les cas le parfait exemple de ce courant, refusant de dupliquer bêtement la musique américaine, ils veulent se servir du hip-hop comme un émancipateur, pas comme un courant qui les enfermerait totalement dans des codes sans pouvoir revendiquer la singularité de leurs identités.

Les modèles du genre se développent et la scène du Royaume-Uni devient l’une des plus excitantes et des plus fournies d’Europe, avec la France bien sûr. On pense bien sûr aux rondeurs des beats de DJ Vadim, ou expérimentations downtempos, dub ou électro  de Roots Manuva, au smooth de Mark B and Blade, au cool de Ty, au boom bap de Black Twang.  Les années 90 voient l’éclosion d’artistes à l’accent de Londres ou du nord du royaume qui rappent un son d’écorché, en mode nerfs à vifs. Le beat est souvent moins glamour, il est dur et tabasse les briques des maisons ouvrières de Londres à Édimbourg, de Bristol à Belfast. Un son ancré dans la misère sociale et/ou le désœuvrement, qui se revendique hip-hop quand les influences pop se font sentir, et qui se démarque souvent du courant UK Garage/Grime/Dubstep très présent au début des années 2000. Citons en vrac Jehst, K-lashnekoff, Mr Jinx et les autres Scotland Yard MC’s, TaskForce.

Cette tendance n’a jamais vraiment disparu outre-Manche, et s’il est toujours difficile de limiter un courant à une poignée d’artistes, gageons que le label High Focus Records est celui qui perpétue aujourd’hui le mieux cette senteur. Sans rentrer dans le fatigant délire du « c’était mieux avant », les artistes du label usent largement de recettes éprouvées dans la décennie 90. Sans mimétisme forcé, on retrouve ce boom bap teinté de ces accents britanniques qui claquent si bien. Le phrasé britannique est souvent plus haché que l’accent américain, parfois plus dur s’il se trouve dans le nord du pays ou dans ses recoins paupérisés. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le grime est plus fort en Angleterre, outre la composante culturelle, et si le mumble rap, celui qu’on marmonne sans articuler, sied a priori mieux à l’accent yankee, plus laxe. Pourtant, on le soulignait, quand ce grime inonde les ondes britanniques, avec des figures de proue comme Roll Deep, Wiley ou Dizzee Rascal hier, Skepta ou Stormzy aujourd’hui, High Focus choisit majoritairement la voie de la Golden Era des nineties.

Tout commence avec Fliptrix. Grandissant dans le sud de Londres, il découvre le hip-hop avec les tapes d’artistes américains comme Big Pun ou Notorious BIG, avant de venir aux artistes britanniques et commence à gratter au moment où il se rend compte que les MC’s du pays n’ont rien à envier aux autres. Dans un environnement où la scène graffiti pullule, Fliptrix tombe définitivement dans la marmite hip-hop et sort son premier album en 2007 (Fed Force Imagery), un élément fondateur de la création du label High Focus trois ans et demi plus tard.

Déjà pour ce premier album, Fliptrix connecte avec Verb T, artiste du label Lowlife. Label qui, à l’époque, avec la team YNR Productions, présente l’écurie underground la plus en vue du pays, si vous nous pardonnez l’antinomie. On y trouve Skinnyman, Jehst, Rodney P, Braintax, fondateur du label en 1992, et donc Verb T, MC londonien vu chez l’Oncle Sam avec Royce Da 5’9 et Edo G.

2011. High Focus éclot et sort ses premières pièces. Fliptrix et Verb T combinent avec les rappeurs BVA et Leaf Dog pour devenir The Four Owls et sortent deux albums en 2011 et 2015, avec en point d’orgue une participation de DJ Premier – excusez du peu –  sur leur second LP (Think Twice, 2015), le tout en poursuivant tous leurs carrières solos au sein du label. Calé aujourd’hui à Brighton, Fliptrix, en plus de s’occuper du management du label, sort 7 albums entre 2007 et 2016, dont 5 à compter de 2011.

Car c’est l’une des autres caractéristiques du label : une écurie réduite et des artistes qui collaborent beaucoup entre eux, pour un maximum de sorties. Discogs recense ainsi 110 projets (EP/LP) High Focus, pour une vingtaine d’artistes. La productivité est forte mais ne nuit pas à la qualité. Ce n’est pas pour rien si lors de nos 10 Bons Sons UK 2015, nous placions déjà deux artistes de chez High Focus dont le spitter supersonique Ocean Wisdom, qui fait parler de lui comme étant peut-être plus rapide que Eminem. L’autre phénomène dont nous parlions c’est Dirty Dike, et son léger côté white trash britannique. Car si un Fliptrix ou The Four Owls se distinguent par leur éloquence, des rimes sensées, Dirty Dike, lui, porte bien son nom, et met en avant son côté crade et barré. Le genre de type qu’on verrait bien jouer le rôle du prolétaire anglais un peu taré des films de Guy Ritchie. Et honnêtement, c’est souvent ce côté irrévérencieux que l’on aime retrouver autant dans un bon Snatch, que chez certains rappeurs britanniques.

Mais le bonhomme de Cambridge ne s’en tient pas seulement à une image de rappeur hors des carcans. Il rappe salement bien, et est en parallèle devenu petit à petit un des beatmakers fétiches du label, signant des productions pour Ocean Wisdom, Fliptrix, Leaf Dog, ou Lee Scott, qu’on a aussi vu chez Cult Of The Damned, crew britannique signé chez Blah Records aux beats plus que sombres.

C’est aussi l’autre versant de High Focus. Au-delà des relents boom bap, le label, tout britannique qu’il est, cultive l’expérimentation. Celle qui fait que la scène musicale de l’autre côté du Channel est si polymorphe et si souvent à l’origine de mouvements musicaux qui dépassent l’archipel. Ainsi outre les beats des albums de Fliptrix ou Leaf Dog, se mêlent des sons plus distordus, plus industriels, le genre qu’on pourrait retrouver facilement chez Definitive Jux, le label US qui faisait autrefois sa spécialité des expérimentations dérangées. Et on ne sera pas surpris d’entendre Kashmere, moitié du bien nommé duo Strange U citer Kool Keith dans ses références.

C’est la richesse de High Focus : cacher des pistes et des artistes plus atypiques derrière une image qui entretient les sonorités qui ont fait la richesse du hip-hop. Et c’est finalement cette différence, qui paradoxalement estampille High Focus du sceau si particulier du Royaume-Uni.

Nous ne saurions que vous recommander d’aller jeter une oreille attentive aux membres de cette écurie, y compris ceux non cités ici, et à surveiller les dates près de chez vous. Certains artistes passent parfois la Manche pour poser quelques instrus et rimes bien senties chez nous. Bonne écoute.

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