Dans le ventre d’une baleine, tapis dans l’ombre entre des résidus de George Orwell, de Carlo Collodi et d’autres planctons se trouve Yous MC. Sorti le 2 mars 2017, Y est son premier album. Son morceau « La colline d’en face » était d’ailleurs dans notre sélection des 10 Bons Sons du mois de décembre. Rencontre.

Salut Yous. Question traditionnelle pour débuter, est-ce que tu peux te présenter ?

Bonjour, je m’appelle Yous MC, mon vrai prénom c’est Younes, j’ai 25 ans, je suis de Toulouse. Je suis un rappeur qui vient de la scène, anciennement avec les Dawa Deluxe (groupe de rap et jazz) et Royal Rooste (fanfare groovy de treize musiciens). Et maintenant je suis surtout en solo et dans le collectif Kilotone.

Depuis combien de temps tu rappes ?

Je rappe depuis que j’ai huit ans je pense. J’ai découvert le rap avec la sortie de The Marshall Mathers LP d’Eminem, également avec l’album Le Poisson Rouge de Disiz LaPeste (j’assume). J’étais tout le temps branché sur Skyrock, j’ai commencé à écrire des choses qui n’avaient aucun sens, aucun rythme… J’écrivais beaucoup mais ça ne voulait rien dire. Jusqu’à la moitié du collège j’écrivais, mais c’était n’importe quoi. J’enregistrais des milliers de sons à la radio…

Qu’est ce qui a fait que tu a vraiment pris le micro ?

C’est la suite logique. J’en ai eu très vite envie. J’avais rien à la base, j’ai galéré, j’avais un vieil enregistreur cassette, avec un casque micro… Ensuite j’ai acheté Hip Hop eJAY 4, je me souviens c’était la folie, je pouvais faire des instrus ! Mais j’ai vite compris que c’était pas vraiment pour moi.

Ejay, le boucleur de boucle ?

C’est ça, c’était n’importe quoi. (rires) Tu pouvais tout superposer en même temps, et ça sonnait ! Ensuite, quand j’ai eu internet j’ai commencé à zoner sur les forums de rap, sur Myspace, sur Virtual Beat. Et là  avec les instrus, les faces B, j’y passais des après-midis ça me rendait fou. Je zappais même l’école… Internet a vraiment fait ma culture rap, je trainais sur des Skyblogs obscurs pour découvrir le rap, les anciens comme les nouveaux de l’époque. C’est comme ça que j’ai découvert Seth Gueko par exemple, avec un morceaux clash assez drôle qui traînait pas mal sur les blogs. A cette époque-là j’ai eu mon premier micro, un USB, j’ai installé Sony Acid sur l’ordi de mes parents… Et petit Yous s’en va sur la longue route de la musique.

Tu as donc commencé avec de véritables musiciens de scène.

Dans ma campagne natale, j’ai fait partie d’un groupe qui s’appelait MP31. C’était des gros zicos. De là j’ai fait pas mal de connexions, avec pas mal de musiciens, dont les mecs de la fanfare Royal Rooste. On a fait la première partie de Groundation, pas mal de grosses scènes, mais aussi pas mal de petits bars. C’était cool, ça faisait danser les gens. Je suis arrivé à Toulouse un peu comme ça. Ça s’est vite enchaîné avec les Dawa Deluxe.

Tu les a rencontrés comment ?

Un pote m’a invité à venir faire une répèt’ avec Roya Rooste, et il y avait aussi Zelbeck (bassiste et rappeur de Dawa Deluxe, ndlr). C’est comme ça que s’est faite la première connexion. Avec Mighz, et un autre Yous de Saint-Étienne. C’était en 2011-2012…

Beaucoup de monde t’a découvert avec le projet A Ces Gens de L’Erreür, un projet qui rend hommage aux grands écrivains et poètes français. Quelles sont tes inspirations, en variété française par exemple ?

Moi la variété française, la littérature, je ne suis pas du tout dans ça. J’adore lire attention, ça me touche, je trouve ça hyper important. Mais j’ai pas été élevé dans cette ambiance-là, j’ai pas les références. Mais si il y à un livre que je conseillerais c’est « Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes les choses ici bas », c’est l’histoire d’un enfant soldat. Niveau musique mes parents écoutaient du Khaled, Idir, Bob Marley, Aznavour. J’ai pas de grosses références en variété française… Je ne connaissais même aucun des sons originaux sur le projet de L’Erreür ! Mais dans la varieté plus récente, je suis  inspiré par des artistes comme Anis ou Saez.

D’accord, alors des inspirations plus globales ?

Je bouffe souvent des documentaires. Je regarde pas mal de séries… J’écoute beaucoup de jazz, de reggae. J’aime bien aussi les sons de fragiles. (rires) Je kiffe la peinture, le graff, bref je prend un peu tout ce qui passe. Mais la puissance ultime, c’est Bob Marley. Dans le rap français il y a des mecs comme Fabe, Oxmo, tu ne peux rien faire, tu n’y touche pas. Je suis pas super fort en name dropping d’influences… Et puis après j’écoute beaucoup mon pote Samal, il m’inspire. Mais vraiment je fais pas non plus de la pub pour mon pote, mais Samal il me choque. Constamment. A chaque fois je me demande, « comment il fait pour écrire ça ? » Ça me booste d’autant plus. Sinon comme ça dans mon MP3 il y à des trucs comme Mac Miller, Roméo Elvis, GRE&D, Willow Smith, Snarky Puppy, Hiatus Kaiyote…

Y, c’est donc ton véritable premier album, quel est la différence avec tes anciens projets ?

Les autres étaient des ébauches autant artistiques que techniques. Là c’est 14 tracks sur un CD et sur le net, bien propre avec une jolie baleine

Comment tu perçois ton évolution ?

Y est mon premier album, mais paradoxalement il représente dix années de rap, d’évolution, de rencontres. C’est une grande étape dans ma vie et dans ma passion, ça marque la fin d’un cycle et ça en démarre un nouveau. Ces années passées je me suis forgé, j’ai grandi, j’ai appris. Y c’est cette période-là. Je me sens artiste affirmé. J’atteins un stade de ma vie où dans mon rap, je suis satisfait de moi. Mon premier projet Silence et rature, je ne l’écoute pas. Ça me fait limite chier quand on me dit « j’ai regardé ton clip Marie… » Je me dis « faut pas qu’il regarde ça« . Dans tous mes projets, jusqu’à maintenant, je trouvais beaucoup de défauts dans mon rap. Alors qu’avec les morceaux présents dans l’album, je suis satisfait. Rythmiquement ça me plaît, lyricalement ça me plaît. Je m’affirme.

Quel a était le déclic ?

J’ai jamais trop voulu avoir une démarche amateur. J’aime bien fait les choses un peu à l’arrache, mais quand je fais un morceau je ne veux pas faire un truc sans thème, j’aime réfléchir les choses. Dans l’album il n’y a pas de « freestyles », ou de trucs sans thèmes. Si on cherche vraiment un déclic… Je ne sais plus je t’avoue. Il y a des morceaux qui sont très vieux ou j’avais pas d’instru, ou j’ai maquetté… J’étais pas très bien dans ma vie à ce moment-là. J’avais pas de tunes, pas de voiture pour aller voir les potes en ville, pas de matos. Et au bout d’un moment j’ai eu beaucoup de sons que j’avais jamais sortis. Je donnais priorité à la scène. Et puis au final je les ai enregistrés, et genre six mois après je me suis dit « Pourquoi pas faire un album ? » J’ai déménagé dans le centre ville, j’ai acheté du matos et je me suis chauffé. Ce qui me manquait c’était mon premier album. Un vrai premier projet, après cinq ans passés par sur scène. Mon entourage a beaucoup joué dans cette décision. L’Erreür, Samal, ma copine de l’époque, beaucoup de gens qui me sont proches m’ont poussé dans cette direction.

Comment tu décrirais ton rap ?

Comme je te le disais, je pense que c’est quelque chose d’assez réfléchi. Après je dirais que je différencie la partie rap sans projet, et la partie rap pour un album. Pour quelque chose sans projet, je vais partir d’un gimmick ou d’un mood. Alors que sur l’album je vais dans quelque chose de plus thématique… Pas forcement facile d’accès mais un truc assez cohérent. Je trouve qu’avec du recul, j’arrive à faire un rap imagé, mais tu vois je me trouve pas forcément punchliner. Au niveau de mon flow c’est plutôt l’anarchie. (rires) Je sais que je rappe pas tout le temps pareil, et vu que j’aime pas le flow de croisière, je suis plutôt content. J’aime pas trop le rap où le mec débite tout le temps de la même façon, ça m’énerve. Du coup j’espère ne pas en faire partie. Mais je ne me prends pas trop la tête non plus sur ça.

Comment tu vois ton rapport à l’écriture ?

Il y a toujours le délire d’écriture thérapeutique. Mais on a largement dépassé le stade de l’adolescent qui écrit parce que ça le soulage. Ça me fait toujours du bien, mais quand j’écris je suis content parce que j’ai quelque chose de concret, j’ai un seize, j’ai des rimes. Avant j’écrivais beaucoup de choses tristes, j’étais vraiment dans le refuge. Maintenant je vois mon truc comme un art. On joue avec les mots alors allons-y, comme un peintre joue avec les couleurs…

Parenthèse Kilotone, comment s’est fait cette rencontre ? Et qu’est ce que ça t’apporte ?

Kiloparenthèse donc. Kilotone c’est arrivé juste après les Dawa Deluxe. A la base on faisait des block party avec énormément d’artistes toulousains. On appelait ça les « Dawa Deluxe Block Party », dans lesquelles on invitait vraiment beaucoup de rappeurs. On a commencé la première avec la Droogz, Mighz, L’1mprobable et on a finit pour la quatrième édition avec la Bastard Prod, Omerta-Muzik… On était une cinquantaine ce soir-là, c’était mémorable. On a dû arrêter pour différentes raisons personnelles. Mais on s’est dit qu’on voulait continuer et on a décidé de monter un gros collectif, toujours dans le partage, en gardant la formule « musiciens et rappeurs ». Mine de rien on est quatorze dans Kilotone. Et on est tous hyper potes, du coup il y a cette osmose qui est intéressante. Je connais Blast (rappeur de Kilotone, ndlr) depuis que j’ai sept ans par exemple… Si j’étais pas dans Kilotone, je verrais mon rap différemment. Ça m’a apporté pas mal d’assurance, de la rigueur au travail, une certaine technicité. Ça me réconforte dans mes périodes de doute. On a fait beaucoup de concerts, ça m’a apporté une sacré expérience. Ça m’en apporte toujours d’ailleurs.

Retour sur l’album. Toutes les instrumentales sont purement boom-bap. C’était une volonté ?

Sur les prods de l’album, il y a deux types de morceaux. Des morceaux écrits il y a longtemps qui n’avaient pas de prods, ça c’est donc fait en cours de route, avec des gros packs fournis par Tiwaan. Et puis je suis allé voir des mecs que j’apprécie : Slone, Boan, Slim Guesh, Azra, Ol’Papy et Zenghi. Je voulais que mes prods ressemblent à ce que j’étais à ce moment-là. Donc pas de trap, pas de cloud, à l’époque je chiais sur ces mouvances là. (rires) Mais maintenant je suis dans ce genre de délire, j’ai rappé sur une prod de Coubo par exemple.

Je kiffe toujours le boom bap, touche pas à mon pote boom bap d’ailleurs ! (rires) Mais je suis dans le délire trapuleux actuellement, ça me permet d’alléger mon écriture, j’arrive à m’amuser, je peux même chanter… Je kiffe quoi ! Mais je me suis posé la question tu sais, de savoir si c’était vraiment la bonne chose de sortir un album boom bap à l’ancienne… Mais encore une fois, c’est ce que j’étais à l’époque de la confection. Mais la finalité, c’est que trap ou boom bap on s’en fout, on fait de la musique et on aime ça !

On va parler un peu de ton identité graphique. Le rendu sur Y, et sur son préquel X, est épuré mais bougrement efficace. Pourquoi avoir choisi une baleine pour la cover de ton album ?

Parce que Younes, vient de Yunuss et de Jonas (Dans l’Ancien Testament, Jonas désobéit à Dieu et prend la fuite sur un bateau. Durant le voyage, le bateau essuie une tempête due à la colère divine. Les marins décident alors de tirer au sort pour connaître le responsable de ce malheur. Le sort désigne Jonas qu’ils jettent par-dessus bord pour calmer la foudre divine. Il est recueilli dans le ventre d’une baleine qui le recrache après trois jours. ndlr) Je me suis inspiré de cette histoire-là. J’ai pris ça, je me le suis approprié… Tout en restant sincère. Ça correspond aussi à cette ambiance un peu noire, un peu râleuse, un peu sarcastique… Ça me correspond je trouve. A la base je suis graphiste, j’attache une certaine importance à cette partie-là. Je travaille pas mal avec El Pollo Loco qui m’a fait des visuels pour l’EP X, ainsi qu’avec SMR, un tatoueur très talentueux. Sur X, le style est très épuré, on retrouve le logo. Pour Y on a continué le même délire, en imageant un peu plus. En présentant plus le personnage, avec la baleine, la forêt, la rivière… On a travaillé différemment. D’abord avec le visuel de base en noir et blanc, et ensuite en l’intégrant dans une tâche un peu obscure et violacée. Et puis j’ai construit toute la charte graphique après.

Y est également disponible en physique, quel est ton avis sur mode de distribution, désormais un peu ancien ?

C’était important pour moi, pour que ce soit concret. Pour que mes parents en aient un, pour mes proches, pour moi aussi ! Mais je pense pas que ce soit super pertinent de sortir du physique aujourd’hui. Les CDs n’ont plus trop d’utilité. Les plateformes de streaming ont tout éclaté. Les plus jeunes n’achètent plus de disques. Beaucoup de gens me le disent, ça sert à rien, j’écoute pas de CDs. Mais c’est quand même une jolie carte de visite. Mais pour conclure, pour moi ça n’est pas une nécessité. Je pense que maintenant l’identité digitale est plus importante.

Pour conclure, tu as une idée de ce que tu vas faire prochainement ?

Sortir quelques morceaux que j’ai coffrés. Puis un projet avec SMR, qui fait aussi du rap. Il sort un projet très prochainement… Et ensuite un projet avec Samal, qui prend un peu de temps. On se pose encore quelques questions niveau beats, mais ça va être chaud ! Ça va parler d’éléphants… J’ai pas mal de choses à sortir, et en parallèle je pense à un album, mais un truc plus concis, sorti plus rapidement. Et après j’arrête ! (rires)

Je monte également un projet acoustique avec mon ami Sanka, à la guitare. Je reprends mes morceaux avec quelques nouveaux arrangements, et on essaye de tourner. Enfin voilà, il y a des projets partout, je pense à plein de trucs… J’espère monter une formation musicale avec un DJ et deux musiciens (DJ Hesa je te vois), mais c’est encore au stade de réflexion.

Un dernier mot ?

Merci et longue vie au Bon Son !

Photo : Chaz Shandora ©

Y est disponible sur deezer.