On ne va pas refaire toute la biographie du Wu-Tang Clan, raconter Staten Island, retracer les connexions entre RZA, ses cousins et les autres membres. Laissons cette génèse du crew aux livres d’Histoire, et penchons-nous plus particulièrement sur la discographie commune. Ou du moins les débuts, les trois premières oeuvres, de 1993 à 2000, juste avant Iron Flag (2001), la période la plus magique du Clan, quand son aura était – ici en tout cas – quasiment incontestée. Car on dénombre aujourd’hui sept albums studios, dont les derniers tombent doucement dans l’indifférence, à l’exception peut-être de Once Upon A Time In Shaolin (2015) dont on ne sait finalement pas grand chose, si ce n’est que son acquéreur unique est le super villain Martin Shkreli, et que seuls les Super Heroes du W (et Bill Murray !) peuvent – s’ils y arrivent – le voler sans craindre de poursuites judiciaires. Les gentils contre les méchants. C’est l’absurde réalité du dernier album studio d’un des plus grands groupes que notre genre musical a connus. On se croirait en plein comic strip au coeur de Gotham City.

Mais plus encore que les comics, il y a un genre artistique que le Wu aime particulièrement : les films de kung-fu. Et dès novembre 93, la couleur était annoncée avec Enter the Wu-Tang (36 chambers), premier album studio, qui faisait directement référence à la « 36ème Chambre de Shaolin », mythique oeuvre cinématographique où le kung-fu tenait la place centrale. En France, IAM s’inspira également de l’univers.« C’est vrai que Shaolin fût envahi par les Mandchous / Aidés par des traîtres, ils y entrèrent et brulèrent tout (…) / Et je dévoile à présent la technique ancestrale / Dix ans de pratique ont fait de moi un virtuose verbal » s’exclamait par exemple Shurik’n en 97. L’École du Micro d’Argent est truffé de ces références. Preuve de l’influence du Wu au coeur des années 90 ? Probable. Simple coïncidence ? On demande à voir. En tous les cas, il est certain que 36 Chambers aura marqué plus que son époque. Souvent reconnu comme pièce maîtresse du crew, Rolling Stone, magazine rock à tendance généraliste, le classait parmi sa liste des 500 plus grands albums de tous les temps en 2012, même si on pourrait discuter la crédibilité du classement avec la présence de trois albums de Jay-Z placés plus haut, ou l’omniprésence de U2. Mais c’est une autre histoire. Enter The Wu-Tang hissait pour la première fois l’étendard du groupe si haut dans le ciel sombre de New York City, porté par un « Protect Ya Neck » d’anthologie, furie rapologique invitant à se méfier dans les terrains vagues délabrés de la Big Apple, un « Tears » sublimant un sample de Wendy Rene sur une thématique traitant du HIV, et bien entendu le plébiscité « C.R.E.A.M. », qui résonne encore comme un hymne, même dans leurs récentes parodies de concert. On va s’en tenir là, car on sent un peu plus le Hall Of Fame au fur et à mesure que l’on égrène la tracklist. Jeunesse, fougue, univers sombre des quartiers new-yorkais, samples exquis, grains ou souffle sur le beat. C’est brut, la claque est réelle.

Puis vint Wu-Tang Forever et son double CD, en 1997, il y a presque vingt ans. La confirmation. Oui, RZA et sa clique étaient capables de tenir la marée tous ensemble une seconde fois. Entre temps étaient tout de même sortis Only Built 4 Cuban Linx (Raekwon, 1995) ou encore Liquid Swords (GZA, 1995), moteurs essentiels, entre autres, au maintien du groupe sur le devant de la scène. Ghostface, ODB, et Method Man y allaient aussi de leurs premiers solos. Ce deuxième album commun était peut-être un peu moins sombre, et si « It’s Yourz » sent encore le brigand, il pue surtout la scène, avec ce bounce et ces échos qui remuent les foules. « We hold a belt, that’s my word » scande Ghostface qui glisse la métaphore sportive tout au long de son 16. Le Wu est là-haut, sur la plus haute marche, brandissant la ceinture du champion, fier. Et on n’est pas prêt de l’en déloger. Pour marquer le coup, le projet remplit 28 pistes. 28 titres dont « Reunited » et ces intemporelles notes de violon. GZA de son timbre chaud ouvre le bal, mais ils sont enfin réunis, le triomphe est collectif. « Triumph » justement, sur le CD 2, qui voit la première apparition de Cappadonna, hors projets solos. Un beat rythmé, presque frénétique, un couplet par protagoniste et l’intro pour ODB, des choeurs qui soutiennent les flows à intervalles réguliers. RZA, en plus d’être à son meilleur niveau de rap sur ses quelques lignes, produit une des instrus les plus percutantes de sa longue et productive carrière. On pourra reprocher à Wu-Tang Forever, en faisant la fine bouche, une certaine longueur que n’avait pas 36 Chambers. Un format qui favorisait une écoute d’une traite, en facilitant la digestion et son assimilation, quand Forever poussait parfois à l’avance rapide pour aller chercher les pistes les plus abouties. Même si en soi des pistes comme « For Heaven’s Sake », sans être excellentissimes, sont tout à fait correctes.

Enfin, en 2000 arrive probablement le point d’orgue de la carrière collégiale de la bande des 9 (10 si l’on ajoute Cappadonna). Les ouailles se sont éparpillées pendant 3 ans,  rencontrant souvent des succès solos, mais Robert Diggs, aka RZA, le beatmaker en chef, rappelle tout le monde au bercail, sauf Ol’ Dirty Bastard, toujours à l’ombre. Chez nous, même Les Inrocks en fait sa couverture, c’est dire si l’évènement est fou. On pense ce qu’on veut du magazine, mais ça place l’éminence du Wu-Tang Clan. They’re back ! Pour remettre des déculottées ? Affirmatif.

Car la marque Wu inonde le marché, Method Man s’affirme comme une coqueluche du rap US et GZA confirme avec Beneath The Surface (1999), mais certaines sorties solos sont objectivement moins au niveau, sans être pour autant mauvaises. À titre d’exemple, le second album d’ODB (Nigga Please, 1999) sorti entre deux incarcérations, n’est pas resté dans les annales,  et Immobilarity, de Raekwon n’est clairement pas au niveau de son premier LP.

Il est donc temps de revenir à l’excellence, sans fioritures. Plus expert que 36 Chambers, moins rauque, moins raw, moins rough. Plus « crime organisé » que  « vandalisme », voilà comment on pourrait décrire The W. Le côté sauvage des débuts, certes agréable, est remplacé par une précision méthodique, et The W réussit un quasi sans faute. Il en résulte, pour beaucoup, moins de plaisir brut qu’en 1993, mais il apporte une jouissance autre, celle de l’apothéose, du chef d’oeuvre millimétré. Wu-Tang Forever balançait ses pépites de manière plus désordonnée et s’étalait parfois en longueur, sa seule erreur sans doute…

En 13 actes (14 si on compte le morceau caché), The W se donne des allures de crime parfait. Ses titres ne sont probablement pas les plus populaires, ou les plus demandés mais que reprocher à cet album ? « Careful » qui suit l’intro de rigueur, sent le grand banditisme sur bande audio. RZA pourrait se rêver en chef d’orchestre façon Al Capone, en Frank Lucas du beat, mais il fait pire que ça. Il enlève tout apparat, tout sample soulful, et ne laisse que la menace froide envahir un morceau qui devient stressant, oppressant et pourtant terriblement bon. C’est fini pour la fougue, place à l’efficacité chirurgicale, laissant juste suer un peu de crasse de New-York, histoire de revendiquer le crime et imprimer Staten Island au fer rouge. Les lyrics ne sont pas des plus complexes, mais l’élocution des MC’s et quelques rimes bien senties font le reste. La musicalité est là, les timbres accompagnent la production, pas l’inverse. Et quand il le faut, le beat se fait plus rapide sur d’autres tracks, on ressort une ou deux caisses claires, on bouge façon club, on rappe de la multisyllabique (« Protect Ya Neck (The Jump Off) »). Boum, un banger. Ajoutez « Gravel Pit » et « Do You Really » à la sauce, et vous avez près de 15 minutes pour accompagner votre prochaine fièvre du samedi soir version hip-hop. C’est un pari plus que réussi pour le Wu, à l’aube du 3ème millénaire, période pas toujours la plus fameuse pour un rap américain qui peine parfois à se remettre des classiques de la décennie écoulée. Point de refrains putassiers, mais de la musique qui remue, sans concessions ni approche pop. Rappelons à la même époque la difficulté rencontrée par Mobb Deep lors de la sortie de Infamy (2000) qui flirtait un peu trop avec la ligne rouge, sans la franchir totalement. Trop pop pour les puristes, pas assez pour le public mainstream. Le cul entre deux chaises.

The W, tantôt froid, tantôt plus chaud avec les deux ou trois pistes sus-citées, reste cependant droit dans ses sneakers et réussit même des ponts que le Wu-Tang n’avait encore jamais réalisés. Le jamaïcain Junior Reid appose notamment sa voix avec brio. Sur « One Blood », il offre un excellent duo avec Masta Killa, l’un des plus sous-estimés du Wu qui s’offre là un morceau vitrine, sur une instrumentale où RZA excelle dans le micro-sampling revenant à intervalles réguliers, tel un gimmick entêtant. En parlant de ponts inédits, notons la présence sur l’album, s’il-vous-plaît, de Nas, Snoop Dogg, ou Busta Rhymes. Parmi ce qui se fait de mieux dans l’histoire du rap. Aucun ne vole la vedette au crew, même si Nas place du flow de haut niveau sur « Let My Niggas Live ». D’aucuns regretteront la profusion de samples aux relents de films asiatiques ou soul des premières sorties du Wu, mais à bien y regarder, on en retrouve disséminés çà et là. C’est une plus grande variété de sons qui fait que l’on est moins dans l’exclusif  films kung-fu / diva soul. Mais finalement la coloration avait déjà été entamée en 1997. Le processus de maturation est fini. Et « I Can’t Go To Sleep » avec Isaac Hayes devrait peut-être finir de convaincre les plus sceptiques. À bien y regarder, rien, absolument rien, n’est à jeter sur The W. De quoi en faire le meilleur album collégial du Wu-Tang Clan ?

Vous l’aurez compris, se joue ici un match avec Enter the Wu-Tang. Wu-Tang Forever joue les underdogs de qualité, Iron Flag (2001) ou 8 Diagrams (2007), malgré quelques bons titres, étant largement moins riches. Oublions A Better Tomorrow (2014), tristement passable. Non, le match oppose bien la cuvée 1993 à celle de 2000. La puissance sauvage de l’un contre l’excellence d’exécution de l’autre. Un avis ?

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