Si lointain et idéalisé, le Pacifique Sud est de ces régions du monde dont on n’entend parler que pour une raison précise : ici un cyclone, là une coupe du monde de rugby… Mais ce sont surtout ses plages paradisiaques, exhibées avec arrogance dans les brochures des agences de voyage pour jeunes mariés, qui nous viennent à l’esprit lorsqu’on évoque, rêveur, les rivages de ces îles perdues au cœur du grand océan. Quant à y imaginer une scène hip-hop active, remontée à bloc et qui enchaînerait des disques d’or depuis 20 ans, cela relèverait à coup sûr du fantasme… Car enfin, imagine-t-on Gauguin peindre un concert de Biggy dans la chaude langueur tahitienne ?

Pourtant, dans une région où c’est par le chant et la danse que se sont transmis, de générations en générations, les mythes fondateurs des cultures locales, le hip-hop s’est fait une place de choix. Oh, bien sûr, le rap australien est encore loin d’envahir les ondes de nos radios ou de truster les premières places des plateformes de streaming. Mais régulièrement, MC’s et beatmakers de la région s’invitent sur le devant de la scène internationale, la plupart du temps se faisant subtilement remarquer via des featuring avec de grosses pointures US en vogue.

Car ce qui empêche principalement les artistes de la région de faire davantage parler d’eux, souvent même dans leurs propres pays, c’est bien leur imposant voisin, confortablement assis de l’autre côté de leur tendre océan. En Australie, comme en Nouvelle-Zélande ou à Samoa, les USA agissent comme un véritable rouleau compresseur culturel, déversant sur ces îles tranquilles un flot incessant de tendances et de nouveautés à l’efficacité redoutable. Face à un tel géant, les rappeurs locaux qui tirent leur épingle du jeu sont souvent ceux qui parviennent à en utiliser les influences pour exprimer une forte identité locale devant un public finalement friand de représentation.

En Australie, peu de rappeurs locaux ont pu faire couler leur flow jusqu’à nos oreilles européennes. Pourtant, même s’il est aux trois quarts empli de déserts, il faudrait bien plus qu’un article pour rendre compte de la profusion de rappeurs et de la diversité de styles qui peuplent ce pays-continent, grand comme à peu près 27 fois la France*. S’il faut toutefois se faire une idée simplifiée du rap en Australie, retenons qu’à l’est bout une scène qui ne cesse de grossir, notamment grâce à un Sydney débordant de créativité et de revendications identitaires ; tandis qu’à l’ouest, les aventures des MC’s restent encore très confidentielles, bien que parfois terriblement efficaces. Si la plupart des artistes n’ont pas fait leur chemin jusqu’au top des charts internationaux, certains ont du moins su faire l’unanimité à l’intérieur de leur frontières, élevant leur rap régional au dessus du simple folklore.

 

Les gars du Hilltop Hoods, par exemple, se sont rencontrés au début des années 90 à Adélaïde, dans le sud du pays, alors que le rap dans la région en était encore à ses balbutiements. S’ils font aujourd’hui figure d’anciens dans le paysage du hip-hop australien, que certains de leur morceaux ont traversé les frontières et qu’ils sont parmi les seuls à pouvoir se targuer d’un disque de platine** (à vrai dire les premiers dans cette catégorie) leur succès commercial rencontré au début des années 2000 a aussi été un vrai tournant dans le hip-hop local car il démontra que le public touché avait désormais dépassé le seul cercle des initiés. Avec des influences américaines étant assez évidentes à l’écoute, leur succès tient surtout à leur capacité à intégrer un argot, un accent, des références, des hommages à des localités ou à des personnages proprement Australiens, ancrant le rap dans leur culture populaire et interpellant une audience locale assez variée.

Dans un autre genre, mais usant de recettes similaires pour attirer un public assez large, Briggs est un des rappeurs d’origine aborigène les plus en vue du pays-continent. Considéré comme un des artistes qui pourraient changer la donne et amener le rap Australien à être plus largement reconnu à un niveau international, il enchaîne les succès au niveau national, n’ayant jamais peur de rappeler le nom de sa tribu (les Yorta Yorta) et se plaçant en digne héritier d’un clan de conteurs, toujours là pour témoigner d’une histoire et d’une culture en constante évolution. Avec des titres décrivant, parfois non sans humour, un quotidien violent et vide de sens, il pose un flow cru avec une facilité déconcertante, dévoilant des refrains ultra efficaces, sur des prods entêtantes que des guitares et des cuivres égayent régulièrement.

Bien présent sur la scène locale depuis une petite dizaine d’années, Kerser est sans doute l’un des rappeurs australiens les plus prolifiques, avec déjà deux mixtapes et six albums parus en à peine huit ans. Venu de l’univers des rapper battles où il a longtemps excellé, il est désormais un incontournable de la scène locale et la personnification même que la culture hip-hop a définitivement pris racine en Australie. Musicalement intrépide et sûr de lui, il a été l’un des premiers a pousser son rap agressif et son fort accent du sud vers des prods de plus en plus variées, jouant avec le rythme des BPM et les sonorités électros qui pullulait de l’autre cote du Pacifique, alors que la majorité des sons locaux de l’époque tournait encore sur des boom-bap assez sages.

De l’autre côté de la mer de Tasman, c’est la Nouvelle-Zélande qui s’étend sur deux îles aussi différentes que belles et où depuis près de 20 ans fleurit une scène hip-hop diverse qui n’en finit pas de grossir.

S’affranchissant peu à peu des codes de ses voisins américain et australien pour créer les siens propres, elle se construit sur des sentiments d’appartenance hyper locaux et revendique bien souvent un attachement solide à la culture maorie. Cette identité musicale qui s’exprime dans les morceaux des rappeurs de Aotearoa résonne de plus en plus auprès d’un public heureux d’entendre son accent et ses histoires sur des beats familiers.

Originaire de Christchurch, dans l’ile du sud, Scribe est sans nul doute l’un des pionniers de ce rap décomplexé de son accent et fier de ses origines. L’un des premiers aussi à clamer son originalité dans ses sons et à décrocher un quintuple disque de platine*** en conséquence. Même si son flow et la musicalité de son travail sont loin d’avoir révolutionné le rap mondial, ses deux albums ont clairement montré la voix en NZ et largement contribué à faire naître des vocations.  Des jeunes rappeurs qui occupent le devant de la scène aujourd’hui, rares sont ceux qui ne le mentionnent pas lorsqu’ils dressent la liste de leurs modèles, le plaçant bien souvent au même niveau que Tupac ou JCole.

Parmi eux, David Dallas est sûrement l’un des noms les plus en vogue de la scène actuelle. Efficace, le MC brille localement autant par son flow que par les thèmes qu’il aborde continuellement, dénonçant les inégalités et les préjugés dont les communautés minoritaires venant des îles du Pacifique sont couramment les victimes en NZ. Glissant impeccablement sur des instrus aux teintes R n’ B, il a aussi su rester incisif sur des prods résolument modernes, démontrant ainsi qu’il ne se laisserait pas distancer par les dernières tendances du genre et qu’il était capable d’amener à lui un public de plus en plus large.

Menés entre autre par le beatmaker de génie Smokey Got Beatz, le collectif SWIDT continue lui aussi de faire parler de lui au pays du long nuage blanc (nous vous le présentions d’ailleurs déjà ici.) Leurs chemises hawaïennes sur le dos comme étendard d’une culture du Pacifique dont ils se sentent les gardiens, ils rappent avec autant d’arrogance que de désinvolture leur quartier, son évolution, et les travers d’une société qu’ils voient évoluer vers la division et l’aggravation des inégalités. Pour l’instant au dessus des standards locaux, il est bien probable que ces six lascars inspirent la génération qui commence à poindre et emportent derrière eux le rap Néo-Zélandais vers une plus grande reconnaissance internationale.

Regorgeant de richesses culturelles uniques, le Pacifique Sud aura donc à offrir à l’auditeur curieux bien plus qu’une simple carte postale. Mais dans des pays si vastes et si peu peuplés comme l’Australie ou la NZ, où les budgets de la culture sont aussi minces que mal répartis, le hip-hop et le rap, s’ils se développent et trouvent de plus en plus leur public, rencontrent encore de nombreux obstacles à une diffusion massive. Pourtant, l’envie et le talent sont là, mûrissent, émergent, trépignent. Peut être alors n’est ce qu’une question de temps avant que ne déferlent sur nos ondes les accents de ce rap venu d’une contrée faite d’îles, de volcans, de vagues et de déserts que ses artistes savent si bien raconter.

*Pour les plus curieux d’entre vous Tony Mitchell a compilé dans un ouvrage paru en 2001 (Noise outside the USA), divers reportages sur le rap en dehors des US. Une intéressante partie est consacrée à l’activité qui se développait alors entre Sydney et Auckland principalement.

** Le disque de platine en Australie est décerné à partir de 70 000 albums vendus. Rappelons que les 27 millions d’habitants repartis de manière très éparse dans un pays immense en font un seuil qui n’est finalement atteint que rarement.

*** Le disque de platine en Nouvelle-Zélande est décerné à partir de 20 000 albums vendus. Mais là encore, avec une population qui flirte avec les 4.5 millions d’habitants ce seuil reste l’illustration d’un franc succès.

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