On disait Jonwayne fini pour la musique. On parlait d’une dépression, qui à son plus fort, le voyait arrêter sa carrière. l’EP Jonwayne is retired sortait ainsi au printemps 2015. Certains voyaient une pirouette du MC / producteur californien, une sorte de happening bien calculé. D’autres confirmaient le mal-être. Taciturne en dehors de ses tracks, on imaginait peu Jonwayne taquin sur ce genre de sujet. Disparu quelques temps des radars, il refait parler de lui au cours de l’année 2016. Les morceaux sont disséminés çà et là, notamment un magistral « Jump Shot », en juin. S’agissait-il de pistes sorties au gré de l’envie, sans y voir plus que des réminiscences du passé ? Le musicien a-t-il bravé sa tempête ? Etait-ce un prequel à un nouveau projet ? C’est sur une lettre au public que Jonwayne donnait réponse à ces questions fin 2016, et annonçait son nouvel album : Rap Album Two, livré le 17 février dernier.

Dans son écrit, Jonwayne raconte son réveil, une nuit, dans un lit plein de vomi, saoul, bourré comme chaque jour de sa vie depuis de trop longs mois. Le glauque de la scène résonne comme un cri. D’une musique qu’il décrit comme salvatrice depuis son adolescence, la quête de la mélodie et le mode de vie associé sont devenus destructeurs. Une cure entamée de son propre chef, une tentative d’arrêter l’alcool, une forme de purification intérieure, le retour auprès des siens sont ses premiers remèdes. pour permettre à l’ex MC de Stones Throw de reprendre les chemins du beat et du micro, et de tenter d’expier ses fautes.

Sans rentrer dans le cliché de l’album-journal intime, disons que Rap Album Two, quatre ans après Rap Album One, ressemble à une phase clef de thérapie. Ce n’est pas encore la rémission, mais jusqu’à présent, on n’a jamais été aussi proche de cet état. Evidemment, Jonwayne reste Jonwayne, et ne vous attendez pas à des effusions de joie.

Sur un beat souvent lent, parfois lancinant, Jonwayne envoie ses rimes sur le fil du rasoir. Pourquoi ? Pas parce que les phases sont barbantes ou trop acérées, mais parce qu’elles se situent sur cette frontière entre fragilité et robustesse. L’ubac et l’adret. Le versant ensoleillé de la montagne sans cesse tempéré par son pendant sombre. Comme chez tout bon rappeur, on retrouve quelques codes de l’egotrip, on y parle de « Van Ghoguer » la concurrence (« TED Talk »). Découper l’oreille à coups de rimes en d’autres termes.

Even in the casket, I’ll be one to close it
I’m a poet and I know it, see I could do some good
But these demons in my ear make me feel misunderstood
Lord knows, my intentions are hood – TED Talk

Certains y verront un album de névrosé, dans le sens négatif du terme, quand d’autres y verront simplement  l’œuvre d’un homme plus ouvert qu’avant, laissant certaines de ses plaies dans le même état, béantes. Il faut en passer par là, c’est son chemin vers la rémission : s’ouvrir en musique, en souffrir de sur le plan physique. « I open up a vein and let a river run through it/ You call it music », difficile d’être plus explicite. La violence ne se situe pas tant dans l’attaque gratuite que dans la description de la souffrance pour laquelle il est impossible de détourner le regard tant elle est criante, surtout présentée avec tant de calme et froideur. Le souffle des traumas caresse notre échine, sans savoir si l’on est en droit d’apprécier le tempo parfait, la précision des mots, ou le choix des instruments de ‘Wayne, qui produit la plupart de ses titres.

« Paper », cette brise, cette nappe, ces quelques notes de piano, la voix de Shango au refrain, ce livre ouvert que voudrait laisser Jonwayne en héritage aux générations futures, ne peut laisser insensible. Et c’est avec des morceaux comme « Papers » ou « Afraid of us » featuring l’excellent Zeroh que les ponts se font. Le rappeur-qui-ne-ressemble-pas-à-un-rappeur (« LIVE from the fuck you ») allie alors expression de son (mal) être et transmission aux autres. Oui, il clame son besoin d’aide, ses difficultés, son besoin d’amour, sa fierté, mais laisse son témoignage aux actuels et aux suivants. De la complainte ? Non, du développement durable. De l’utilité publique tout autant qu’une trace salvatrice de son passage, un testament : « when i die, these words will be my only thing » (« These Words Are Everything »)

I wrote my poems so I could stay in my zone
Thinking: Why go to church if I feel God in my home?
Maybe, I write because I’m feeling odd in my bones
And when I exorcise this demon I’m not thinking of those – These Words Are Everything

Car Jonwayne rappe ce qu’il connaît, c’est-à-dire lui, et son environnement. La musique l’a accompagné et servi dans sa bulle d’enfant, a contribué adulte à le traîner vers le fond, l’aide aujourd’hui à se guérir, mais ne le sert pas que lui-même. « Human Condition », piste superbement produite, ses charleys en fond sur une boucle délicieusement distordue et des cordes fébriles et captivantes à la fois servent son incompréhension du Monde. De la société et de son impuissance face à la façon dont celle-ci déraille : « Pas de ma faute si le modèle-T est coincé dans l’ornière« . La Ford T fût la première voiture construite à la chaîne, et cette critique de nos environnements modernes, productivistes et consuméristes à outrance, n’apporte certes pas de réponse, mais pose des questions sociétales de manière bien plus subtile que les poncifs que le (mauvais) rap a trop tendance à débiter. Car nos situations propres sont aussi conditionnées par le Monde que d’autres ont, et nous-mêmes avons, construit.

Jonwayne n’a, semble-t-il, pas encore trouvé totalement la paix intérieure. Il paraît cependant soulager ses maux, à cœur ouvert. Pas de sauts de joie, et la description du morose, curieusement, nous fait sourire, parce que c’est peut-être le signe que même si rien ne sera jamais parfait, notre musicien va un peu mieux.

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