Mil est un producteur parisien, rompu aux studios d’enregistrement depuis de nombreuses années. Ingénieur du son, il exerce depuis plus de vingt ans. En parallèle il a donc développé de solides compétences de beatmaker, qui l’amènent aujourd’hui à travailler avec des rappeurs, principalement américains. Ses dernières références ? Un maxi avec Conway en octobre, et un EP avec Westside Gunn, Riots on Fashion Avenue, qui sortira le 10 février prochain sur le label Effiscienz. Rien que ça.

Amoureux du son, de sa technicité, amateur de jazz et de soul, Mil aime parler, avec modestie mais passion, de sa musique. Entre deux cours de MAO donnés dans une salle de classe à Paris, il nous reçoit pour nous raconter son histoire, et la genèse de ses récents projets avec les deux MC’s de Buffalo.

On a cru comprendre que tu es depuis longtemps dans la musique, et que tu n’es pas que producteur…

J’ai commencé en 90, avec les premiers samplers. J’ai commencé la production, puis j’ai bossé avec des amis, des rappeurs français. Ce qui m’intéressait, c’était la technicité de la musique. Alors, je me suis formé, j’ai fait des stages en studio et je suis devenu ingénieur du son. C’est mon métier aujourd’hui. Je fais essentiellement du mastering, entre Paris et Bruxelles, où j’habite désormais. Et j’ai donc une deuxième casquette de beatmaker.

Tu peux nous raconter ton arrivée chez Effiscienz, le label avec qui tu travailles aujourd’hui en tant que beatmaker ?

J’ai rencontré Loscar, de chez Effiscienz, qui m’a proposé de faire du mastering dans un premier temps, sans savoir avant que j’étais aussi beatmaker. J’ai bossé le mastering sur le premier Wyld Bunch (2013). Puis on m’a proposé d’intégrer l’équipe en tant que beatmaker. J’ai commencé avec Mood, deux MC’s de Cincinnati (Into The Mood, 2015). Et récemment, j’ai donc produit le maxi de Conway (Bullets, octobre 2016), et l’EP de Westside Gunn, dont un premier extrait est déjà sorti (« Brains Flew By »).

En parallèle je finis un album avec Main Flow (moitié de Mood, ndlr), on l’a finalisé, il ne reste que quelques arrangements à finaliser, notamment parce qu’on voulait de vrais instruments sur cet album, je ne voulais pas faire uniquement de la programmation.

« Habiller le sample avec d’autres éléments pour en faire quelque chose de différent, apporter une valeur ajoutée, c’est ce que j’aime. »

Comment en vient-on à être attiré par les machines ? Tu es d’une famille de musiciens, de gens qui allaient en studio ?

Pas du tout, mais je me suis très vite intéressé à la musique, sa technicité, son évolution. C’est cet aspect technique qui m’a donné envie d’essayer le sampling. C’est excitant de prendre des boucles, les modifier, changer des tessitures, des timbres. J’écoute aussi énormément de jazz. C’est ma musique de prédilection et via le jazz, j’essaie de découvrir beaucoup de choses, c’est très riche. Passé un certain âge on s’ouvre souvent à d’autres styles de musique. Pour faire du hip-hop, il faut écouter aussi autre chose.

Tu travailles avec quel matériel, quelles machines ?

Je suis sur SP1200,  Akai MPC 3000 et Maschine. J’utilise les trois en synchro, avec une MK II pas loin. J’ai aussi, grâce à mon métier, la chance d’avoir du très bon matos pour faire passer des choses dans des tubes, dans des compresseurs etc. …

Le hip-hop s’est toujours servi du sampling. Certains producteurs, peut-être plus rares, travaillent de zéro, sans sample. Quel est le plus excitant : travailler de nouveaux instruments, depuis le départ, ou donner une nouvelle vie à un ancien son ?

Il y a plusieurs façons d’approcher un instrument de musique. Pour le sampling c’est pareil. Certains vont découper des boucles sur des demi-mesures, des mesures. D’autres vont prendre des boucles, courtes, longues. Plutôt que de faire du A-B-C-D, certains vont faire du B-C-D-A par exemple. Il n’y a pas une seule recette mais énormément de techniques, c’est riche. Et habiller le sample avec d’autres éléments pour en faire quelque chose de différent, apporter une valeur ajoutée, c’est ce que j’aime. Personnellement, je ne travaille jamais sans sample. Parfois je mélange même deux ou trois samples, c’est magique : en les mettant ensemble, l’alchimie se fait et tu réussis un truc incroyable.

Une recette de digger pour trouver le bon sample ? Tu pioches dans tes collections de jazz, de soul ?

Pour le Westside Gunn par exemple, j’ai énormément écouté de musique rien que pour le premier titre. Il rappe sur une certaine octave et tu ne peux ni faire des choses hyper larmoyantes, ni hyper gaies. Il faut trouver un juste milieu. Tu écoutes donc beaucoup dans ce que tu as, et ailleurs. Pour ça, Internet est formidable. Mais attention, tu ne samples pas sur Youtube hein. Donc il faut trouver ton son, acheter la version clean en vinyle ou CD. Si ce n’est pas possible il faut l’enregistrer à partir d’iTunes, si on a du très bon matériel. Il y a tellement d’outils et de possibilités, c’est sans fin… Mais c’est beau, c’est ce qui me plaît cette recherche.

En parlant de Westside Gunn, et Conway, tu peux nous raconter la genèse de ces projets avec les deux frères de Buffalo ?

Au départ, il était impossible d’approcher la team Griselda (l’écurie créée par Conway & Westside Gunn, ndlr). Leur politique c’est de travailler entre eux. Ils te disent « On ne veut pas que les gens sortent nos projets et encore moins des albums ». Il toléraient quelques featurings à la limite, et c’est comme ça que ça s’est fait avec Conway. Il accepté un titre, j’ai discuté avec lui,  puis travaillé avec lui.  Il a aimé, il accepté un second. On a taffé de notre côté et on lui a présenté un produit fini, le mini-EP Bullets. Conway nous a remerciés pour le boulot. Il a été très pro.

Combien de temps dure ce travail avec Conway ?

C’était super rapide. En quinze jours il fallait tout faire. J’avais jamais fait ça de ma vie, mais il fallait faire vite, pour respecter l’échéancier du label, et puis tout le monde les veut. On voulait être les premiers à sortir un projet avec Conway. Idem pour Westside Gunn.

C’est là qu’arrive Westside Gunn donc …

Bullets marche bien, les gens sont contents, moi le premier. À ce moment là, Loscar vient chez moi à Bruxelles, et là, je reçois un message de Westside Gunn : il  me dit qu’il aimerait bien qu’on bosse ensemble, qu’il a aimé ce qu’on a fait avec son frère. Et là ça devient la priorité : on met toutes les autres tâches de côté. On envoie des propositions de sons très rapidement. Il y a même des choses qu’il n’a pas aimées. C’est positif, il est professionnel, il prend le temps d’écouter. De ton côté, tu revois des choses, tu cherches d’autres idées, d’autres sujets.

Est-ce que lui t’orientes à ce moment là sur des ambiances ? On le sait amateur d’atmosphères froides, menaçantes. 

Pas du tout. Mais forcément, tu t’imprègnes de son univers en amont. Tout en ne voulant pas refaire ce qu’il faisait déjà. Je ne voulais pas reproduire Daringer (leur producteur quasi attitré, ndlr) par exemple, même si j’adore. Je voulais garder mon univers jazzy, sombre, avec sans doute un peu de chaleur en plus malgré tout. Ce qu’on retrouve moins chez Daringer.

Comment as-tu travaillé avec lui ? Tu as envoyé toutes les bandes d’un coup ?

J’ai fait trois titres, il en gardé un, qui est devenu « Brains Flew By ». Et il n’accroche pas sur ce que je lui envoie derrière :  il trouvait les autres sons trop lents, alors qu’il pose parfois sur des sons comme ça.  Donc tu te remets à bosser, tu ressors tes .zip et là il accroche à fond sur un titre qui devient donc « Don’t Trust A Soul »Ensuite, tu as de la matière pour retravailler d’autres versions, en lui ayant envoyés les sons. Je voulais garder les mêmes textes mais essayer de nouvelles structures. Au final, on a pu finaliser cet EP, Riots on Fashion Avenue. J’en profite pour saluer la patte de Gustav’ qui s’occupe des photos et des visuels

Il faut avoir l’assurance que le rappeur te fait des choses propres en session studio. Si j’ai bien compris, vous avez travaillé à distance.

C’est le risque. Par exemple, je préfère la qualité du premier enregistrement à celle du deuxième, même si évidemment, ça reste très bon et c’est toujours du Westside Gunn. Ceci dit, dans cet exercice, la difficulté n’est pas sur les deux premiers morceaux, mais sur les deux versions suivantes que tu dois en faire. Il a été super satisfait du résultat, et moi aussi.

« J’ai taffé avec Conway et Westside Gunn juste avant Alchemist finalement »

C’est déjà une belle reconnaissance. Est-ce que c’est aussi une carte de visite désormais ?

Oui, c’est certain. Je trouve que travailler avec les deux frères, c’est énorme. Ils sortent bientôt un projet avec Alchemist : ils ont un potentiel énorme et finalement ils sont prêts à travailler avec plein de monde quand ça fonctionne bien. Et j’ai apprécié travailler avec eux. J’étais juste avant Alchemist finalement. (rires) J’aimerais avoir un jour la possibilité d’aller encore plus loin et faire un 10 titres avec eux. Les deux, Westside Gunn et Conway réunis.

Ils ont désormais une aura monstrueuse dans la sphère du hip-hop indé US. Comment tu vois leur éclosion au niveau au-dessus ? Tout le monde les connaît, mais on n’est pas sur des nombres de vues énormes sur Youtube ou Soundcloud par exemple…

Je crois qu’ils travaillent tellement bien leur communication, qu’ils arrivent à toucher plein de gens pour les soutenir. Leurs projets sont tous fabuleux.  Ils travaillent avec Alchemist, Action Bronson les suit de près… Peut-être qu’ils vont être signés, ce sera sans doute plus difficile de les approcher.

En termes de construction d’albums, certains rappeurs ne bossent qu’avec un, ou deux producteurs, par album. D’autres en ont dix. De ton côté, quelle est ta préférence ?

Il faut s’ouvrir au truc, moi je suis ouvert. Si un artiste demande une seule prod, je suis partant. C’est ce qui fait la richesse de cette musique, il ne faut pas hésiter. Et j’ai envie de faire de plus en plus de production pour des artistes. En revanche je ne sais pas faire des prods pour faire des prods, comme on peut trouver chez certains beatmakers. Ce n’est pas une critique, certains ont 60 sons d’avance. Moi je ne peux pas travailler comme ça. Mes sons correspondent à un moment avec un rappeur, par rapport à un projet. Si je fais un son demain, je ne veux pas refaire ce que je viens de faire avec Westside Gunn. Même si j’ai forcément ma patte. C’est une atmosphère à un instant donné, avec un artiste. Si demain je dois faire une musique de film, je suis obligé de composer pour le film. Là c’est pareil finalement.

« Un album de beatmaker doit être musical. Comme quand tu écoutes un album de jazz ou du trip-hop par exemple. Avec des coupures, des changements. Il ne faut pas que le mec écoute des boucles de trois minutes, dix fois d’affilée.

Est-ce que tu te verrais faire un album de beatmaker ?

Non. Effiscienz m’a proposé, j’ai refusé. Je ne vois pas l’intérêt. Pour moi un album de beatmaker doit être musical. Comme quand tu écoutes un album de jazz ou du trip-hop par exemple. Avec des coupures, des changements. Il ne faut pas que le mec écoute des boucles de trois minutes, dix fois d’affilée. Et ce qui est beau avec la boucle, c’est que c’est le rappeur qui fait tout le reste. Mais quand c’est uniquement instrumental, c’est super compliqué.

Pourtant on accroche aussi sur un rap via le beat ? Peut-être plus que par le rap…

Je vois ce que tu veux dire. Je trouve qu’on n’accroche pas plus par l’un que par l’autre, c’est surtout complémentaire. Le rappeur sans son, fait un album a capella. Mais j’aime bien faire aussi des titres où tu laisses de la place au rappeur sans que ce soit trop chargé. À l’inverse sur un album instrumental, il faut habiller les choses, avec une vraie structure, comme pour du jazz, de la soul, du rock. Avec par exemple des chorus de sax’ qui arrivent, des montées de piano, ce genre de choses. Je conçois un album instrumental de cette manière. Mais y a de très bons albums instrus en hip-hop, Madlib par exemple. Le souci c’est que ça demande énormément de temps, que je n’ai pas toujours aujourd’hui avec mon métier, le label, les cours, la vie de famille. Mais c’est déjà beau et je vis ce truc à fond.

Et un album où tu invites plein de rappeurs à poser sur tes productions ? Comme le fait un Statik Selektah par exemple ?

Je crois que pour ça il faut très bien préparer ses instrus en amont. Pour gérer ça avec dix artistes, c’est chaud. Avec Main Flow, on l’a fait à deux. Les instrus sont venues au fur et à mesure du projet. Avec un grand nombre de rappeurs, c’est compliqué. Si tu dois faire cinq instrus pour chacun, les changer, les retravailler, pour un garder une, c’est colossal. Il faut préparer en amont, avoir un concept, une ambiance, et dire : ce sont ces instrus là ou rien. C’est la seule manière de le faire. Mais c’est plus facile quand tu fais ça toute la journée.

Tu travailles beaucoup avec des américains, tu n’exclues pas de bosser avec d’autres rappeurs français ?

J’ai bossé avec quelques rappeurs français (Dandybun vers 95, et Faro aujourd’hui). Je n’ai pour le moment pas eu d’autres opportunités, mais je suis ouvert. C’est comme ça que j’ai commencé aussi.

Quelle est la question qu’on ne te pose jamais, et à laquelle tu aimerais bien répondre ?

Bonne question… (il réfléchit). Je dirais : « Comment tu fais pour trouver ton univers quand tu composes ? »

Et la réponse ?

Beaucoup de conditions : je me mets en réflexion, j’essaie de partir sur une thématique, je réfléchis. Dès que je l’ai, c’est super excitant : je creuse, je cherche des sons, des ambiances qui correspondent. Tu écoutes plein de choses que tu n’écoutais plus depuis des années, tu sors les vinyles. Et puis ce que j’adore ensuite c’est construire des beats, juste des beats. J’essaie de trouver des grains, des atmosphères. Quand tu écoutes les projets avec Conway, ou le Westside Gunn, tu trouveras des ambiances différentes. Même si encore une fois ce serait bien de faire un album avec les deux réunis.

Dernière question, avec quel rappeur tu aimerais travailler désormais ?

C’est difficile ! J’en ai plusieurs en tête. J’aimerais beaucoup M-Dot ou Reks, cette école de Boston. Ou bien Fel Sweetenberg, qui est chez Effiscienz ! Très fort Fel Sweetenberg.

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