C’est dans un bar à côté de la place Gambetta (20ème arrondissement de Paris), à quelques rues de La Bellevilloise et de La Miroiterie que nous avons rencontré Nasme et Stélio. Deux rappeurs, éternels passionnés, qui se sont croisés il y a quelques années et qui forment un duo d’organisateurs multi-casquettes hors pair. Retour sur leur rencontre, leur amour commun pour le rap et leur quotidien pour comprendre ce qui les motive à poursuivre ce travail de l’ombre.

Comment vous situez-vous vis-à-vis des organisateurs hip-hop parisiens ? Vous faites partie des derniers activistes multi-casquettes à encore se bouger pour faire vivre le milieu indépendant rap français “traditionnel”…

Nasme : Je n’y ai jamais pensé. Pour me situer dedans, je ne sais pas du tout.

Stélio : C’est la même chose, on ne se situe pas. On fait les trucs presque instinctivement. S’il y a une salle ou un plan, on fait un truc. En fait, je crois qu’on n’a jamais cherché à faire mieux qu’untel ou comme untel. Se situer, moi je ne sais pas. Je ne regarde même pas trop ce qu’il se passe ailleurs.

Nasme : Tu sais, comme nous on organise à Paris, on remplit les salles mais après on ne sait pas vraiment l’impact que ça a à l’extérieur. Sauf si tu rencontres le public après en province. Quand tu rencontres quelqu’un, c’est rare qu’il dise “c’est de la merde ton truc, c’est pourri”, donc tu reçois beaucoup d’éloges, mais tu ne sais pas vraiment où te situer.

Tu dis ne pas mesurer l’impact que ce genre de concerts peut avoir en province, mais tu es quand même l’instigateur des soirées BIFFMAKER PARTY un peu partout en France, et Stélio, toi, tu organises aussi régulièrement des évènements chez toi à Dijon…

Nasme : Ouais, mais pareil, c’est que des éloges la plupart donc tu ne sais pas vraiment ce qui se dit à côté. La meilleure promo c’est les médias, et, limite, nous on n’a pas les médias.

En poursuivant le travail acharné d’organisation de soirées en totale indépendance, vous n’avez pas l’impression de maintenir à flots une certaine idée du rap français ?

Stélio : C’est vrai qu’on s’est déjà dit que, ouais, 50 soirées comme ça, sur six ans, il n’y en a pas eu. Peut-être que c’est le truc qui a duré le plus longtemps dans ce créneau-là, undeground, yes.

Vous vous apprêtez à célébrer la 50ème date des soirées “Réflexion Capitale”, le 6 avril à La Bellevilloise. Quand et comment est né le concept ?

Stélio : C’est parti de la rencontre avec Swan de l’association “Moteurs”, qui avait déjà ce concept-là dont le nom était “Expression capitale” à la base. Ils en ont fait, je crois, 2 ou 3 avec d’autres groupes. Swan, c’est un habitant du 20ème qui avait pour but de laisser la parole aux jeunes. A Dijon, j’organisais des trucs, et quand je suis arrivé à Paris, je cherchais une salle, lui avait ce truc-là, donc on a continué ce concept. Après, Nasme est rentré dans le truc très rapidement. Au tout départ, je partais sur un concert où je voulais ramener mes deux ou trois potes de Paris, et puis c’est devenu régulier. Moi, personnellement, je ne jouais pas, on ne nous programmait pas, donc il fallait qu’on joue. Quitte à jouer nous, on a placé des gens, Nasme est venu et voilà, c’est devenu ce que c’est devenu.

Nasme : La première fois que Swan m’a demandé si ça m’intéresserait d’organiser des concerts, l’idée aussi c’était évidemment de jouer. Ce qui m’a aussi motivé, c’était le fait qu’il y ait un open mic, et moi je me suis fait connaître en passant par l’open mic, je viens de ce monde-là à la base. Je squattais les soirées au Néo à Châtelet quand j’étais petit. J’étais haut comme trois pommes, ily avait Busta Flex qui faisait ses impros… Quand on m’a proposé ça, je me suis dit que c’était un moyen de découvrir les nouveaux talents à Paris, les vrais, et de les mettre en avant. C’est pas avec les radios ou les médias larges qu’on découvre les vrais talents du rap, c’est dans les petites salles underground, c’est dans les trucs sales ! Après, on a fait des open mic où on a eu des Guizmo, 1995, Pand’Or, Georgio… ¨Plein de gens qui sont devenus des stars du truc, ils sont arrivés là, ils ont fait leurs preuves. Si ça n’existe pas, tu fais comment en vérité ?

“Des fois, j’arrivais en retard, je voyais déjà 200 personnes alors qu’on n’avait même pas ouvert la porte…” Nasme à propos des soirées Réflexion Capitale à La Miroiterie

En fouillant dans le grenier du web, on trouve des vidéos datant de 2006 où l’on voit des noms comme C.Sen, Le Gouffre ou la Sexion d’Assaut freestyler ensemble. Clairement identifiées par le logo Chambre Froide, et annoncées comme “Expression Capitale, tous les premiers samedi du mois”, elles laissent penser que le TSR Crew était aussi dans l’organisation, non ?

Nasme : Bah tout au début, quand ça s’appelait encore “Expression Capitale”, c’était Swan qui organisait avec le TSR. Justement, un jour, je crois pour leur première ou deuxième, ils m’ont invité en tant qu’artiste.

Stélio : Ça c’est Swan qui peut plus t’en parler. Je suis arrivé, ils n’étaient déjà plus dans le délire, je ne les ai pas croisés en fait.

Nasme : C’est pour ça qu’on a aussi changé le nom, pour reprendre une identité. Les gens connaissaient déjà, et comme on savait qu’on allait rester, autant changer le nom et prendre un truc à nous.

On parle d’une époque (début des années 2010) où les médias rap “papiers” n’existent plus, où survivent uniquement quelques webzines comme l’ABCDR Du Son et où les réseaux sociaux n’ont pas encore la primeur qu’on leur connaît aujourd’hui. Comment fait-on pour se faire connaître et développer le projet ?

Nasme : Nous, ce qui était encore plus compliqué, c’est qu’on n’avait pas forcément de médias avec nous, à part des médias indés qui ont tous les jours la même démarche que nous qui est de se faire connaître. On a eu beaucoup d’artistes qui ont accepté, et finalement le public de ces artistes a pu voir ces concerts. Certains en ont parlé autour d’eux, c’est le bouche-à-oreilles qui a fait le reste. Au début, quelques concerts ont pris, quelques-uns étaient vides, mais finalement quand le bouche-à-oreilles a fonctionné, je peux te dire qu’à un moment, nous, sur l’affiche, on avait même plus besoin d’avoir de têtes d’affiches ! Des fois, j’arrivais en retard, je voyais déjà 200 personnes alors qu’on n’avait même pas ouvert la porte…

Stélio : Je me rappelle d’une fois où Nasme arrive, il y a du monde dans la salle, il me dit : “Ouais désolé, je n’ai pas eu le temps de faire de promo.” Je le regarde, et je lui réponds : “Mais moi non plus !” (rires)

Nasme : Ahahah je m’en souviens de cette fois-là !

Stélio : Ça pouvait arriver que Swan nous dise : “Dans 10 jours, il y a une date, vous la voulez ?” On mettait juste sur Facebook : “Samedi, Réflexion Capitale” et il y avait 200 personnes. A un moment donné, les gens ne se souciaient plus de savoir qui était là, ils venaient et savaient qu’il y allait avoir du bon son.

Nasme : C’est devenu une marque. On savait que Réflexion Capitale, c’était une soirée d’un certain style. Avant même de voir un artiste que t’avais envie de voir, tu venais aussi pour découvrir l’open mic, tu savais que les artistes un peu plus connus allaient te montrer un show qui n’aurait peut-être rien à voir avec ce qu’ils allaient faire dans une grande salle, parce qu’ils savaient que c’était le public “rap, hip-hop, underground, connaisseur”. Dans la salle, la plupart des gens étaient des rappeurs ou des mecs qui font partie des médias hip-hop, des mecs qui connaissent, qui sont pointilleux sur le rap. C’était un vrai public. Nous en tant que kiffeurs, et tous les mecs hip-hop qui sont venus, on parle toujours de cette ambiance. C’était la cage à hip-hop, tu rentrais là-dedans c’était l’arène. Il fallait boxer avec les mots comme disait Arsenïk !

Le lieu était particulièrement propice… (Nasme coupe)

Nasme : Alors qu’au début, c’était compliqué ! C’était tellement ghetto qu’on nous disait: “Mais comment vous allez organiser des concerts ici ?” J’ai vu des artistes qui sont venus, qui ont fait les balances, qui ont vu la salle, et qui sont repartis ! (rires)

Stélio : Heureusement, il y a eu l’inverse aussi. Il y a eu des mecs qui sont venus l’après-midi, qui n’y croyaient pas en voyant la salle, et à la fin ils nous ont dit “C’est le meilleur concert de ma vie !” C’est arrivé aussi.

Nasme : C’est arrivé au moins dix fois qu’on me dise ça. Et des artistes qui ont fait des Zénith pour de vrai ! “C’est bouillant, c’est ça qu’on aime !” Et ces mecs-là, demain on les appelle, ils savent très bien pourquoi ils viennent, pour cette ambiance et ce public-là qu’ils ne retrouvent pas forcément dans les grandes salles.

Stélio : Je crois que c’est aussi le côté “proximité”, du fait que ça soit un endroit où il n’y avait pas de loges, tu arrives, tu peux être au bar et tourner la tête, et avoir Casey à côté de toi en train de boire une bière, et un autre qui est là, Rockin Squat… C’est ça que les gens kiffaient en fait : c’est pas un truc où tu as les artistes sur scène et dans les backstages. Tout le monde est ensemble.

Nasme : Même dans le public, tu vois les trois quarts du rap français ! Ils n’étaient pas programmés mais ils sont venus parce que c’était l’ambiance rap du mois à Paris.

L’idée était d’en faire un rendez-vous mensuel ?

Nasme : Des fois, on le faisait même deux fois par mois, mais l’idée était de le faire mensuellement.

Ça fonctionnait avec des cachets ?

Nasme : Au début, c’était vraiment avec la bonne volonté, et quand ça a pris de l’engouement, forcément il y a eu de l’argent derrière. On nous demandait des petits cachets, mais il faut savoir que ça restait quand même minime parce qu’on faisait des entrées entre 5 et 8 euros maximum. On avait deux formules : la formule Réflexion Capitale avec l’open mic, et la formule avec concert plus deux artistes de première partie.

La communication reposait donc sur le bouche-à-oreilles, un évènement Facebook et quelques affiches et flyers ?

Nasme : Non, même pas d’affiches !

Stélio : Au début, on faisait quelques flyers, et puis on n’en a vite plus eu besoin.

Nasme : J’ai demandé à des radios de faire de la promo quand des fois on avait des Américains comme Godfather III ou Shabazz The Disciple, des Canadiens, des Colombiens, des mecs qui faisaient des tournées de fous mais qui venaient ici et n’étaient pas reconnus. Donc moi j’appelais les médias, je n’ai jamais eu de réponse positive, ou sinon c’était payant et on n’avait pas un véritable budget. Donc bon, quand tu en fais une ou deux par mois, que tu dois payer les artistes, qu’en plus c’est une petite salle de 80 places…

Stélio : A la base c’est 80 places, on est déjà allés jusqu’à 400 personnes entre la salle et l’extérieur. On était toujours au moins 200, la moyenne c’était ça.

En parallèle, vous avez bien sûr continué vos carrières. Stélio, tu as sorti ton premier album Le choix d’une vie en 2010…

Stélio : Il est sorti pendant le début de La Miroiterie. C’était pendant cette période-là, en fait, c’était une émulsion. On s’est rencontrés avec Nasme à peu près à ce moment-là, et ouais, ça a boosté le truc. Ce qui est bien, c’est que ça a créé des liens. Y’a des groupes d’aujourd’hui, des entités, qu’on a vu se créer là-bas. Il y a des gens qui ne s’étaient pas vus depuis des années qui se sont retrouvés là-bas. (Il s’adresse à Nasme) Je me rappelle quand tu as revu Sheryo que tu n’avais plus vu depuis 45 Scientific ! Il y a des trucs comme ça qu’on a vu et qui étaient beaux.

Nasme : Ou même des gens du rap qu’on a fait remonter sur scène : la première scène du retour à Lyon’S, c’était à La Miroiterie. On a fait venir Busta Flex qui ne faisait plus de scène depuis longtemps…

Stélio : Express Di ils ont fait leur retour chez nous aussi. Ils ont kiffé cette ambiance.

Nasme : Pour moi, c’est ça le rap : le micro, des jeunes qui ont faim, un inconnu qui vient et qui met une tarte à tous les mecs connus.

Stélio : Y’a rien de sûr. Des fois, des mecs on ne les connaît pas, ils ne payent pas de mine, ils prennent le micro, et tout le monde bloque sur eux.

Nasme : Ça nous est arrivé pleins de fois qu’il y ait un mec de l’open mic qui retourne la soirée, comme ça nous est arrivé qu’un mec de l’open mic endorme tout le monde (rires).

Où en es-tu donc niveau projets ?

Stélio : Donc en gros tu as eu Poussière d’or 1 en 2009, il y a eu Le choix d’une vie en 2010, ensuite il y a eu les années de La Miroiterie où je n’avais pas le temps d’enregistrer… Mais j’ai quand même enregistré. Je voulais faire un street album, un truc qui n’est pas un album mais quasi. Le temps a passé, j’ai récupéré certains morceaux, et d’autres morceaux que j’avais posés pour d’autres ou dans des compils pour revenir sur le concept de Poussière d’or. Pourquoi ça s’appelle comme ça ? Ben poussière parce que c’est pas les lingots encore ! Et donc Poussière d’or 2 est sorti en juin de l’année dernière. Là, dans les pattes, j’ai un EP qui n’est pas loin d’être terminé et que j’espère qu’on pourra voir cette année. A côté de ça, je bosse sur une compilation avec Eben. Je ne peux pas trop en dire plus pour le moment. Je crois que vous aviez interviewé Eben et qu’il l’avait évoqué, je pense qu’on reviendra en parler tranquillement.

Contrairement à Stélio, toi, Nasme, tu n’as toujours pas sorti d’album. Ta discographie compte à ce jour seulement les deux volumes de Special Guest

Nasme : Ça fait tellement longtemps que je rappe… Quand tu rappes depuis longtemps sans avoir rien sorti, tu as l’impression d’avoir fait le tour de beaucoup de choses. J’ai eu le temps d’essayer de passer à l’entrepreneuriat rap, d’essayer de construire des choses autour du rap, plus que de rapper, et c’est pour ça que je n’ai pas eu beaucoup le temps d’aller en studio. Et après aussi l’argent, qui fait que quand on est indépendant, il faut tout payer. Voilà, les aléas de la vie.

Tu apparais sur une quantité incalculable de featurings et de compilations. Ce n’est pas un regret aujourd’hui de ne pas avoir ta propre discographie ?

Nasme : Si, c’est un grand regret. Mon plus grand regret, depuis toute ma vie, c’est d’aller en concert et de chanter des chansons que les gens ne connaissent pas. Pourtant, ils apprécient, ils sont là, ils kiffent, mais c’est pas pareil que l’artiste qui passe avec une grosse chanson connue, un tube, que tout le monde chante avec toi et qu’on attend à ce moment-là… Mais bon, c’est jamais trop tard.

C’est l’année de l’album que tu annonces depuis tant d’années, Le goût du pire ?

Nasme : J’espère ! Pour la petite histoire, j’ai beaucoup de propositions de distrib, mais j’étais pas prêt. Aujourd’hui, je suis à la fin de la fin, il est quasiment terminé. Il manque des masters et des mixs. Je vais essayer de redémarcher moi-même quelques distribs. J’ai tous les morceaux et les featurings, y’a des américains, des français, il y a tout ce qu’on aime !  Il est là, il dort. J’ai quatre clips prêts sur mon ordi… Il faut que je le sorte là. Il faut que je passe à la suite.

“Ca nous est arrivé pleins de fois qu’il y ait un mec de l’open mic qui retourne la soirée, comme ça nous est arrivé qu’un mec de l’open mic endorme tout le monde (rires)” Nasme

En parallèle, tu as aussi ouvert et tenu une boutique et un petit studio hip-hop, “Biffmaker Shop”, entre 2014 et 2016. Tu peux revenir sur cette expérience ?

Nasme : J’ai tenu un bail de deux ans, et après il fallait signer à nouveau un bail pour deux ans, et c’était compliqué de rester, de ne pas bouger. Tenir une boutique, c’est rester sur place. J’ai préféré arrêter pour me remettre à rapper, essayer de sortir un vrai album et me pencher encore plus sur l’organisation de concerts.

Comment as-tu vécu l’ouverture de la Scred Boutique à quelques centaines de mètres ? Cette concurrence est-elle une des raisons qui t’ont conduit à mettre un terme à l’aventure ?

Nasme : Très bien vécu ! A l’époque, dans chaque interview, j’invitais les acteurs du rap indé à faire la même chose que moi pour faire vivre l’indé… Et le fait que leur boutique soit juste à côté, c’était plutôt cool car on se renvoyait les clients quand un article était chez l’un ou chez l’autre, et ça montrait que dans le 18ème les mecs du milieu étaient actifs.

Pourquoi ne pas avoir fusionné les deux en une seule boutique plus importante dès le début ?

Nasme : Eh ben franchement au début, on y a pensé ! On en a même un petit peu parlé. En vérité, on n’a jamais été ennemis, on n’a jamais été vraiment associés, c’était comme si c’était normal. Après, s’associer… Ils sont déjà un groupe, ils montent leur truc entre eux, donc mettre quelqu’un de l’extérieur dedans, c’est un peu compliqué on va dire.

Comme tu viens de le dire, tu t’es aussi penché sur l’organisation de concerts et monté les tournées BIFFMAKER PARTY. Quand et comment as-tu lancé le concept ?

Nasme : Je l’ai lancé l’année de la boutique, dès que j’ai eu un peu de sapes ! Marseille, ça s’est passé tout bêtement : j’ai invité des potes marseillais et je suis parti moi-même faire un concert là-bas. Quand j’étais au concert, j’ai rencontré un jeune marseillais qui devait avoir 18 ou 19 ans, et qui me disait que ce qu’il voulait faire plus tard, son rêve, c’était d’organiser des concerts. J’ai capté un pote qui m’a dit: “J’ai un pote qui a une salle, vous devriez voir avec lui, on sait jamais.” Je suis parti voir la salle, je me suis dit: “Pourquoi pas ?” Le petit avait l’air sérieux, j’étais pas sûr mais j’avais mon pote qui se portait garant. On en a fait un et ça a marché, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit… On s’est dit : ”Viens on essaye de monter une tournée, on va dans d’autres villes, on sait jamais !” Le truc, c’est qu’on l’a organisé dans un café anti-fa qui s’appelle Le Molotov. C’est un milieu, dans toute la France il y en a et ils se connaissent un peu tous. On a commencé à nous contacter aussi de partout, on nous a demandé de venir… En province, on demande du rap indé, alors qu’à Paris on demande le rap de maison de disques.

Le petit dont tu parles, c’est Alban ?

Nasme : C’est Alban tout à fait, qui est devenu maintenant un très très grand ! (rires) Après quelques temps, je me disais : “Mais lui ça va devenir vraiment un très très grand du truc” et je ne me suis pas trompé parce qu’aujourd’hui il avance à grands pas, il s’occupe de beaucoup de monde, il a monté une grosse structure et il est toujours là.

C’est toujours d’actualité alors ces tournées BIFFMAKER PARTY ?

Nasme : Là, j’avais mis en suspens pour un an, et là, au moment où on parle, on est en train justement de parler pour en remonter une.

Stélio, de ton côté, tu développes un concept inédit sur Paris et Dijon depuis maintenant deux ans : “Just Lyrics”. Peux-tu revenir sur sa création ?

Stélio : “Just Lyrics”, c’était après la fermeture de La Miroiterie. Je parlais avec quelqu’un qui connaissait un bar qui cherchait de l’animation. Je suis allé voir ces gens-là et ils m’ont dit : “Ouais, on aimerait bien faire des trucs rap mais on a des problèmes de voisinage donc on ne peut pas pousser trop le son…” J’ai réfléchi cinq minutes et j’ai proposé de faire un truc sans musique. Et c’est parti de là : faire des open mic a capella. En même temps ça arrange ce bar-là, et en même temps ça met en avant le texte et le flow. Et encore une fois, tu vas voir des gens confirmés, ça te permet de les voir dans un autre élément. Des fois, tu te rends plus compte du texte du mec sans la musique, et des fois c’est aussi l’inverse.

Nasme : Tiens, c’est léger !” (rires)

Stélio : Bah ouais, on a vu des mecs en open mic, tu sais des mecs qui rappent un peu découpé, un peu street, un peu sale… Une fois, le mec lui-même se rendait compte en le disant sans la musique… Il ne voulait pas tout dire ! Parce que là on entend tout ! Parce que Just Lyrics, il n’y a pas de scène : t’es là, les gens sont à deux mètres de toi et sirotent leurs verres donc quand tu dis un truc bizarre, c’est pas comme dans un concert où il y a le bruit et les basses. On entend tout, chaque mot. Du coup, tu as des mecs qui ne seraient pas venus dans un open mic classique, des petites meufs et des petits gars qui écrivent dans leur coin. Tu as aussi la possibilité de découvrir des rappeurs plus ou moins côtés mais sans la musique, tu peux découvrir leur profondeur de textes. C’est amusant à faire, parce que tu découvres autre chose et c’est encore un autre public. Le côté « bar », c’est peut-être moins restrictif que le rap avec la musique, donc c’est bien ça mélange les publics.

Tu t’es inspiré du concept de bar à slam ?

Stélio : Je ne pense pas du tout. Souvent on m’a dit : « Ouais, mais c’est du slam ! » Bah nan ! Puisque tu as la musicalité en plus. Pour moi un rappeur, tu vas avoir plus d’urgence qu’un slameur, plus de musicalité, plus de flow, c’est plus brut… Voilà, donc c’est pas du slam. Je n’ai pas vu de slameur venir à Just Lyrics. Ils sont les bienvenus, mais j’en ai pas vu. C’est pas le but du jeu, le but ce n’est pas de refaire un truc slam. C’est de prendre un rappeur et de lui enlever sa musique pour voir ce que ça donne. En général, ça donne bien.

Tu as ramené des beaux noms comme Hifi ou le K.Fear de La Brigade…

Stélio : Ouais, y’a eu Koma, Fik’s, Kohndo, Driver… J’ai adoré quand Kohndo est passé,pour moi c’est vraiment le style de rap qui se prête à ce truc-là, parce que quand il rappe, on dirait un instrument. Donc sans la musique, c’est génial.

Tu as récemment exporté le concept chez toi, à Dijon. On connait peu la scène locale, à part Al et Adil. Tu peux nous citer quelques noms à suivre ?

Stélio : On en a fait deux. Je vais les faire tous les deux mois à Dijon. J’ai été étonnamment surpris aussi parce qu’il y a du niveau. Ouais, ça prend. Je peux te parler de Emir de Toxic Citizens qui est mon frelot et qui prépare son projet, il y a Ked Cro… Et j’ai découvert plein de rappeurs que je ne connaissais pas. A la première, on a découvert un gars : Sami Slama. Je ne savais pas qu’il y avait des rappeurs comme ça à Dijon ! Alors que je suis censé savoir un peu qui il y a…

« On a vu des mecs en open mic, t’sais des mecs qui rappent un peu découpé, un peu street, un peu sale… Une fois, le mec lui-même se rendait compte en le disant sans la musique… il ne voulait pas tout dire ! Parce que là on entend tout ! » Stélio

On a récemment vu les images de La Miroiterie détruite puis rasée circuler sur les réseaux sociaux, quelles émotions vous ont-elles procurées ? La fermeture était floue, on entendait parler de fermeture administrative, de travaux…

Stélio : Non, pour ceux qui ne savent pas, c’est un squat à la base, donc un endroit où tu n’as pas le droit d’être, que les gens ont investi sans en avoir le droit. Je crois que ça a duré une vingtaine d’années. Il y a eu ce problème d’éboulement, un mur qui s’est effondré et ça pouvait être dangereux. La préfecture a saisi ça pour fermer le lieu qu’ils essayaient de fermer déjà depuis longtemps. Donc du coup ça a pris peut-être deux ou trois ans après la fermeture et là dernièrement on a appris qu’ils l’ont détruite. Ouais bien sûr que ça m’a fait un truc parce que plus que la musique, c’est des instants de vie, des rencontres, des amitiés qui se sont créées…

Vous vous étiez arrêtés à la 48ème. Ce jeudi 6 avril 2017, c’est la 50ème à La Bellevilloise désormais. C’était le meilleur lieu pour faire perdurer Réflexion Capitale ?

Nasme : C’était aussi le lieu le plus près. Quand tu joues au parc Jean Bouin, tu as envie d’aller jouer au Parc des Princes, non ? (rires) C’est la rue d’en face ! Tu joues à La Miroiterie, si un jour tu as moyen d’aller faire les mêmes trucs à La Bellevilloise, tu as augmenté d’un niveau, t’es content, faut y aller.

C’est plus prestigieux, plus grand et ça offre donc la possibilité d’avoir un meilleur son avec un public et une line up encore plus larges, mais par contre, ça perd le côté « crasseux » et « à l’arrache » de La Miroit’…

Stélio : C’est intéressant parce qu’effectivement, quand on a fait la première à La Bellevilloise (NDLR : la 49ème, en 2016), il y a plein de gens qui ont dit : « Ce n’est plus le même état d’esprit, ce n’est plus le même délire » Ouais, forcément. Mais moi, au bout de cinq ans… (Nasme intervient).

Nasme : C’est sûr que là, tu peux aller aux toilettes avec ta meuf, et elle peut pisser ! (rires)

Stélio : Oui, tu perds un petit côté « underground » mais à un moment donné, au bout de 5 ans, 48 soirées, moi personnellement, j’ai envie d’évoluer. Le but de la vie, pour moi, c’est un peu ça, d’avancer un peu. C’est quand même plus clean, plus secure, ouais on a perdu un truc mais on en a gagné un autre. Tu peux faire venir des artistes qui auraient peut-être eu plus de réticence avant, tu peux accueillir plus de gens dans de meilleures conditions.

Nasme : Il y a une chose que j’ai vu aussi avec le changement de salle ; avant, on a cherché des médias pour qu’ils viennent faire de la promo et ils ne venaient pas, et là, ils viennent à nous tout d’un coup. Pour la première, il y avait des médias qui étaient là qu’on n’avait pas invités. On m’a encore demandé s’il y avait moyen de filmer, de ci, de ça… Alors qu’avant, fallait vraiment qu’on se débrouille de nous-mêmes, qu’on trouve un mec pour filmer… C’est pas pareil. Et puis même, dès qu’on fait un concert, on est dans tous les trucs de sorties de Paris alors que La Miroiterie était référencée nulle part.

Et vous n’avez jamais eu de débordement ou de situation lourde à gérer ?

Nasme : Zéro. Pourtant on n’avait pas de sécu, de temps en temps on mettait deux – trois potes en sécu, mais en sécu « poto », c’est pas une sécu qui va te fouiller ni qui va t’agresser.

Stélio : Il n’y a jamais eu de problème.

Nasme : On n’a jamais fouillé personne à l’entrée. On faisait l’alcool pas cher, tout le monde avait le droit de tiser, de fumer.

Stélio : Je crois que ça joue aussi à la programmation parce que la plupart c’était des artistes à textes donc les gens qui les connaissent c’est pas des « branleurs ». Tout le monde a envie d’écouter des bons textes donc ça se passe bien.

Ça me rappelle votre slogan d’ailleurs…

Nasme & Stélio : « Réflexion Capitale, les meilleures soirées de Paname ! Tu as le droit de fumer, tu as le droit de boire, la seule chose qui est interdite c’est la bagarre ! »

Comment on planifie la line up d’une 50ème ?

Stélio : Déjà, tu as une couleur, un peu « conscient ». Et puis selon les actualités et disponibilités.

Nasme : Ce qui nous intéresse, avant tout, c’est d’être là le plus souvent et le plus longtemps possible. 50 c’est pas rien, mais on va essayer d’en faire plus.

Stélio : Donc il y a JP Manova, Kohndo, Nodja, Saloon, Nedoua, HAM Mauvaise Graine, Fik’s, Danydguel, Nasme, Sandro Grabuge et moi-même.

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour cette date et pour la suite ?

Stélio : Qu’il y ait du monde et que ça perdure ! Voilà, qu’on puisse continuer ce délire-là, et que ça suscite toujours autant d’affluence et de bons retours.

Le mot de la fin ?

Nasme : Moi je souhaite qu’on fasse la 100ème dans une grande salle parisienne… Je ne sais pas l’Olympia… Bercy Accord Arena… Un truc de fou !

L’âge d’or du rap indé ?

Nasme : Pourquoi pas ? Ça serait violent ! On a mis 6 ans, dans 6 ans voyons où on en est… mais moi je n’ai pas envie d’arrêter de toute façon. Même si demain je ne rappe plus, j’aimerais bien organiser pour ceux qui rappent, pour qu’ils connaissent ce que j’ai connu et dont la façon dont je l’ai connu.  

Stélio : L’idée de base, elle ne change pas. Le plus important pour moi c’est ça : c’est de mettre en valeur ce rap-là, avec du texte, avec de la technique, de qualité en fait. Et c’est pour ça qu’on continue, parce que j’ai un peu l’impression qu’il n’y a pas beaucoup de place pour ce rap-là.

Informations pour la 50ème de Réflexion Capitale 

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