Sorti le 25 novembre, le dernier album Masterpiece de Swift Guad vient le réconcilier avec ses premiers auditeurs. Une partie des premiers initiés se sont retrouvés déboussolés par l’évolution de son rap et, si l’on se fie aux commentaires des articles, réactions sur les réseaux sociaux et autres vidéos Youtube, réclamaient un « retour aux fondamentaux » qu’a opéré le Narvalow le temps d’un album en commun avec Mani Deïz. Alors, flashback réussi ou pâtisserie de trop pour les friands du Montreuillois ? Passons à table pour découvrir cette gourmandise. Attention, « Il y en aura pas deux comme ça ! »

Sommes-nous obligés de choisir entre le Yin et le Yang ? Existe-t-il forcément une dualité entre le Swift et le Guad ? Nombreux sont les amateurs de Swift Guad qui l’écoutent à travers un prisme manichéen, comme si le choix s’imposait naturellement entre le Swift époque « Hécatombe », et celui des « Vice & Vertu ». Il faut dire qu’il s’est construit peu à peu une audience, générée par une multitude de sorties de projets de qualité sortis à intervalles réguliers, tenue en haleine par une omniprésence scénique, et qu’il ne doit en définitive qu’à son talent et son goût pour le rap la musique. Car si désormais le nom de Swift n’est plus étranger à la France du rap, et que l’on en parle jusque sur OKLM, c’est qu’il a parcouru du chemin. C’est le huitième album solo d’un rappeur qui n’a jamais évolué en groupe (mis à part le projet Inglorious Bastardz), ni profité de la force d’un collectif ou d’un gros label. Après d’innombrables featurings en une dizaine d’années rappées, il a su développer un personnage singulier, tatoué tel un rider, piquant, dur et violent dans ses mots, à la fois doux et aimant envers les femmes et leur bonté. Il n’a donc aujourd’hui plus rien à prouver à quiconque, et revendique clairement vouloir se faire plaisir avant de chercher à en donner. « Masterpiece » devrait allier les deux concepts.

La « Masterpiece », dont le nom sonne aussi audacieux que mégalo, reflète en premier lieu l’egotrip présent dans les textes du Montreuillois. Illustrée par le talentueux et omniprésent Slob, la pochette est une bonne idée de synthèse du contenu proposé par le binôme. L’ambiance générale, selon Swift dans ses interviews, est « Mobb Deepienne », en référence aux plus belles heures du duo de NYC. D’emblée, l’alchimie avec Mani Deïz, beatmaker/rappeur qu’on ne présente plus ici, et qui en est à son sixième projet cette année, est juste, limpide. C’est d’autant plus remarquable que le MC et le divin chauve n’avaient encore jamais collaboré ensemble ! Le Matador maîtrise le jeu de l’egotrip comme pas deux (« Tu veux dépasser Guad ? Va prendre des cours de soutien ! ») et parvient à alterner les phases sanglantes (« J’suis rentré dans son cœur en passant par son œsophage »), cinglantes (« Chez moi c’est l’Alaska, et la moindre femme fontaine devient une femme cascade »), avec des références plus communes (« J’écris à l’heure où Cendrillon redevient une p’tite souillon »). Inspiré et très en forme, Swift nous gratifie de quelques images parlantes, remplies d’humour (« Tu sers à rien, t’es comme une doudoune sans manche »), ou chargées de violence et de provocation (« Dessine-moi un mouton pour que je puisse l’égorger »).

Swift a ses détracteurs. Il décrit certains de ses auditeurs de la première heure comme des « nazis », bloqués sur ses deux premiers albums. Avec le virage amorcé en octobre 2013 avec Vice & vertu, il en a perdu quelques-uns, qui se sont parfois même retournés contre lui. La musicalité de Blixx leur étant obscure ou plus difficile à comprendre, ils ne le suivaient plus et réclamaient d’autres titres, moins planants qu’« Icare », ou moins dansants que « J’attends un miracle ». Alors, il a mis de côté son beatmaker fétiche pour revenir à son époque Al’Tarba, dans le but de se faire plaisir, mais aussi de faire plaisir aux aficionados. Peu importe si son « public est haineux » comme il le reconnait lui-même, il continue de faire ce qu’il aime car il porte une « estime assez grande » envers son propre travail. Il va jusqu’à revendiquer qu’il ne fait « pas du slam pour les bobos, je m’appelle pas Abd Al Malik », histoire de hausser le ton et recadrer les plus récalcitrants à reconnaître la densité dans son écriture, et l’intensité dans la mise en forme de chacun de ses opus. Ironique (« J’continue de faire de la merde parce que ce truc est vendeur »), il manie avec humour ce parallèle étrange que lui impose un public presque divisé en deux catégories, et en rajoute une couche : « A force d’essayer moi j’vais bien finir par faire un classique » !

Il travaille, polit, façonne ses métaphores jusqu’à trouver des rimes d’or et des images choc, telle l’improbable « coloscopie d’un ours ». La plume est fine et se plante dans la peau d’une femme, de sa compagne, l’espace du fictif « Gunz and roses » qui pourrait provoquer des réactions de féministes comme le son d’Orelsan avait jadis déclenché une sordide polémique. Swift Guad vide sa cartouche… d’encre pour rendre hommage à Azrock, nom important de l’histoire de Montreuil, et publie le « Testament » du rap français dans une personnification cinématographique là encore concluante. L’auteur de « l’Expédition punitive » ne se trompe pas dans le choix des invités ; Paco, sans surprise, pose son 16 mesures au côté du poto de longue date, tandis qu’Eech (FlyMen Vision), étonne par sa présence, mais surtout pose un couplet de haute volée. Le Suisse Sentin’l (« Une erreur n’est pas plus grave quand elle est volontaire »), Mani Deïz lui-même (« Trompeuses sont les apparences, allume une blonde et baise une brune »), Pejmaxx et Ol‘Zico figurent également au casting. Les deux derniers ne font que confirmer l’attente placée sur leurs projets solo qui devraient voir le jour en 2017. Enfin, Davodka vient faire secouer des nuques sur le remuant « Ma gueule » qui devrait faire date, dans la lignée des morceaux phares du Swift, comme le fut « Je m’en sors bien » avec Saké.

Du temps et du whisky ont coulé sous les ponts et Swift Guad, ô surprise, a grandi, vieilli, et fait évoluer sa musique. Et sa voix, adoucie par les gorgées de Bourbon et les quelques calumets de la paix, n’a nul besoin de subir une quelconque postproduction pour être agréable à l’oreille. Et si « son public » s’élargit, se diversifie au fil des albums, ce n’est pas tant une quête jusqu’au-boutiste de ventes d’albums de rap qui en est la cause, mais bien l’œuvre d’un passionné sincère qui l’a amené à créer, faire, modeler sa musique et donner naissance à des hybrides, prendre des risques, tenter des sonorités, enrichir son palmarès et développer ses compétences. Une masse d’auditeurs ne comprend pas ses choix et bloque sur les deux volets d’Hécatombe. Ils feraient bien de tendre l’oreille à la Masterpiece disponible depuis un mois maintenant, car c’est même peut-être son album le plus abouti en termes de rap pur et dur. Du flow, du texte, et un maître beatmaker au sommet de son art.

Le Narvalow n’a pas enrichi seulement sa musique, mais son discours aussi a pris des rides, puisque le jeune anti-cocaïne a laissé place au festif « Coca-whisky / MDMA » sur l’album La chute des corps. Le Swift adulte, celui qui reconnait en interview « être plus utile dans son taf que dans son rap », est plus sage qu’il peut le laisser croire, car il sait s’amuser et le mettre en musique. Mais ne vous méprenez pas, quand il revient sur un curriculum compliqué « Et je me souviens que les profs disaient : plus tard t’iras en prison / en tout cas, moi, quand j’fais mes courses, j’achète la viande des Grisons » : il a la dalle et ne saurait chercher à plaire à quiconque sur le contenu et/ou le contenant de son meilleur moyen d’expression.

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à le partager avec les petites icônes ci-dessous, et à rejoindre la page facebook  ou le compte twitter du Bon Son.