C’est à l’occasion de leur passage à Toulouse dans le cadre de la tournée de L’âge d’or du rap français que nous avons rencontré Zoxea et Melopheelo des Sages Poètes de la Rue (Dany Dan, empêché par un souci ferroviaire n’a pas pu être présent lors de l’interview, mais a pu arriver à temps pour le concert), afin de revenir sur leur riche carrière commune au travers de dix morceaux, depuis leurs débuts en tant que Soul Pop Rock MC’s, jusqu’au quatrième album solo du groupe, Art Contemporain, paru en mars dernier.

1 – Les Sages Poètes de la Rue – « La rue » (Les Cool Sessions, 1993)

Melopheelo : C’est « La rue ». Ça a été produit par DJ Logilo, et ça date de 1993 si mes souvenirs sont bons, sur la compilation Cool Sessions 1 de Jimmy Jay et Solaar. C’était la première fois qu’on se retrouvait sur un gros projet, d’envergure internationale puisque c’est aussi sorti à l’étranger il me semble. Par rapport à la genèse, c’est un titre qu’on avait déjà enregistré, et qu’on avait réussi à faire passer sur Radio Nova. C’est grâce à ce titre-là, que Dee Nasty avait joué dans son émission, qu’on s’est retrouvés sur cette compilation.

Zoxea : En fait à la base on s’appelait les Soul Pop Rock MC’s, tout le monde nous appelait les SPR à Boulogne. On s’est dit que ça devenait sérieux avec ce morceau dans les Cool Sessions de Jimmy Jay, il fallait qu’on trouve un autre nom en gardant les initiales SPR, qui nous corresponde plus. Et voilà, un jour je suis arrivé en proposant :  Les Sages Poètes de la Rue ».

Je pensais que le nom du groupe avait été savamment réfléchi, et qu’il reflétait la sagesse, la poésie et la rue, qui sont les trois facettes du groupe, et qui correspondent aux trois personnages.

Zoxea : Oui et non. C’était réfléchi dans le sens où on a fait un brainstorming pour trouver le nom. C’était comme si on devait signer un contrat demain, et qu’on devait trouver un nouveau nom, avec toute la nuit pour chercher. On réfléchit : « Qu’est-ce qui nous représente le plus avec les initiales SPR ?« , et le nom « Sages Poètes de la Rue » est arrivé.

Ce morceau c’est aussi la rencontre avec Jimmy Jay et Solaar.

Melopheelo : Et les autres artistes présents sur la compil.

La collaboration va se poursuivre jusqu’à votre premier album.

Melopheelo : A cette époque-là on était souvent au studio de Jimmy Jay, et on enregistrait tout le temps. On avait tellement de titres qu’à un moment donné, la question s’est posée de ce qu’on ferait de tous ces morceaux. Il nous a proposé de devenir producteur, avec Solaar, de notre premier album.

Sur ce morceau, qui est votre première trace discographique, les identités vocales ne sont pas aussi marquées qu’aujourd’hui.

Zoxea : Pourtant c’est moi qui ouvre le truc, et il y a le côté fou.

Toi on te reconnaît, mais Melopheelo par exemple, tu étais moins posé.

Zoxea : Il faut savoir que Melo à l’époque n’était pas spécialement posé. Après on lui a donné ce délire de posé, mais sur des morceaux d’avant il était hardcore !

Melopheelo : Le côté posé est venu après, avec le nom. Même si ce morceau est signé « Sages Poètes de la Rue », on était encore dans la fougue de Soul Pop Rock MC’s, parce que le morceau date de cette époque-là.

C’est donc le nom qui, en partie, a amené votre identité ?

Melopheelo : Ouais c’est ça, exactement.

2 – Les Sages Poètes de la Rue – « Bons baisers du poste » (La Haine, 1993)

Melopheelo : « Bons baisers du poste », sur la compil de La Haine. Zoxea, tu peux expliquer comment ça s’est passé ?

Zoxea : C’est Solo du groupe Assassin, avec qui j’étais bien connecté à l’époque, qui m’a contacté et m’a dit : « Je suis directeur artistique sur La Haine, j’ai presque fini, ça vous dirait d’être dessus avec Les Sages Poètes de la Rue ? » J’avais une émission de radio sur Générations « Quoi de neuf bébé « , et Solo était déjà venu freestyler. Il m’a proposé, on en a parlé avec Dany et Melo, et on s’est retrouvés sur La Haine.

Je pensais que vous aviez pu être introduits par Solaar, qui figure aussi dessus.

Zoxea : Ça aurait pu effectivement mais non c’est Solo directement qui nous a mis sur ce plan.

Aux yeux du public c’est un de vos classiques, vous le jouez encore sur scène ?

Zoxea : Toujours, c’est comme « Qu’est-ce qui fait marcher les sages ? », c’est un classique. Dans l’intro du morceau tu entends Lunatic, Malekal Morte… C’était notre clique.

Ce titre a une résonance particulière en ce moment.

Zoxea : Oui , Notamment quand Melopheelo dit : « Les flics m’ont eu, pensent qu’ils m’avaient vu / Je n’étais qu’un pur témoin mais ils ne m’ont pas cru.« 

Melopheelo : C’est vrai. On n’avait pas vu le film d’ailleurs. On nous a juste donné le pitch, et on a fait le titre. C’est comme si on était dans le film, on a raconté ce qui aurait pu se passer après avoir lu un pitch de quelques lignes.

3 – Les Sages Poètes de la Rue « Qu’est-ce qui fait marcher les sages ? » (Qu’est-ce qui fait marcher les sages ?, 1995)

Melopheelo : « Qu’est-ce qui fait marcher les sages ? », le titre du premier album. Le souvenir qui me vient directement quand j’entends ce morceau, c’est le clip, avec Jérôme Cornuau qui était un réalisateur de film à l’époque. On l’a tourné à Porte d’Italie, il y a tous les gars du Beat De Boul : Booba, Ali, Mo’Vez Lang… Il y a tout le monde, tout Boulogne !

Zoxea : Il y a même des membres de la Mafia K’1 Fry, on les voit à la fin, quand ça enchaîne sur le clip d’ « Un noir tue un autre noir » : on est ensemble, on est posés, puis des gangsters nous tirent dessus et on part en courant. C’était une bonne vibe

Ce style de clip, très « rue », va devenir une mode, mais plus tard, dans les années 2000. On pense aux clips de la Mafia K’1 Fry justement.

Zoxea : (rires) Ouais ! Avec « Pour ceux » !

Et par rapport à votre image, ça tranche un peu avec ce que vous proposerez plus tard.

Melopheelo : Notre nom contient « la rue » qui est quand même une partie importante du groupe, parce que c’est là qu’on s’est tous rencontrés. Bon, Zox’ et moi on est frères, mais Dany c’est dans la rue qu’on l’a rencontré la première fois.

Zoxea : Et puis même, Les Sages Poètes de la Rue c’est un groupe hardcore pour moi, dans la création et la prise de position artistique. Tu peux être hardcore dans tes propos, dans tes prises de position etc.  Nous on est hardcore dans nos prises de position artistiques. On a toujours fait ce qu’on voulait, alors qu’on aurait pu être le groupe formaté. On a toujours eu ce côté très indépendant, et ça a aussi été le cas pour ce nouvel album, Art Contemporain.

Ce morceau tranchait également avec l’autre single, « Amoureux d’une énigme », dans une vibe plus poétique.

Zoxea : Comme t’a dit Melo, nous sommes les Sages Poètes de la Rue. Le groupe ne s’appelle ni « Rue », ni « Poètes », ni « Sages », c’est un mix de trois états d’esprit.

Melopheelo : C’est un panorama qui regroupe toutes nos humeurs et de toutes nos personnalités.

Zoxea : Et  celles des gens qui nous entourent.

Vous aviez des refrains très répétitifs à cette époque, comme sur « La rue », « Un noir tue un autres noir », « Amoureux d’une énigme », « Qu’est-ce qui fait marcher les sages ? »…

Zoxea : C’est marrant ce que tu me dis, parce que c’est quelque chose que j’ai remarqué hier ! La tendance aujourd’hui, ce sont des refrains répétitifs, façon Migos (il imite les sonorités d’un refrain trap, ndlr), et un morceau comme « Qu’est-ce qui fait marcher » est répétitif aussi. On ne va pas dire que c’était de l’avant-gardisme mais juste que ça collait à l’époque, tout simplement.

Cet album, produit par Jimmy Jay…

Zoxea : (Il coupe) D’un point de vue exécutif. Les instrus c’est Melopheelo, Logilo et moi.

Melopheelo : Ça a toujours été nous en fait. On préfère préciser parce que comme Jimmy Jay est compositeur, le fait de dire qu’il est producteur peut faire penser qu’il a produit sur notre album. Quand on est arrivé dans son studio, l’album était déjà prêt. Pour l’anecdote, on a dû le réenregistrer, dans un plus gros studio, « Plus 30 », en une nuit, parce que Dany repartait en Afrique le lendemain. On a dû enregistrer les 17 titres, et Dany a failli louper son avion. Le mix s’est fait plus tard avec Zdar.

Zoxea : Ce qui est marrant sur cet album, et c’est un truc que j’aurais bien voulu faire pour Art Contemporain, c’est qu’il a vécu sur scène avant sa sortie. C’est comme si Busta (Busta Flex, présent dans la loge de l’interview, ndlr) sortait son album à la rentrée, mais qu’à partir de maintenant il jouait tous les titres sur scène, qu’il amène les gens dans son délire malgré le fait que ce soit des inédits. Donc quand l’album est sorti, on avait déjà fait du travail de terrain, ce qu’aujourd’hui on appelle du teasing. On n’hésitait pas à aller sur scène et tester les morceaux. Même aujourd’hui ça ne se fait pas trop… Si, Drake aux States fait souvent ça. Je me souviens d’un titre qu’on testait sur scène, il s’appelait « Le plus grand poète »; on avait samplé la voix de Rockin Squat. Il n’est jamais sorti, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs mais il marchait grave en concert.

Aujourd’hui il y a aussi le problème que les morceaux joués en live fuitent sur YouTube. Les artistes le font parfois, mais sur un seul inédit.

Zoxea : Exactement, et pour un morceau qui va sortir peu de temps après l’avoir joué sur scène. Mais c’est pas grave, c’est l’époque, c’est comme ça.

Vous aviez suivi Jimmy Jay et Solaar en tournée à cette époque, avec Menelik.

Melopheelo : Oui, sur quelques dates.

Zoxea : En Autriche, en Allemagne, à Belfort…

4 – Les Sages Poètes de la Rue – « La guerre commence » (Jusqu’à l’amour, 1998)

(Zoxea chantonne le refrain dès les premières secondes)

Melopheelo : « La guerre commence », sur l’album Jusqu’à l’amour, en 1998. C’est un double album. C’est intéressant parce que c’est le deuxième double album du rap français, après Ombre est lumière d’IAM. Et c’est le premier album avec une plage interactive. A l’époque on travaillait avec un label qui était très porté sur les nouvelles technologies, on avait donc mis une plage interactive avec des textes, des vidéos…

Un peu à la manière d’un CD-Rom ?

Zoxea : Exactement.

Choisir un seul morceau de cet album a été très compliqué, car c’est l’album qui revient souvent quand on parle de vous, et il contient beaucoup de titres… Il y a beaucoup d’histoires racontées ou de story tellings comme « La guerre commence » : « Barres chocolatées », « Le train de minuit »…

Zoxea : Sur cet album on s’est pris la tête de fou, comme des professeurs, on a mis de la science. On s’est inspirés de titres de jazz, on s’est aussi pris la tête sur les lyrics… « J’aurais bien aimé », ressemble à  de la trap si tu écoutes bien. (Il commence à rapper son couplet) La rythmique c’est du 1 / 32 pour ceux qui s’y connaissent en technique de production.

Melopheelo : Avec des charleys très rapides.

Zoxea : Sur le même principe, on a le morceau « Va tej’ ton gun » (Sur le premier volet des compilations Beat De Boul en 1997, ndlr). Le flow doit être posé d’une autre manière, on doit s’adapter.

Cet album sort entre les deux volumes des compilations Beat De Boul, et je me suis toujours posé la question de savoir pourquoi le collectif n’était pas présent sur l’album.

Melopheelo : Sachant qu’en plus c’est un double album ! Le seul featuring c’est l’américain Buddah Monk. Après on est trois, on avait des solos, on avait fait toute une recherche… On voulait vraiment se concentrer sur nous, c’était le deuxième album. Je ne dis pas que c’est l’album de la confirmation, mais le premier est un peu naïf. Et puis là on a nos propres studios, on est vraiment livrés à nous-mêmes.

Zoxea : Je me rappelle qu’on n’arrêtait pas de faire de la musique, le matin Dany venait et on écrivait  toute la journée.

Melopheelo : c’était une bonne époque.

Dany n’est pas là, mais je me suis toujours demandé comment on s’intégrait à une relation entre deux frères.

Melopheelo : Ça s’est fait naturellement par la musique et la passion du son. On savait qu’il rappait dans son coin, on avait entendu parler de lui. On est un groupe de scène à la base. Le studio est arrivé tard, au départ on faisait beaucoup de scènes, je me souviens qu’on allait au Midnight, aux fêtes du Pont de Sèvres, on était déjà connus à Boulogne pour ça, parce qu’on écumait les scènes. Donc Dany faisait partie intégrante de la famille.

5 – Les Sages Poètes de La Rue feat. Don Choa – « Pour qui ? Pourquoi ? » (Collectif Rap 2, 1999)

Melopheelo : C’est le remix de « J’rap pour les minos ». Il a été composé par Madizm, qui faisait tous les titres de IV My People à cette époque. Moi j’étais connecté avec Don Choa, c’était mon gars, il venait souvent à Paris, donc on se voyait. Donc voilà, s’est posée la question de faire un remix de ce titre-là parce que les gens l’aimaient bien. On avait la prod de Madizm. Don Choa est venu un jour, j’ai prévenu les frangins, et je leur ai dit : « Est-ce que ça vous dit qu’il vienne poser un 16 mesures sur le titre ? » Ils ont validé, ça s’est fait très naturellement en fait. Ce morceau s’est retrouvé sur une compil, Collectif Rap 2.

C’est un de vos classiques hors album, et dans mon souvenir ce morceau était joué en radio.

Melopheelo : Je ne sais plus…

Zoxea : On l’a beaucoup fait sur scène ce morceau, et c’est là que tu te rends compte qu’un morceau vit vachement grâce au live. On l’a compris très tôt parce que Les Sages Poètes de la Rue à la base c’est un groupe de scène.

Vous l’avez déjà joué avec Choa ?

Melopheelo : Non, jamais.

Zoxea : Si, on l’a fait une fois, une soirée super loin si je me souviens bien. Il y avait Mala (lire l’interview), c’était dans le 78.

Vous avez ensuite poussé la relation artistique avec Don Choa puisqu’il pose sur le morceau « Vengeance », sur l’album solo de Zoxea, A mon tour d’briller.

Zoxea : Exactement !

Melopheelo : C’est la même période, c’est sorti la même année, dans la foulée.

Aujourd’hui, sur Art Contemporain, on retrouve IAM, mais hormis Don Choa vous n’avez jamais collaboré avec des marseillais…

Melopheelo : Avec Akhenaton si, sur l’album Après l’orage, c’est lui qui a produit le morceau « Tout le monde fait oh », un peu dancehall.

Vous ne vous mélangiez pas tant que ça par rapport à d’autres groupes.

Melopheelo : On ne s’est jamais mélangés en fait, en dehors des gars de Boulogne. C’était un peu le mot d’ordre à la base. Si tu regardes, sur le premier album tu as quand même Black Jack qui faisait partie de l’entourage de Solaar. Mais après c’est vrai qu’on ne se mélangeait pas avec d’autres groupes. C’était la mentalité en fait, c’était comme ça. Mais effectivement il y a quand même eu Don Choa invité sur l’album de Zoxea, et Dany a ensuite collaboré avec lui sur un titre, mais c’est arrivé plus tard.

6 – Mala, Sir Doum’s, Dany Dan & Melopheelo – « B comme Boulogne » (Dans la ville, 2000)

Melopheelo : C’est « B comme Boulogne », c’était sur la compil Beat De Boul, Dans la ville.

C’est le seul morceau de la sélection dans lequel n’apparaissent que deux membres du groupe, à savoir Melopheelo et Dany Dan.

Zoxea : Avec Mala et Sir Doum’s. Tu peux monter le son et laisser tourner le morceau ? (Après quelques instants) Il tue ce morceau, c’est une prod de Melo… Elle tue tout. (Il se met à rapper le couplet de Mala)

Melopheelo : Souvent sur les projets Beat De Boul les prods étaient un peu plus agressives, c’était différent des instrus que l’on faisait pour les Sages Po.

Les compilations Beat De Boul auront permis de faire découvrir des noms qui feront parler d’eux plus tard comme Malekal Morte, Sir Doum’s, Mo’Vez Lang, Nysay…

Melopheelo : C’était une école. Nous on fonctionnait comme ça : on était souvent en bas, on faisait un cercle sur la place, et on s’amusait à s’envoyer des rimes, les travailler…

Le Beat De Boul naît en 1995, et contenait le groupe Lunatic qui quittera l’aventure avant même le premier volume des compilations.

Melopheelo : On s’est attaqués à leur album dès qu’on a fini Qu’est-ce qui fait marcher les sages ? Quand l’album a été terminé, on est parti à New York pour masteriser le nôtre, puis à la dernière minute la maison de disques nous a dit que ça ne se faisait pas, mais on y est quand même restés pour les vacances. Quand on est revenus de New York, il y a eu la compilation Cool Sessions 2, pour laquelle Jimmy Jay avait retenu les morceaux « Le crime paie » et « Cash flow », et qui avaient été mixés dans son studio, ou plutôt remixés dans des plus gros studios puisqu’on les avait déjà mixés. En fait, ce qui s’est passé c’est qu’on a fait l’album de Lunatic de façon artisanale, comme pour les Beat De Boul. C’était vraiment un son très brut, un peu comme l’album Only 4 Cuban Lynx de Raekwon. On cherchait vraiment un son spécial. Tous les Beat De Boul ont été produits comme ça : on enregistrait et on mixait à la maison. C’était l’idée qu’on avait gardée pour Lunatic aussi, comme ils aimaient beaucoup ce son New Yorkais un peu sale. Le fait de se retrouver sur les Cool Sessions dans des gros studios, avec des grosses tables de mixage… Ça changeait !

A partir de là, Ali et Booba ont voulu qu’on remixe tout l’album, c’est de là qu’est né le différent avec eux. On n’était pas d’accord avec ce choix artistique. Il y a une âme dans cet album, une identité, avec le parti pris qu’on avait choisi. Je pense que si on avait retravaillé et remixé ça dans un gros studio, ça n’aurait pas eu le même ADN. C’est donc à partir de ce moment-là qu’il y a eu la séparation avec Lunatic. Ce n’est qu’une histoire d’artistique, de choix de mix. C’est un truc con en fait, tous les gens pensent qu’il y a eu des embrouilles, mais non, ce n’est que de l’artistique. On était tellement passionnés, on avait mis tellement d’efforts sur ce disque avec Patson, qu’à un moment donné on a dit : « Les gars à ce moment-là faites votre chemin, on ne reviendra pas sur ça.« 

Et donc « Le crime paie » était destiné aux Cool Sessions ?

Melopheelo : Oui. Il existe une première version de « Le crime paie » sur laquelle Zoxea faisait la prod et les refrains.

Zoxea : Il était mortel ce titre. (Il chantonne le refrain.)

Impossible à retrouver ?

Melopheelo : Introuvable, même dans nos propres bandes. On a trouvé des DAT avec le tip mais pas le titre.

7 – Les Sages Poètes de la Rue – « Coup de gueule » (Après l’orage, 2002)

Melopheelo : Ça c’est Madizm qui l’a produit…

Zoxea : « Coup de gueule » !

Melopheelo : Sur l’album Après l’orage.

Zoxea : La prod était très avant-gardiste je trouve, big up Madizm !

Melopheelo : Je crois que c’était à l’époque des élections ce morceau-là, parce que c’était très revendicatif.

Les élections et la sortie de l’album ont eu lieu la même année, en 2002.

Melopheelo : C’est ça. C’était un morceau en réaction à l’actualité. Des fois c’est ça aussi, on écrit en fonction de nos humeurs, de l’actualité, d’un évènement auquel on va être confronté… Ça devient instinctif. Cette musique-là nous a inspiré la description de cette situation… C’est pour ça qu’on a appelé ce morceau « Coup de gueule ». Chacun exprimait son ressenti sur le moment en fait. Et c’est produit par Madizm.

Vous parliez d’Akhenaton tout à l’heure, de Madizm… On sent que vous vous êtes ouverts en termes de prods sur cet album, et du coup on perd un petit peu…

Zoxea : (Il coupe) L’ADN des Sages Po ?

Melopheelo : C’est une très bonne réflexion. Sur cet album-là on s’est retrouvés en major, signés en artistes qui plus est. Dans ces cas-là, tu n’as pas trop la mainmise sur l’artistique. C’est vrai que ça a été un bras de fer dès le départ. On a voulu nous imposer d’avoir un réalisateur. On s’est dits que, comme on était en maison de disques, on allait taper dans les plus gros. Donc on a commencé à réfléchir américain. Le choix s’est posé sur Pete Rock, puis DJ Premier… On a fait toute une recherche, mais c’était trop ambitieux pour la maison de disques. La directrice artistique connaissait bien Alliance Ethnik et avait de bons rapports avec eux. Gutsy c’est un gars de Boulogne à la base, on les connaissait aussi, c’était nos gars… Faster Jay et Gutsy ont donc été les réalisateurs de l’album. On est arrivés avec quelque chose qui était déjà construit, et ensuite ils sont venus mettre leur patte… Il y a des instrus qu’on a produits nous, mais qui ont changé musicalement parce qu’on a fait intervenir des musiciens, et ajouté la touche « Alliance Ethnik ».

Cet album colle également davantage à la tendance de l’époque que les autres, il est plus marqué dans le temps.

Melopheelo : C’est possible oui. Cet album a eu plusieurs vies, on a commencé à l’enregistrer à la maison. On n’arrêtait pas d’enregistrer, matin, midi et soir. On a fait tellement de titres qu’il y a des morceaux qui se sont retrouvés ensuite sur les Trésors Enfouis. On enregistrait beaucoup, on avait donc déjà plus ou moins l’album dans nos têtes, et on s’est ensuite retrouvés avec les réalisateurs. On est partis à Avignon, on nous a mis dans un confort qui a fait qu’on n’était plus dans nos conditions habituelles. On était en studio, mais on était aussi en vacances.

Vous vous êtes un peu laissés porter ?

Melopheelo : Ouais, voilà. Après on a toujours fait les albums de façon très professionnelle et rigoureuse, mais c’est vrai que comme on avait les réalisateurs, on leur laissait un peu plus leur espace de création. Comme il y avait le titre produit par Akhenaton, « Tout le monde fait oh », et que son ingénieur était à Avignon, on est parti dans un studio là-bas enregistrer les morceaux et faire cette collaboration. Mais c’est vrai qu’il est différent de tous les autres albums, il est vraiment connoté « maisons de disques ».

8 – Melopheelo – « Huit mesures de sagesse » / Dany Dan – « Vingt mesures de poésie » / Zoxea – « Vingt quatre mesures de rue » (Trésors enfouis, 2008)

Si on regarde bien, Trésors Enfouis ne contient que d’anciens morceaux à part ces trois solos, il n’y a pas de titres de vous trois enregistrés entre 2002 et 2012. J’ai donc choisi cette trilogie enregistrée en 2008 pour agrémenter le deuxième volet des Trésors Enfouis.

Melopheelo : Il y en a d’autres de nous trois, sur les Trésors Enfouis.

Zoxea : Non il a raison, ce qu’il te dit, c’est qu’il a remarqué que les seuls morceaux datant de l’époque entre 2002 et 2012 sont des solos. Sur Trésors Enfouis c’est des anciens morceaux. Tu peux me faire écouter celui de Dany ? c’est un des meilleurs seizes de Dany . (Il commence à faire les backs du morceau.)

Melopheelo : Ce qui est intéressant c’est que ce sont de vieux instrus qui n’existaient plus, qu’on n’a même pas trouvés dans les machines, et on a posé des lyrics nouveaux dessus.

Zoxea : Elles sortaient de DAT.

Comment expliquer le fait que vous n’ayez rien enregistré ensemble durant près de dix ans ?

Zoxea : Pendant ces dix ans, on n’arrivait pas à se retrouver tous les trois car on habitait à l’opposé les uns des autres. Dany développait sa structure Disques Durs et faisait des projets de son côté comme prévu. Néanmoins on faisait des concerts ensemble et nous étions toujours en contact.

Melopheelo : Nous on développait KDBZik, on était sur l’album de Zoxea Dans la lumière (2004, ndlr). Mais on avait tellement de titres qu’on ne savait pas quoi en faire. C’est vrai qu’à un moment s’est posée la question de prendre tous les bons instrus de ces morceaux qu’on retrouvait sur DAT pour en faire un nouvel album, avec de nouveaux lyrics. C’est ce qu’on a justement fait sur ces trois titres-là. Mais il y avait tellement de titres qu’on voulait faire découvrir au public qu’on les a laissés. C’est marrant, parce que sur le volume 2, paru en 2008 donc, il y a un morceau qui s’appelle « Qui es-tu ? », qui était la version originale du morceau avec Nuttea pour l’album Après l’orage, « Dis-moi la vérité ». Si tu écoutes, tu verras que c’est le même instru, mais la rythmique n’a rien à voir.

9 – Zoxea feat. Melopheelo & Dany Dan – « Showtime » (Tout dans la tête, 2012)

Zoxea : C’est Melo qui ramène le sample, et moi je fais tout ce qui est rythmique derrière. C’est vraiment une pure Kodjo Bro’s collaboration.

Melopheelo : Son album était terminé, et c’était l’époque où on s’était dit qu’on allait commencer à faire des morceaux pour le prochain Sages Po. On avait un studio dans le 16ème, à la Vilette, dans un bunker. On est restés là-dedans pendant neuf mois, on a fait son album, et comme son album était fini on s’est dits : « On va enchaîner direct sur le nouveau Sages Po« . On a commencé, et ça c’est le premier morceau, destiné à un projet d’album du groupe. Et puis un 14 juillet, on ne sais pas ce qui s’est passé, on était à la maison, on nous appelle en nous disant qu’il y a un dégât des eaux, qu’il pleut comme il n’a jamais plu un 14 juillet, en plein été… On arrive, le studio est inondé. On a failli perdre les bandes de son album, Tout dans la tête, qui était terminé. Il est parti à Lille pour aller mixer l’album de façon définitive, et comme « Showtime » était le seul titre Sages Po enregistré et qu’il n’y avait pas de featuring avec le groupe sur son album, on l’a utilisé le pour mettre sur son disque.

10 – Les Sages Poètes de la Rue – « A la recherche du rap perdu » (Art Contemporain, 2016)

Melopheelo : C’est « A la recherche du rap perdu », le premier morceau qu’on a fait découvrir au public pour l’album Art Contemporain. Comme Zoxea t’expliquait tout à l’heure, c’est un album très spécial dans le sens où on a pris un vrai parti pris de déstructurer la musique, de faire en sorte que ce soit les paroles et le flow qui soient mis en avant. On s’est rendus compte que ça se perdait dans le rap. La particularité de ce disque, c’est qu’on a enlevé toutes les rythmiques. On n’a mis aucune programmation rythmique, c’est ce qu’on a baptisé le « no beat ». En écoutant tu vas avoir l’impression qu’il y a un rythme, mais c’est les voix et les flows qui donnent cette impression. On a fait plusieurs écoutes au début, mais les gens ne captaient pas en fait. Il a fallu qu’on le dise.

Zoxea : Sur ce morceau c’est moins flagrant, parce que tu as un sabre qui fait « clac ! »

Melopheelo : Il te donne le tempo en fait. Mais si tu écoutes bien, il n’y a pas de rythmique : ni beat, ni charley, ni caisse claire. C’est un album très cinématographique, donc tu vas entendre des sons qui vont donner l’impression d’être des caisses claires, mais ce sont des sons de la nature. Ici c’est un coup de sabre, et tu as la voix d’un mec qui crie. On a vraiment réfléchi à cette façon de composer : comment essayer d’enrichir la musique, tout en l’épurant ? Sur cet album on a travaillé avec James BKS, on l’avait signé en tant que compositeur chez KDBZik, il a travaillé sur l’album de Zoxea Tout dans la tête. Puis il est parti faire ses armes aux Etats Unis, il est revenu, il a travaillé avec d’autres artistes. On est partis avec lui quinze jours au Brésil, dans le cadre d’une collaboration avec un groupe là-bas, via des Alliances Françaises. Il y avait souvent ces discussions-là qui revenaient sur la table avec lui, de savoir quand on referait un album. Pendant ce voyage, est venue l’idée du remix de « C’est nous les reustas », que James BKS produirait. On ne voulait pas juste un remix où on changerait la musique, on voulait impliquer d’autres artistes. On a commencé comme ça. Ça a germé dans nos têtes, les gens continuaient à nous demander pour quand c’était, et en 2014 ou 2015, nos vies ont totalement basculé. On s’est tous retrouvés à revenir à Boulogne, Dany et moi du moins, puisque Zoxea était toujours là. C’est le king, donc il ne bouge pas. Et ça s’est fait naturellement. On a fait plusieurs rendez-vous à la maison, on avait commencé à le travailler une première fois. On avait écrit un premier morceau, on faisait des brainstormings régulièrement à la maison. Et puis un jour, avant de partir en vacances, Zoxea nous convoque et il nous dit : « J’ai eu une idée, c’est un peu fou… » Quand il a des idées, je sais qu’il va très loin des fois donc j’avais un peu peur que ça soit farfelu. Il me dit qu’il veut faire un album où il n’y ait pas de rythmes, que c’est nous qui allons construire les rythmes avec les voix, et qu’on va travailler avec James, parce qu’il vient aussi d’un univers un peu cinématographique et pub. Il peut composer sans forcément mettre des rythmes.

Zoxea : Mais tout en accrochant l’oreille de l’auditeur, et que ça sonne rap.

Melopheelo : Il a la culture rap donc ça sonne rap. L’idée était donc de réunir des samples, des musiques, et de retravailler dessus. Tous les samples de l’album ont été retravaillés, il y a toujours une valeur ajoutée dessus.

Zoxea : Et je leur ai aussi fait écouter des sons d’artistes qui n’ont jamais sorti d’album entièrement « no beat », mais qui l’ont fait sur des morceaux, comme Kanye West, Common, John Legend… Des fois ça ressemble à du slam mais c’est du rap. Donc j’ai montré que c’était possible techniquement. Le morceau de Common et John Legend, qui a été un carton, qui a pris un Grammy (« Glory », ndlr), peu l’ont remarqué sans doute, mais c’est du « no beat ». Une fois que Melopheelo, Dany et James ont validé, et qu’on a décidé de se mettre dans le truc, on a été à fond, chacun avec sa touche, puisque je ne fais pas du « no beat » comme James peut en faire. Melo n’a pas vraiment mis de son dedans, mais il est à la réalisation. S’il fait un « no beat » il y aura la touche de Melo. C’est comme si DJ Premier se mettait à faire du « no beat », il aurait ses sonorités et ses scratchs, sa touche. C’est dans ce délire-là que je voulais partir.

Ça vous a demandé un gros travail sur les flows ?

Zoxea : Bien sûr.

Melopheelo : C’est important comme question, parce que le mot d’ordre était de revenir avec la même énergie que sur le premier album. Zoxea joue avec son côté fou, en poussant la voix dans les aigus, en mettant de l’énergie. Dany va ramener des métaphores comme il sait faire, et moi un côté plus smooth, plus posé. C’était le fil conducteur, tout en gardant une ligne directrice « rap ». On s’est aussi rendu compte que les gens nous demandaient tout le temps comment on allait revenir. Trap ? A l’ancienne ? Tout ce qui fait la particularité de la musique à l’ancienne, ou de la musique trap aujourd’hui, c’est la rythmique. Si on enlève la rythmique, dans quoi vous allez nous catégoriser ? Donc voilà, on a baptisé ça le « no beat », c’est notre recette, et ça s’est fait naturellement. Ça reste en tout cas très moderne dans la conception, on a essayé de rester dans l’air du temps, c’est très actuel, mais il y a aussi ce côté un peu nostalgique sur certains titres, sur lesquels on parle un peu du passé.

Une des autres particularités de cet album réside dans la structure des rimes, on retrouve souvent le schéma A/B/B/A.

Zoxea : Quand on fait des albums on met de la science. C’est comme de la cuisine, on y met nos petits ingrédients. Tant que les ingrédients sont bons , et qu’ils se marient bien entre eux, on teste. Il y a des trucs qui n’ont pas été retenus mais on voulait aller loin avec cet album et surtout se faire plaisir !

C’était important de ne pas revenir avec un album traditionnel ?

Zoxea : C’était surtout important de revenir avec notre savoir faire modernisé à notre manière.

Melopheelo : Si tu regardes, tous nos albums sont différents. Qu’est-ce qui fait marcher les sages ? était plus jazzy, Jusqu’à l’amour était un mélange de soul et de funk, Après l’orage était un peu plus électronique… A chaque fois on a voulu changer.

Zoxea : Il y a un truc, c’est que les gens, partout où on passe, nous disent qu’ils n’aiment plus le rap, alors que c’est la musique qui marche le plus. Peut-être que ce sont des gens de notre génération, mais ils nous disent qu’ils n’en écoutent plus. Tu te poses des questions, tu te demandes ce qui se passe, puisque paradoxalement c’est la musique qui vend le plus. Il y a un problème. Donc, comment faire en sorte que les gens retrouvent ce goût du rap, tout en étant bankable ?

Côté featuring Guizmo était déjà présent sur le remix de « C’est nous les reustas », mais en dehors d’une prod d’Akhenaton sur Après l’orage, vous n’avez jamais collaboré avec IAM. Pourquoi maintenant ?

Zoxea : Cet album s’est fait très naturellement. Il y avait d’autres noms qu’on voulait mettre, tu as dû les entendre, mais ils n’y sont pas au final. On aurait bien voulu avoir Solaar ou Ministère Ämer, par exemple. Parfois ça ne coïncide pas niveau timing, tant pis c’est la vie, on continue notre chemin, on se retrouvera plus tard.  Cet album c’est une marche. Qu’est ce qui fait marcher les sages ? C’est la passion du son, toujours.

Melopheelo : Ce qui est important c’est qu’on est un groupe de l’ancienne école, mais qu’on revient avec IAM et Guizmo, avec cette idée de transmission ancienne école / nouvelle école. C’est important que les gens voient qu’on n’a pas voulu faire un album d’anciens pour rester anciens. On a voulu faire un album qui nous ressemble, qui corresponde à nos envies d’aujourd’hui. Guizmo fait partie des artistes de la nouvelle génération qu’on regarde. Et nous, quand on n’est pas sur des projets Sages Poètes de la Rue, on est dans la production. On a toujours eu un œil bienveillant sur la jeune génération. On a produit plein d’artistes, plein de groupes. On a toujours tendu le micro, c’est normal que quand lorsqu’on arrive avec notre album on se dise qu’on va inviter quelqu’un de la nouvelle génération qu’on aurait pu produire, avec cette idée de transmission.

Guizmo a une touche qui fait que ça colle bien aussi.

Melopheelo : Il aurait pu être dans le Beat De Boul, on l’a toujours dit.

Zoxea : Comme Busta, pareil. Je ne dis pas ça parce qu’il est là, il le sait très bien.

Busta Flex : Je vais demander ma carte !

Zoxea : Ce sont vraiment des gens qui rappent avec un bon état d’esprit, avec du talent et de l’amour pour cette « rap musique qu’on aime »…

Lire aussi : l’interview « 10 Bons Sons » de Dany Dan réalisée en 2014 / la chronique d’Art Contemporain

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