On pourra dire que les Sages Poètes De La Rue nous auront tenus en haleine. Car si le nouvel album sorti ce mois-ci était officiellement annoncé depuis un an, ça faisait un moment qu’on attendait les retrouvailles du trio boulonnais. Dès 2012, lors de la sortie de Tout dans la tête, Zoxea avait clairement exprimé l’idée qu’un retour était plus qu’envisageable. (Il l’avait même confié à Olivier ici.) L’envie était là et « Showtime » avait réveillé les fans. Pourtant il a fallu attendre encore quatre ans avant que le projet ne se concrétise. Distillées au compte-goutte entre rares interview et posts Facebook, les infos qui nous parvenaient sur ce nouvel opus nous renseignaient un peu sur sa genèse, sur sa forme, mais pour ce qui était du contenu, le suspens était total. Rupture ? Continuité ? On avait fini par apprendre que les prod seraient « in-house » signée Zoxea ou le désormais incontournable BKS, ce qui avait ravi les sentimentaux. Puis on a su fin 2016 qu’IAM –  eux-mêmes de retour avec un album ce mois-ci – et Guizmo – tiens tiens… –, apparaîtraient en featuring sur le projet, aiguisant ainsi la curiosité des amateurs.

Et puis vers mi-avril l’année dernière, soit huit ans après le deuxième volume de Trésors Enfouis, le premier extrait de ce nouvel album était enfin sorti. Son titre évocateur « À la recherche du rap perdu » semblait afficher clairement l’ambition du trio pour ce projet et avait de quoi susciter les attentes. D’autant que le clip très bien ficelé, qui faisait apparaître une carte de Boulbi au fil du texte, commençait à répondre à nos interrogations : et si c’était là où tout avait commencé qu’on le retrouverait, ce rap momentanément égaré ? Sur une prod minimaliste rappelant à la fois la précision d’un métronome maîtrisé et l’immuable battement des aiguilles du temps, les trois compères dessinaient avec ce son les contours de ce qu’allait être Art Contemporain, c’est-à-dire un album qui secouerait la scène rap actuelle, mais sûrement pas en en empruntant tous les codes. Se plaçant au-dessus des années qui passent et des phénomènes de mode qui agitent la planète rap-français, les trois poètes jouaient les vieux sages et annonçaient la couleur : leur retour ce serait du nouveau, pas du renouveau.

Et effectivement, à la première écoute d’Art Contemporain, l’oreille habituée à la douceur de MeloP, à l’humour de Dany Dan et à la technicité solide de Zox ne peut se tromper : on a bien affaire à du Sages Po’. Qualité d’origine. Avec des morceaux résolument jazzy et malgré quelques explorations parfois un peu surprenantes, les onze titres de ce nouvel album s’intègrent sans vraie dissonance à la discographie du groupe. Les collaborations avec IAM à mi-parcours et Guizmo en fin d’album épicent délicatement cet opus prouvant encore une fois que c’est quand elles sont mélangées avec talent que les influences diverses produisent un rap de qualité. Sur le « 16 traits, 16 lignes », en feat. avec un Shurik’n à bloc et un Akenathon qui navigue pépère, on ne peut que reconnaître avec Dany Dan que « C’est dans les vieilles marmites que cuisent les meilleures sauces » tant les cinq vieux loups posent avec agilité leurs gimmicks et leurs flows aux accents « old school » sur une prod lunaire, pour un résultat définitivement convaincant.

Si les morceaux « Comme à l’époque du jazz » ou « Papa India » surprennent et peuvent susciter une petite incompréhension, les autres se savourent, sourire aux lèvres. L’album nous laisse simplement joyeux, contents d’avoir retrouvé, pour un moment, le style si particulier qui nous plaisait déjà il y a 20 ans. Surtout que loin de s’être perdu, ce style semble s’être renforcé. Les prods, majoritairement nonchalantes comme on pouvait s’y attendre, interpellent néanmoins par leur musicalité et leur richesse instrumentale. Accompagnant au plus près les voix, elles les soutiennent subtilement et laissent la place d’honneur aux flows singuliers des Sages Po’, comme pour réaffirmer la spécificité de leur identité, même 20 ans après leur premier fait d’arme. Les cuivres, le piano, la guitare, la basse… semblent en effet marquer eux même le rythme des morceaux, accentué çà et là par des percussions pas si courantes, comme ce qui ressemble à du triangle et à toutes sortes de cymbales, ou même par… du xylophone ? Cette manière de se passer des caisses apporte ainsi aux morceaux une impression de plus grande légèreté. Même dans des titres comme « Hype » ou la guitare électrique imprime un beat assez agressif, on sent que c’est l’instru qui s’est pliée aux flows des MCs et pas l’inverse.

« Mais j’me dis : « Obligé qu’ils kiffent ! »Et si c’est pas l’cas, franchement j’m’en fiche » – Dany Dan, « Timide mais sans complexe ».

Après 40 minutes d’écoute, on a la sensation satisfaisante de rentrer d’une balade en bord de mer dans la fraîcheur d’un soir d’été. Apaisé et revigoré, on est au diapason avec le refrain de « Planance Poétique » : « il était temps que je m’aère l’esprit, je voyage / vers une destination où il n’y aura pas d’orage ». L’album saura donc satisfaire ceux qui cherchent à retrouver des repères dans une scène actuelle en constante (et excitante) mutation. D’ailleurs, les Sages Poètes ont peut-être donné avec ces 11 titres une des clés de leur succès : l’intemporalité de leurs sons. Être ouverts à de nouveaux horizons, oui, tant qu’ils peuvent les rendre compatibles avec leur propre tradition musicale et que cela leur permet de renforcer leur identité, celle à laquelle ils sont fièrement et solidement attachés et dans laquelle ils se retrouvent, peu importe le sens du vent.  Avec Art Contemporain, les trois boulonnais nous baladent et créent un opus intéressant, innovant mais digne héritier des précédents, dans la veine de ce qui a toujours fait rapper les sages.

Les Sages Poètes De La Rue, Art Contemporain

Nouvel album disponible le 24/03

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