Promis, c’est la dernière. En conclusion de l’avalanche de rétrospectives sur l’année 2016, nous nous sentions obligés de mettre en lumière les représentants francophones du bon son demeurés, plus ou moins volontairement, dans l’ombre. Un seul et unique critère ici, comme toujours : la qualité.

Ceci n’est toujours pas un classement.

Eddy – Tout Eddy (EP)

Paru le 19 février 2016 | ► En écoute sur Bandcamp

Via freestyles et autres messages subliminaux, on sentait peu à peu poindre la mutation. Elle fut radicale. Il y avait Dico de L’animalerie, rappeur commun malgré une technique toute personnelle, franchouillard à la rime un poil aigrie. Il y a désormais Eddy, teufeur décontracté à l’univers décalé. Une constante tout de même : le lyonnais n’a en rien perdu son sens de l’ironie. D’abord avec son équipe des Bavoog Avers, ensuite en solo sur l’EP Tout Eddy, le rappeur fait parler son jeu d’acteur et son amour pour l’allitération. Un timbre de voix nonchalant et des productions très électroniques, signées J.A.C.K., laissent d’abord à penser que les thèmes développés sont légers, ou simplement distractifs. Il n’en est rien, entre réflexions d’ordre personnel et toiles sociales plus ou moins globales : l’absence de sérieux n’induit pas celle de fond. Une véritable bouffée d’air, dans un créneau très peu occupé sur la scène du rap français, qui a par ailleurs attiré l’œil d’un certain nombre de grands médias. « Change un peu, ça te fait du bien » clame-t-il en introduction du projet, comme en suggestion à lui-même. On ne peut qu’acquiescer. 2016, c’est aussi pour Eddy un album commun avec Anton Serra. Au vu des évolutions individuelles depuis leurs fusions passées, il semblait a priori complexe d’anticiper la forme du nouvel hybride (voir en clôture de cet article). Manu

Tupan – Itinérance d’un mélomane (Album)

Paru le 26 février 2016 | ► En écoute sur Bandcamp

Tupan est un rappeur franco-brésilien, membre du Fond d’la classe, collectif hip-hop issu de la Drôme. Le posse compte dans ses rangs 2Taf, iKs, Le Zink, Nezzi, EDi, Baldik et Dj Gold. Premier album solo de Tupan, Itinérance d’un mélomane propose une véritable plongée dans la vie de son protagoniste. Des histoires, des moments de vie, des rencontres, des échanges : Tupan évoque son histoire avec une authenticité fascinante, n’hésitant pas à dépasser les frontières, nous prenant la main pour nous montrer les choses comme lui seul les voit. De la France à l’Amérique latine en passant par l’Afrique, le « MC Brasileiro » nous transporte, sans gêne, sans tabou et sans artifice. À la production, on retrouve plusieurs grosses pointures comme Crown (Grim Reaperz), Gold’n’Beaz, Nesquick ou encore FLS Prod. Côté featuring, Tupan a choisi son compère 2Taf, Leskro ou encore le rappeur anglais Emcee Killa des Caxton Press. Itinérance d’un mélomane regroupe toutes les qualités d’un grand album de rap français… D’une maturité assez déconcertante, le projet nous tient en haleine du début à la fin et place son auteur dans les plus grosses surprises de l’année 2016. Clément

L’Exode – L’exode (Album)

Paru le 1er mars 2016 | ► En écoute sur Bandcamp

Composé de Sethemsi et Tervol, L’Exode est un duo originaire de Saint François, en Guadeloupe, et en  »exil » à Lyon. Résultat de quatre longues années de pérégrinations rapologiques, le premier projet des membres du collectif La Mégafaune est composé de douze morceaux. Très personnel, il ne compte aucun featuring. Sethemsi et Tervol tutoient le microphone entre eux et livrent un rap mélancolique, acerbe et engagé. Les productions, signées Vax1, Smok et Max Palmer, contribuent à donner à ce projet une teinte unique, avec des atmosphères oscillant entre le boom-bap énergique et des ambiances beaucoup plus sombres. Que ce soit dans le choix des instrumentales, des vocaux utilisés et des thématiques, le duo transmet un rap brut de décoffrage, introspectif et engagé. Que demander d’autre ? Clément

Eloquence – Trill Makossa (Album)

Paru le 8 avril 2016 | ► En écoute sur Deezer

Il y avait bien longtemps que le MC d’Evry-Courcouronnes n’avait pas livré un projet aussi solide et cohérent que ce Trill Makossa, en atteste le court-métrage qui l’accompagne. Que ce soit en contant son amour pour le lean, à l’argent ou aux femmes, le vétéran a véritablement construit son disque comme un tout qu’il faut écouter d’une traite, à l’ambiance très homogène, jonglant entre sa nonchalance naturelle, un flow élastique et un spleen paradoxalement énergique. Au niveau des invités, peu de monde partage le micro avec Elo Vibe. On retrouve Joe Lucazz sur « La recette » et Matt Houston pour un refrain sur « Nana ». L’ambiance sonore est quant à elle signée Flag, qui marche sur l’eau durant les huit tracks qu’il produit, créant une bande originale parfaite pour la trame sombre d’Eloquence, associant un bpm lent avec des mélodies tantôt mélancoliques (le main theme de Gomorra sur « La recette »), douces (le piano de « Nana« ) ou planantes comme sur « Flamme fumée cendre ». A l’arrivée, on trouve un disque rare à l’heure des rappeurs à la productivité décuplée. Un disque que l’on prend le temps d’écouter, adaptable à différentes ambiances et pensé comme un film, tout en y apportant quelques morceaux qui peuvent parfaitement être écoutés séparément. Assurément une des perles de cette année. Xavier

-7- – Calm after the storm (EP)

Paru le 27 mai 2016 | ► En écoute sur Bandcamp

Calm after the storm est avant tout un projet spontané, fruit de l’association d’artistes internationaux. Odiwan Freenobi, duo de beatmakers bretons résidant à Barcelone, a invité les rappeurs Anton Mecca (Malmö), The C.I.T.Y (New York), Belra du collectif l’Asile (Rennes), Doods d’Oligarshiiit (Paris) et la chanteuse espagnole Gelso, à enregistrer cet EP en tout juste une semaine. Les sonorités des 7 titres sont variées et reflètent parfaitement le multiculturalisme qui fait la force de ce projet. Nous conseillons plus particulièrement l’écoute des morceaux « Lose », « Calm after the storm » et enfin « Cette famille ». Sur ce dernier, l’équipe a réuni pas moins de 17 artistes pour un long titre de presque douze minutes. Les MC’s de -7- ont en effet fait appel aux membres de leurs crews respectifs mais aussi au groupe Phases Cachées. Jordi

Zekwé – Frapp Musiq (Album)

Paru le 24 juin 2016 | ► En écoute sur Deezer

Après les deux volumes de Seleçao, projets très bien produits (par ses propres soins évidemment) mais inégaux car remplis d’invités pas toujours au niveau, Zekwé semble enfin avoir trouvé un créneau qui lui sied comme un cocon. Que ce soit avec des ambiances douces et sensibles comme « Princess », le story-telling romantique « Premier métro », des potentiels tubes sur un ton décalé comme « Zombies », « Toudanlkalm » ou « Animos », ou le très west coast remix « Merco Benzo » par le légendaire Madizm, le couteau suisse de Corbeil-Essone performe sur tous les tableaux. Il prouve à nouveau qu’il est un artiste multi-facettes capables d’exceller sur tout type d’instrumentale, de chanter et surtout de très bien rimer. L’héritage de l’école Néochrome est toujours bien présent et la technique le fait ressentir. C’est encore lui que l’on retrouve à la production de la plupart des tracks, parfois accompagné par des membres de sa Macfly Mafia, s’offrant un panel varié, montrant qu’en plus d’être polyvalent au micro, il l’est également derrière les machines. En bon orateur, il s’avère de plus très doué pour mettre les mots sur les choses simples, et les sublimer par son talent de rimeur. Autant de qualités qui en font un des artistes à suivre pour ces prochaines années, maintenant qu’il semble avoir donné une vraie couleur à son art. Xavier

MC Odysé – Burgers aux clitoris (Album)

Paru le 1er septembre 2016 | ► En écoute sur Deezer

« On ne peut traverser le pont d’Avignon sans croiser deux ânes, deux moines et deux putains. » Ah, la province et ses proverbes délicats ! Ce dernier nous permet d’introduire le MC dont il est question ici : Odysé. Et bien oui, des « putains » aux clitoris il n’y a qu’un pas (ou un trottoir), nous direz-vous… Originaire du Vaucluse, MC Odysé est un MC membre du collectif BOB LUNET, composé de Julaï, 2kous, Bra et Le Shoush. Actif depuis deux ans, le collectif délivre un hip-hop old school, avec  boom-bap et lo-fi en tête de gondole, et flow à l’ancienne pour voguer sur le Rhône. Sorti le 1er septembre, le projet Burgers aux clitoris est le premier solo du MC, un hymne à la gent féminine, conçu comme une déclaration d’amour ou comme un satyre de la société actuelle, au choix. Derrière les machines, on retrouve Vax1, Nid de renard, Narka, Chaman check da beat ou encore SLS prod qui participent joyeusement à ce doux festin. Burgers aux clitoris se déguste facilement, en entrée ou en plat de résistance, avec ou sans ketchup… Vivement le prochain plat. Clément

Le 77 – C’est le 77 (EP)

Paru le 23 octobre 2016 | ► En écoute sur Soundcloud

Le terme smooth qualifie fidèlement le premier EP du duo Peet – Féléflingue, soutenus par le beatmaker Morgan. Le deuxième nommé sévit originellement au sein du groupe L’Or Du Commun, quand le premier sortait son premier projet solo en février dernier. Des thèmes, centrés sur le triptyque fumette-potes-femmes, jusqu’au choix du nom de l’EP, on relèvera euphémiquement que les mcs bruxellois se présentent sans se prendre la tête, mais surtout sans oublier de rapper correctement. Dérive prévisible, intrinsèque à l’hétérogénéité des ambiances et des thèmes : l’écoute d’une traite lasse un peu l’oreille. Des écoutes éparpillées sont donc conseillées, notamment celles des entêtants « Kanal » et « Black Angus ». Manu

Das Raïzer – Nathuram Godse (EP)

Paru le 12 novembre 2016 | ► En écoute sur Youtube

Une communication minimale (un visuel, une playlist Youtube, un seul et unique post facebook) pour un projet en retard de plusieurs mois nous aura fait rater une sortie que, pourtant, nous attendions. Discret comme l’assassin de Gandhi, dont son projet porte le nom, Das Raïzer name drop avec densité pendant près d’une demi-heure, en titre et en couplets, de ses références cainris et science-fictionnelles jusqu’à son pote Brico, absent d’un projet qui ne comporte aucun featuring. On assiste ainsi à l’aboutissement d’une évolution cohérente qu’il nous annonçait il y a près de deux ans et déjà amorcée, depuis La main à la pâte, avec ses projets communs 8 ball pool et Madrigal. L’attente, visiblement due à un perfectionnisme latent – que cela soit au niveau des instrumentales ou des rimes – valait le coup : Nathuram Godse s’écoule de manière fluide grâce à des ambiances variées, une production très propre et une qualité de phrasé qui vient compenser l’absence de thème global clair au sein de chaque morceau. Manu

Mr Kayz – 11 de légende (Mixtape)

Paru le 15 novembre 2016 | ► En écoute sur Soundcloud

Découvert en 2009 sur le projet franco-allemand La Connexion avec ce son bouillant, Kayz était alors un parfait inconnu. La pépite potentielle qu’on fait découvrir aux amis proches, en gardant à l’esprit qu’on a trouvé un trésor qu’on est pas prêts de divulguer. De son côté, Haftbefehl, le rappeur allemand qui était au même niveau d’exposition à l’époque, a vu sa cote grimper en flèche drastiquement et compte aujourd’hui parmi les plus grosses têtes du paysage rap de l’autre côté de l’Alsace (800 000 fans Facebook, signé chez Universal). Des images plein les rimes, Kayz nous avait laissé une bonne impression et le souvenir est resté. Il aura suffit d’aller faire un tour sur ssa page Facebook quelques années plus tard pour s’apercevoir que, discrètement, Mr. Kayz distribue des pralines sur sa chaîne Youtube. Et alors qu’un premier album est en préparation, il a même balancé la mixtape Le onze de légende en 2016 comme une sorte de carte de visite chargée : 12 titres de feu, disponibles gratuitement, qui méritent de nombreuses écoutes tellement l’enchaînement de clichés est limpide et fuse sur des prods dont la moitié sont des faces B, l’autre moitié étant des des inédites de HD Hitz, Abaz ou Saavane. Tour à tour, il fait appel à Chuck Norris, incarne Mario Balotelli ou Forrest Gump, et s’attaque à Yamcha, dans un condensé de cloud rap et de trap moderne, rappé subtilement avec autant d’humour que de phases egotrip bien amenées.

On vous souhaite de tomber sur l’article et de le kiffer autant que nous, nous serons les premiers à vous en avoir parlé, mais il ne devrait pas rester dans l’ombre bien longtemps… Et donner raison à la description Youtube du clip « Schock » qui précisait -visionnaire- que les 2 MCs n’étaient « pas encore » les MCs les plus connus de la compilation qui affichait notamment des noms comme Akhenaton, Tunisiano ou Leeroy côté français, et Azad ou Kool Savas côté allemand. Il parait que 2017 nous réserve des surprises rapologiques, nous vous aurons prévenu que l’une d’elles devrait venir du 78. A bon entendeur… Antoine

Eddy Jimmy Martin et Anthony Serra – Les quatre cents coups (Album)

Paru le 22 décembre 2016 | ► En écoute sur Deezer

Un rapide financement participatif, une quasi absence de communication autour du projet, un dévoilement confidentiel sur Youtube… Le contexte relativement discret dans lequel l’opus est sorti laisse à penser que Les quatre cents coups était avant tout un moyen pour Anton Serra et Eddy de se retrouver en studio, et de pousser l’alchimie artistique qui règne entre eux sur une dizaine de titres. Sur des instrus électros toutes produites par Eddy, rappelant son EP Tout Eddy paru début 2016 (voir plus haut), les deux membres de L’Animalerie font preuve d’une grande créativité, sans pour autant abandonner leur thèmes de prédilection. Nostalgie de l’enfance, critique acerbe et sentiment de décalage avec notre société de consommation, autodérision, humour grinçant, déluge d’assonances et sens de la formule sont en effet toujours au rendez-vous avec, encore plus que sur leurs projets précédents, ce désintérêt affiché de correspondre à un format quelconque ou à un style précis de rap. Olivier