Mi-décembre 2016, Jay Prince vient passer quelques jours à Paris et accessoirement enflammer le New Morning, salle qui par sa qualité de son, sa scène proche du public et sa mini-fosse, apporte toujours une proximité appréciée du public et des artistes. En présentant ses nouveaux tours, ses derniers morceaux et sa bonne humeur communicative, il conquiert le public présent ce soir-là. L’artiste londonien, grand habitué des salles parisiennes, en solo ou avec d’autres (Chance The Rapper notamment), sait passer des machines au micro avec brio, sur scène comme en studio. Dans un style mêlant hip-hop, influences soul, gospel et jazz, Jay prince aura une fois de plus fait opérer l’alchimie. Dans les backstages, il nous raconte son histoire, ses recettes, ses influences, et sa dernière mixtape, Smile Good

Tu es venu à la musique via l’église il paraît. On imagine que « Father, Father » est un hommage à cette période et cet environnement  ?

Je suis né et j’ai grandi à East London. Je suis musicien, rappeur, je fais du hip-hop. J’ai effectivement surtout commencé la musique à l’église, j’aime beaucoup la musique gospel. Je jouais là-bas, et en même temps j’apprenais les bases musicales via l’école. Je jouais du clavier, du piano et de la basse. « Father, Father », c’est un hommage mais c’est aussi ce que j’ai toujours fait.

Et comment vient-on au rap après avoir été formé à l’école gospel ? Via la production, le chant ?

J’ai d’abord commencé par produire. Même si quand j’étais adolescent, j’écrivais des poèmes, vers 13 ans. Un peu plus tard, à 15 ans, j’ai commencé à produire. C’est seulement ensuite que j’ai commencé à écrire pour rapper.

La poésie fait partie de ton chemin de rappeur ? C’est le point de départ ?

En partie oui. J’ai lu beaucoup de poèmes, de mon côté, mais aussi énormément via mes cours d’anglais et de littérature, à l’école. Et bien sûr j’écoute beaucoup de rap, et plus jeune j’avoue avoir aussi été influencé par des chanteurs comme Bob Marley. Parce qu’il y avait toujours un message derrière sa musique. C’est toujours ce qui m’a attiré, la musique qui contient un message : que ce soit du gospel, du rap ou du reggae. J’ai beaucoup aimé Kanye West, Jay-Z, Mos Def… J-Dilla, même si c’était plutôt pour ses sons que je l’écoutais.

Ça se ressent dans tes productions.

En termes de prod, je suis 100% fan de Dilla. Sa faculté de sample… Pete Rock aussi bien sûr dans un autre style. J’étais fasciné par leur sampling. C’est avec eux que j’ai commencé à faire ça. Il y a eu Kanye West ensuite, bien sûr. J’ai été plus influencé par eux que par les britanniques de l’ancienne école par exemple.

« J’ai effectivement surtout commencé la musique à l’église, j’aime beaucoup la musique gospel »

Pas du tout influencé par des producteurs anglais donc ? Pas même quelqu’un comme Mark B ?

Non tu sais, dans ma génération, en ayant grandi à East London, tout le monde était dans le grime. Quand j’étais gamin, à l’école, il fallait être capable de poser sur du grime. Je suis né en 1993, donc j’étais en plein dans la période. En 2003, 2004, certains te posaient des 16 à l’école, il fallait être capable de le faire, c’était dingue. Et puis j’ai allié les différentes disciplines que je pratiquais. Même si je n’y ai jamais vraiment pensé comme ça. Je faisais un peu de tout :  rap, production, je jouais des instruments. Et j’ai fini tout doucement à mettre tout ça ensemble.

Justement tu es un touche à tout, tu joues beaucoup d’instruments. Est-ce que ton approche est différente si tu es en mode 100% MAO, ou en mode 100% analogique ?

Déjà j’utilise les deux. Parfois j’utilise seulement Logic, et je me sers des drumkits qui sont déjà dedans. Et parfois, je joue,  j’enregistre : je vais faire moi même toutes les lignes, les basses, la guitare. Parfois je mélange les deux. Je vois surtout mon approche comme plus… flexible. Quand j’ai envie de jouer, je me mets au piano plutôt que sur la MAO. Et je préfère ça d’ailleurs : tu ressens plus la musique, c’est plus fun. Je ne veux pas juste m’assoir et rester sur mon ordinateur.

Et tu produis beaucoup seul…

Oui, mais je suis toujours ouvert à d’autres producteurs, comme sur mon dernier projet, Smile Good, sur lequel j’ai invité d’autre compositeurs, Mike Scribz notamment, sur « Father, Father ». J’ai fait un beat, puis je lui ai demandé : comment tu verrais le kick ? Et là il a apporté sa touche. Et ça c’est fait comme ça, de manière collaborative. C’est riche. Et je veux que dans le résultat les gens ressentent ce que je ressens. Au final, ce projet, avec ce processus, a mis 8 mois à se finaliser.

« Chaque projet que j’ai sorti correspondait à un instant que je vivais et que je voulais transposer en musique »

Tu commences à avoir beaucoup de projets, courts, EP ou mixtape, mais qui sortent régulièrement. C’est un format qui te convient plus que l’album ? Sans pause entre les sorties ?

J’aime construire les choses au bon moment, à l’instant T. Chaque projet que j’ai sorti correspondait à un instant que je vivais et que je voulais transposer en musique. Le prochain projet peut aussi bien être un EP qu’une mixtape, qu’un album. Même une beat tape. Tout est une question de timing et une question de feeling.

Tu te réveilles un matin, et boum tu commences un son, au feeling, sans plan à long terme ?

Le matin, je me réveille, je prie pour rester en vie chaque jour. Je n’ai pas de plan de carrière. Bien sûr, j’aimerais un jour être capable de faire un album, de faire rentrer plein de choses dans un format comme ça. Mais le plus important, c’est de me faire plaisir et de faire plaisir aux gens via la musique. Pour l’album, il y a encore du temps.

Venons plus en détail sur Smile Good, parle nous des influences : jazz, soul, gospel, electro-pop, hip-hop…

C’est un reflet de ma personnalité. Je ne veux pas me contenter de faire ce que les gens attendent : du hip-hop « authentique » jusqu’à l’os. Ce que je fais, c’est du hip-hop, mais j’ajoute cette touche personnelle. J’espère que ça rend les gens heureux.

C’est un avantage ou un désavantage ton style musical dans cette tendance grime que l’on voit partout en Angleterre ?

Les deux. Londres est dominé par l’influence grime, et j’aime ça, mais c’est une bonne chose que je ne fasse pas le même style. Il faut pour certains passer outre le fait que tu ne sois pas dans la tendance générale, leur prouver que ce que tu fais est quand même bien. Et parfois comme c’est différent, ils écoutent et peuvent y trouver un côté rafraîchissant.

« Chance The Rapper m’a permis d’avoir plus confiance sur mes shows »

 

Ce style t’ouvre des portes : tu collabores avec Soulection, tu fais les premières parties de Chance the Rapper en Europe.

Oui, ça aide certainement à ouvrir des portes. Je ne le fais pas pour ça. Et faire les premières parties de Chance… C’était très inspirant. Le voir chaque soir pendant ses shows, bouger avec lui également, discuter dans les backstages, lui demander des conseils… Il est avec un live-band, je pense aussi à ça, je lui demandais des choses sur sa façon de faire. Il m’a permis d’avoir plus confiance sur mes shows. Il est à un tel niveau, qu’évoluer à ses côtés te fait sentir chanceux, et te pousse à essayer de faire mieux.

La scène a l’air d’être au mois aussi importante que le studio pour toi. Ou bien est-ce que ton kiff c’est de travailler dans ton studio avant tout ?

C’est drôle. Il y a longtemps, je parlais avec Allan Kingdom. Je lui demandais comment il arrivait à tout gérer, la carrière etc. Il me dit « mec, les deux endroits où tu kiffes sont le studio, et la scène ». Et c’est vrai pour moi aussi : j’adore enregistrer, faire de la musique, et j’adore la performance scénique. J’aime les deux.

Quand tu produis dans ton studio, tu te transportes mentalement sur scène ? Tu construis la musique en fonction de ça ?

Ça m’arrive parfois. Si j’aime beaucoup le titre, c’est ce que je vais penser automatiquement. « Comment est-ce que ça va sonner sur scène ? Peut-être que je vais changer ça, ou ça ? ». S’imaginer en face du public à ce moment, peut parfois, éventuellement, te faire modifier un peu la structure du morceau. En même temps, je ne veux pas tout changer juste pour ça. Chaque show est différent chaque soir… Au final je crois beaucoup en mes impressions, mon feeling.

Il y a quelques années, on t’a vu collaborer avec Pumpkin et Vin’s Da Cuero. Une chance de te voir de nouveau bosser avec des artistes français ?

Complètement, je suis très souvent en France. Il y a de très fortes chances pour que ça arrive un jour. J’aime beaucoup Nekfeu. Et il y a beaucoup d’autres très bons artistes ici. J’adore venir ici, c’est l’un de mes endroits préférés, le public est souvent incroyable. Et ce depuis le premier show que j’ai fait ici. J’étais en première partie de Ghostface, c’était fou (au Villette Street Festival 2015, ndlr). Parfois il y a une légère barrière de langage, même si c’est rare, mais de toutes manières, la musique est aussi là pour te faire vibrer, au-delà des paroles. Parfois les gens ne comprennent pas mais bougent quand même.

Le futur proche, il sera comment pour toi ?

Un nouveau projet, probablement une tournée. J’essaie de mettre des collaborations en place aussi. Et faire de la musique, et des clips, tout simplement.

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