L’ipséité est un terme philosophique qui décrit ce qui fait qu’une personne est unique et totalement distincte d’une autre. Découvert en 2015 sur Nero Nemesis, le bruxellois Damso est depuis devenu la figure de proue du 92i, et très largement le poulain le plus talentueux de l’entrepreneur boulonnais. L’an dernier sortait Batterie faible, disque noir qui dressait un portrait glacial d’un personnage sans émotion, entre le terrible récit véridique d’« Amnésie » et un quotidien rythmé par la drogue, l’alcool et les femmes de petite vertu, ambiancé par de puissantes caisses claires. Batterie faible était un ensemble cohérent, une carte de visite efficace et une parfaite rampe de lancement pour un artiste aspirant au sommet du rap francophone, malgré quelques maladresses textuelles. Un an plus tard, nous voilà avec Ipséité, premier véritable album du Belge, devant servir de point de référence pour la suite de son évolution artistique, et surtout devant lui offrir cette fameuse ipséité, à savoir, se défaire de la gigantesque ombre de celui dont il est le protégé.

Quelque chose était particulièrement notable sur Batterie Faible au niveau de la forme. Damso chante. Et Damso chante plutôt bien et mieux qu’énormément de rappeurs qui s’y sont essayés. « Graines du sablier » et « Autotune » étaient des modèles du genre, avec une dose d’autotune souvent très juste. Le Bruxellois a parfaitement su exploiter cette qualité sur Ipséité. Que ce soit en couplet ou en refrain, sur des rythmiques aussi différentes que celles de « Mosaïque solitaire », « Signaler » ou « J Respect R », pratiquement chaque morceau a son petit passage chantonné, ce qui pourrait nous faire croire qu’à long terme, l’avenir musical de Damso pourrait parfaitement se dessiner loin du rap. Cette qualité de voix lui permet ainsi de s’essayer à différentes ambiances. Puisqu’un album doit se vendre, on a forcément quelques sons calibrés pour les boîtes de nuit (« Signaler » et « Lové » qui ont un très gros potentiel de tube de l’été). A côté, Damso a choisi de prendre son monde à contre-pieds. Alors qu’il est devenu presque obligatoire de passer par la case « afro-trap » pour un rappeur visant un large public, le Belge a choisi de prendre une musique africaine traditionnelle pour chanter l’excellent « Kin la belle » qui ne manquera pas d’ambiancer les plages méditerranéennes cet été.

Mais Dem’s ne fait pas que chanter des tubes de l’été sur Ipséité. Le Bruxellois a déjà prouvé que le rap était une pratique qu’il maîtrisait plutôt bien. Dans cette optique, Damso n’a pas énormément évolué, restant campé sur les flows qui ont fait le succès de Batterie Faible. D’un côté cette façon d’asséner les mots de manière très régulière et directe avec des rimes alternant entre deux et trois syllabes, que l’on retrouve notamment dans « Gova », et de l’autre une tendance à jouer de sa voix autotunée, en mettant plus d’impact sur les fins de lignes, comme sur « J Respect R », l’un des meilleurs morceaux du disque. La diction est claire et la rythmique n’est pas saccadée. Là où le bât blesse, c’est dans la formulation de certaines phrases, très similaire à celle que Booba utilise (la façon de ne pas utiliser le déterminant, et d’utiliser le passé simple), qui est parfois très dérangeante, surtout sur un album dont le titre suggère l’exaltation d’une personnalité artistique unique et distincte du reste.

Ce n’est pas au niveau textuel que l’on attendait particulièrement Damso. Sur Batterie faible, le Belge parlait beaucoup de drogue, d’alcool et de sexe. La donne a quelque peu changé. La drogue, l’alcool et le sexe ne constituent pas, comme sur Batterie faible, le thème principal mais apparaissent plutôt en fil conducteur des états d’âme du Bruxellois qui constituent le véritable leitmotiv de l’album : la crainte, la paranoïa et la solitude, évoquées notamment dans l’excellent « Mosaïque solitaire » ou « Dieu ne ment jamais ». En ce sens, Damso franchit un réel pallier artistique, en ne campant pas sur le personnage élaboré sur Batterie faible, mais en sachant diversifier son propos. On notera également qu’il évoque sa paternité sur « Peur d’être père », et qu’il s’essaie au story-telling fictif (on l’espère en tout cas) avec le morceau OVNI de l’album « Une âme pour deux », que l’on se gardera d’expliquer.

Musicalement, la gamme est particulièrement étoffée par rapport à l’ambiance très monochrome de Batterie faible. On a parlé précédemment des titres que l’on qualifiera d’exotiques. L’ambiance a beaucoup gagné en douceur, avec un piano prédominant sur plusieurs morceaux (« #Quedusaalvie », « Mosaïque solitaire »). Globalement, on est beaucoup plus dans les aigus que sur Batterie faible. On retrouve avec plaisir l’étoile montante du beatmaking français BBP, qui signe l’une des meilleures productions du disque avec « J Respect R ». Au final, l’album ne comporte que deux véritables bangers « bêtes et méchants » avec les très bons « Noob Saibot » et « Gova ». On saluera également l’excellent travail de Jowell et NKF qui mettent particulièrement en valeur « Une âme pour deux », avec une production qui se serait presque suffise à elle-même.

Ipséité avait pour ambition d’asseoir Damso en tant qu’artiste complet, confirmé et prêt à s’envoler vers les sommets sur rap francophone, loin de son mentor. L’objectif n’est qu’à moitié atteint. Dem’s continue à parler de lui, de sa vie, en se dévoilant plus que sur Batterie faible, et en assumant totalement le côté « chanson française » que peut avoir son rap, en jouant énormément de sa voix qui est une qualité déterminante. Malgré tout l’ombre de Booba plane toujours. Que ce soit dans le propos ou dans la formulation, on a parfois l’impression d’entendre le Duc sur certains passages. Cela n’enlève rien à la qualité intrinsèque de l’album qui est considérable, et qui montre bien que Damso est un praticien habile de la musique rap. Et généralement les comparaisons ne sont pas forcément éloquentes. Mais dans le cas où une affiliation est si épaisse, il sera tôt ou tard nécessaire pour Dem’s de se débarasser de ce spectre qui lui est aujourd’hui plus encombrant qu’utile. Et cela passera peut-être par une nécessité d’aller plus loin que ce que le rap peut offrir.

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