Les Rois Mages, Le bon la brute et le truand, Les trois mousquetaires, les trois neveux de Donald Duck ou encore Nirvana. Dans la culture historique, populaire, cinématographique ou littéraire, les trios ont toujours été des membres éminents d’une époque, d’une œuvre ou d’une culture en général. En 2017, la trap est en pleine révolution industrielle. Jamais elle n’a autant trusté le sommet des charts. D’horribles individus sortis tout droit des recoins les plus sombres d’Atlanta, Memphis ou encore Chicago toisent l’industrie musicale du haut d’un billboard sur lequel ils ont la mainmise. C’est enfin l’heure du couronnement pour les Migos.

Généralement rattachés à Atlanta, c’est d’un peu partout en Géorgie (Athens et Lawrenceville) que viennent Takeoff, Offset et Quavo, les trois membres de Migos. Commençant à rapper en 2009, il leur faut peu de temps pour trouver la recette d’une trap efficace, piochant dans le meilleur de Project Pat, Lord Infamous et globalement toute l’école Three 6 Mafia du sud. Faussement affublés de l’invention du fameux flow saccadé et rapide repris partout dans le monde, Migos inonde les clubs de ses premiers tubes, « Versace », « Hannah Montanah » et « Bando ». S’en suit alors une longue période où les mixtapes pleuvent (tout de même 14 sorties entre 2013 et 2016) mais durant laquelle le trio a du mal à passer un cap musicalement.

C’est en fait culturellement qu’ils vont s’inscrire dans la durée, en devenant vraiment le symbole de ce rap des années 2010 dans tout ce qu’il a de bon et de mauvais. Nous avons cité le fameux « triplet flow », comment ne pas parler de l’appropriation du phénomène du dab, via le single « Look at my dab », ultime illustration de cette capacité d’un morceau à devenir culte de par les « mèmes » qu’il engendre. Et plus globalement, on peut parler du mode de production ultra consumériste et ce besoin de produire perpétuellement de la nouveauté, quitte à ce qu’un projet soit écouté deux fois avant de finir dans la corbeille. La recette était simple : faire en sorte d’avoir constamment une actualité musicale, quitte à ce qu’elle soit éphémère, tout en s’inscrivant dans la durée, dans la culture populaire, grâce à leur capacité phénoménale à produire des hits.

Il a fallu plus d’un an entre Young Rich Niggas 2, qui était probablement leur projet le plus abouti jusque-là, et Culture. Durant cette année, on a surtout entendu Quavo. Entre inédits solos et apparitions sur divers projets, notamment son remarqué refrain sur Good Drank avec Gucci Mane et 2 Chainz. À l’orée de la sortie de Culture, on pouvait craindre que l’aîné du clan (il est l’oncle d’Offset et le cousin de Takeoff) ne prenne le pas sur ses deux compères. Des craintes rapidement estompées dès la publication de « Bad and Boujee ». Le tour de force est sans précédent. Prouvant encore une fois leur maîtrise de la production de hit, Migos (bien aidés par Metro Boomin il est vrai) parvient à faire d’un morceau de presque six minutes, sans clip particulièrement original ou extravagant, et avec un invité tout à fait négligeable, un numéro un du billboard, et probablement l’un des plus gros singles tous genres confondus cette année. Et surtout, il est totalement sublimé par Offset, membre le plus en retrait du groupe (car longtemps emprisonné) jusque-là. Et c’est là que réside une des grandes forces de l’album. Chaque membre est parvenu à se créer une identité bien distincte des deux autres. Alors qu’on a souvent pu dire « qu’ils étaient nés pour rapper ensemble », soulignant leur complémentarité, ou pire que « ce n’est pas le meilleur rappeur » pour citer un sinistre personnage, ils sont cette fois parvenus à allier cette complémentarité à des identités propres à chacun (on pouvait en apercevoir les bribes sur Young Rich Niggas 2 déjà, mais pas de cette ampleur). Offset, le truand, multipliant les allers-retours en prison se pose dans le rôle de la caillera. Takeoff, à qui le fameux flow est généralement attribué, peut être considéré comme la brute technique (un peu tiré par les cheveux mais c’est pour le bien de la métaphore). Quant à Quavo, son évolution en tant que « faiseur de refrain » peut le faire passer pour le bon, même si dans la jungle d’Atlanta, tout est relatif.

L’autre grande qualité de l’album se trouve dans sa musicalité. Alors que l’on avait souvent affaire à des projets à peine mixés, très inégaux musicalement malgré la participation active de Zaytoven, Culture est un bijou à ce niveau. Sur les 13 titres de l’album se croisent Zaytoven (encore), évidemment Metro Boomin, Nard & B ou encore l’immense Cardo, pour rendre une copie parfaite. Tout est à sa place, rien n’est disproportionné, et on a droit à des très grands moments comme la production de « Deadz » sur laquelle 2 Chainz fait une apparition remarquée. Nous pouvons aussi souligner la cohérence de l’album. Il est plutôt plaisant en 2017 d’avoir un album sans fioritures, skits insupportables et dénués de sens, ou autres interludes loufoques. Culture contient 13 pistes, et ces 13 pistes sont tous des morceaux de rap de 2 minutes 30 au moins. Dans le reste des meilleurs titres, nous citerons encore « What the price », « Out yo way » et « Kelly Price » (avec Travi$ Scott) qui prouvent plus que jamais la qualité peut-être sans égal sur la scène actuelle des refrains de Quavo.

Nous aimerions de tout cœur pouvoir dire que le principal défaut de l’album sont les apparitions de DJ Khaled dans l’introduction. Malheureusement, s’il n’y a pas de morceaux foncièrement mauvais, certains morceaux se placent clairement en dessous du lot. En particulier « Slippery » qui ne nous a pas du tout emballé, d’autant plus que Gucci Mane apparaît en guest star de choix. Et bien que devenu un tube planétaire, « T-shirt«  est clairement en dessous du reste de l’album, souffrant terriblement de la comparaison avec l’autre gros single de l’album.

Culture n’est pas forcément le meilleur album de rap des dernières années. Il n’en demeure pas moins une sortie importante, à classer dans la catégorie des Dirty Sprite 2 et To pimp a butterfly tant l’influence de Migos est importante aujourd’hui. On a parfois l’impression qu’on a eu droit à une forme de tour d’honneur avant les départs définitifs en solo. Une idée avec laquelle le titre entre en résonance, comme un héritage laissé tel quel, d’une demi-dizaine d’années de règne et d’influence sur cette fameuse culture.

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