En ce vendredi 16 décembre, Fayçal vient de sortir un nouveau projet portant le nom de Bords perdus. Entièrement produit par Dj Yep, il est composé de sonorités inédites et semble tenir une place particulière dans la discographie des deux artistes originaires de Bordeaux. Nous avons pu recueillir leurs premières impressions.

Après trois albums tu te décides à sortir pour la première fois un EP, intitulé Bords perdus. Quelle signification donnes-tu à ce titre?

Fayçal : Effectivement c’est la première fois que je fais un EP. C’est d’ailleurs pour cela que je l’ai appelé Bords perdus. Je trouvais que ce projet était un peu en marge de ceux que j’avais réalisés auparavant au niveau du format. Il y’a aussi l’idée de marge dans l’artistique car il est différent de mes albums précédents. Ça change. Pour finir, c’est peut-être aussi par rapport à la place que j’ai dans le microcosme de la scène nationale. Je reste assez à l’écart de ce qui s’y passe finalement. Ce n’est pas parce que je n’aime pas les gens mais c’est sûrement lié à un côté un peu sauvage de ma nature.

Pour le titre de tes projets précédents tu as toujours choisi des oxymores à connotations positives : Murmures d’un silence, Secrets de l’oubli, L’or du commun. Le titre de Bords perdus tranche avec cette idée.

Fayçal : Tout à fait. Si tu fais aussi attention aux titres de chaque morceau de cet EP, ils sont tous très succins. Avant cela, j’ai utilisé des structures plus complexes comme « Les vestiges de ma vingtaine », « Le sentier de l’écriture ». Pour Bords perdus j’ai décidé de donner des titres plus concis « Crépuscule », « Presqu’île »…

Quelle est la genèse de ce disque et pourquoi avoir retenu quatre sons au final ?

Fayçal : En gros ce sont des textes issus de la période où je me suis remis à écrire. J’avais fait une petite pause après L’or du commun. Je ne savais plus trop si je voulais continuer à rapper. Pour faire une comparaison avec le monde du sport, c’est une sorte de remise en forme, récupérer de la condition physique pour revenir plus fort.

Yep : Il y avait aussi l’idée de quatre titres par rapport aux quatre coins de la pochette et de la métaphore des bords perdus.

Vous avez d’abord décidé d’une sortie uniquement en digital avant de proposer aux auditeurs un format physique pressé à 500 exemplaires.

Fayçal : Comme tu imagines, ce n’était pas dans l’idée de faire de l’oseille mais plutôt de récompenser les gens qui nous suivent avec un objet à seulement 5 euros.

Yep : C’est l’occasion aussi de présenter des nouveaux morceaux aux gens pendant les concerts. Quand tu travailles sur un disque et qu’ensuite tu peux transmettre directement l’objet au public, ça compte. C’est important pour nous. Ce n’est pas forcément le côté collectionneur mais plutôt la satisfaction du travail réalisé quand les 500 seront vendus.

faycalbp

L’ordre des morceaux semble également très important. On sent une réelle évolution dans l’univers musical de la première à la dernière piste.

Fayçal : Effectivement. Nous avons pensé à l’idée de passerelle entre chaque morceau. Le premier, « 10 ans près », serait old school par rapport à ce que j’ai déjà sorti. Quant au dernier, « Presqu’île », il est sûrement plus moderne.

Yep : L’idée de transition est importante. On a voulu commencer par un track plutôt classique, dans la lignée de L’or du commun.

C’est d’ailleurs un clin d’œil aux 26 bougiesAnnée 27, 28ème parallèle, 29.5

Fayçal : Tout à fait. Et si tu regardes ensuite on a « Crépuscule » qui est aussi un beat en quatre temps. « Murs mitoyens » aussi mais beaucoup plus musical, plus travaillé, plus fin que ce que j’avais fait auparavant. « Presqu’île » également mais on a poussé encore plus loin le côté moderne.

Yep : Clairement, on ne voulait pas arriver frontalement avec un morceau qui puisse déstabiliser l’auditeur. Il fallait faire cela en douceur. Dans l’écoute du disque, si tu commences par « Presqu’île » ce n’est pas pareil que si tu commences par « 10 ans près ». Dans l’ordre que nous avons sélectionné, tu peux rentrer progressivement dans l’univers et comprendre le cheminement souhaité une fois l’écoute globale bouclée.

Est-ce le fait de ne pas vouloir tourner en rond qui vous a poussé à suivre cette ligne artistique pour ce projet?

Fayçal : Tous les beats présents sur ce disque représentent plus ou moins ce que j’écoute en ce moment. Peut être un peu moins de boom bap pur comme j’écoutais avant. Je suis plus ouvert. Je ne voulais pas faire un L’or du commun 2. J’étais très content de ce disque et si j’avais voulu essayer de faire mieux dans le même registre, j’aurais eu des désillusions.

Peut-on dire que le remix de Kavinsky sorti en 2014 et intitulé « L’appel de la nuit » était un peu les prémices de Bords perdus?

Fayçal : Clairement, au même titre que « 28ème parallèle ». Je suis content car les gens sont tout de même réceptifs. J’ai l’impression que si je ne perds pas ma plume et ma technique, les gens qui me suivent accepteront que je pose sur presque tout type d’instrumentales en mettant bien sûr quelques limites.

Yep : Ce projet est avant tout une source de plaisir. Il nous permet de nous exprimer de façon différente. Le côté sentimental est très présent. Certaines des instrus n’étaient pas initialement conçues pour Fayçal à la base mais on s’est retrouvés à vouloir exprimer les mêmes sentiments. « Crépuscule » par exemple s’est fait presque par hasard. Je lui ai envoyé le son juste pour lui faire écouter. Il était plutôt destiné à mon futur projet instrumental. Au final, il lui a permis d’exprimer quelque chose de plus émotionnel.

A l’écoute du projet, on a l’impression que les morceaux sont encore plus aérés et surtout que vous avez laissé une très grande place à la musicalité. Sur « Crépuscule » et « Presqu’île », il y a quasiment deux minutes de son sans parole ce qui permet à Yep de s’exprimer pleinement et d’amener une vraie complémentarité.

Fayçal : Je trouve très important de le faire, surtout sur un format court. Quitte à laisser Yep plus libre, autant le faire sur ce projet là. Les deux minutes sur « Crépuscule » où il a fait la compo avec l’arrangeur en sont la preuve. Peut-être que certaines personnes ne vont pas aimer car ce sera trop électro mais on a fait ce qu’on voulait.

Yep : Nous évoluons musicalement sans non plus tomber dans des extrêmes. On ne veut pas rester bloquer sur nos années 2000. Bords perdus a été confectionné au feeling, de manière très spontanée. Sur les parties non rappées qui apparaissent en fin de morceaux, j’ai tenté de retranscrire musicalement ce qu’il a voulu exprimer par son texte.

Fayçal : Nous avons travaillé moins mécaniquement que par le passé.

Yep, tu avais déjà laissé apparaître une nouvelle facette sur l’EP Confortable de Joey Larsé. C’était des sonorités nouvelles par rapport à ce que tu avais pu produire auparavant. Sur Bords perdus, c’est encore différent. Dans quelle lignée sera ton futur projet instrumental?

Dj Yep : J’essaie déjà de faire des choses distinctes avec chaque artiste avec lequel je collabore. Je tente de répondre à ses attentes sans le bousculer, l’encourager dans sa démarche mais en apportant clairement ma touche. Je cherche vraiment à exprimer mes émotions dorénavant plutôt que de faire un beat classique comme auparavant. Le EP solo sera plus entre sonorités électroniques, harmonies émotionnelles et beats qui frappent.

Fayçal : Yep, je le connais depuis longtemps et il a clairement évolué. Avant il avait la technique mais son travail manquait peut-être un peu de sensibilité. Maintenant c’est un producteur complet.

Sur le morceau « Murs mitoyens », tu t’exprimes sur le vivre ensemble, la cohabitation. Est-ce une réflexion à portée universelle ou plutôt destinée à la France ?

Fayçal : Les deux. Quand tu es quelqu’un de bien tu ne ressens pas forcément d’appartenance. Tu as le souci du prochain, de l’autre dans sa globalité avant de savoir quel Dieu il prie. Cela a toujours été ma façon de voir les gens, j’ai vraiment vu des bons et des mauvais partout.

Pourquoi avoir choisi de clipper ce morceau en particulier?

Dj Yep : Je pense que des quatre morceaux, c’est celui qui peut le plus représenter ce que faisait Fayçal avant mais d’une manière un peu plus actuelle. C’est également le seul où il y a un refrain qui est répété deux fois.

Fayçal : C’est aussi la chanson la plus universelle du disque, les autres sont plus personnelles.

Présentez-nous l’équipe qui a travaillé sur le disque tant sur le plan de la musique que de la vidéo.

Dj Yep : Pour les arrangements, j’ai bossé avec Thibault Despagne qui est le bassiste qui nous accompagne sur scène. Pour « Crépuscule », j’ai fait appel à Plae Casi qui avait collaboré sur Confortable de Joey Larsé. J’ai fait un premix avant de solliciter Méshac pour le mix et le mastering.

Fayçal : Le visuel de la jaquette du CD a été réalisé comme d’habitude par Guillaume Carey. Les réalisateurs du clip de « Murs mitoyens » sont deux jeunes d’une école audiovisuelle de Bordeaux qui s’appellent Théo Richard et Söze. Ils aimaient bien ma musique et étaient motivés pour que l’on travaille ensemble. J’espère que ça leur permettra d’avancer. Cela correspond à ma manière de fonctionner. Ils se sont vraiment donnés les moyens pour ce court-métrage. Les acteurs, qui font tous partie de mes connaissances dans la vie, ont bien joué le jeu également.

Peut-on considérer « Murs mitoyens » et « Presqu’île » comme deux morceaux antagonistes au niveau du discours?

Fayçal : Effectivement, c’est quelque chose de contradictoire et je m’en suis aperçu assez tard. « Murs mitoyens » encourage à l’effort d’aller vers les autres alors que « Presqu’île » est plus individualiste.

Au final c’est à l’image de l’être humain et de ses contradictions: d’un côté vouloir protéger instinctivement ses acquis mais de l’autre s’ouvrir aux autres et faire preuve d’humanisme.

Fayçal : Totalement. C’est exactement les deux messages que j’ai voulu transmettre.

Pour le nouvel album, vous avez déjà des morceaux de bouclés ? Vers quelles sonorités allez-vous vous tourner ?

Dj Yep : Trois ou quatre chansons sont déjà enregistrées. Nous commençons à réfléchir sérieusement à la suite. Ce ne sera pas forcément une continuité totale du EP. Plutôt un entre-deux, encore autre chose.

Vous pensez faire appel à des invités car il n’y a pas de feat sur l’EP?

Fayçal : Pour revenir à ce que je disais sur L’or du commun, j’ai bien aimé les feats mais je chercherai sans doute à innover. Peut-être des artistes non issus du milieu rap.

Ce serait logique effectivement car au fil de tes albums tu es passé de collaborations avec des proches venant de la région bordelaise à des artistes reconnus sur la scène nationale.

Fayçal : L’étape suivante serait d’aller chercher des Mc’s de la trempe de Lino. Cependant je suis conscient que ce serait difficile et que je me retrouverais dans l’impossibilité de faire mieux que sur L’or du commun. L’idée de solliciter des artistes appartenant à des univers différents du rap me plait pour le moment.

Cette année vous avez pu faire pas mal de scènes. Quelles sont les dates prévues pour début 2017 ? Allez-vous avoir le temps de bosser les morceaux de cet EP pour les présenter en live dès janvier ?

Dj Yep : Bien sûr. On aimerait jouer au moins deux ou trois chansons de Bords Perdus en live.

Fayçal : Comme le projet est tout frais, on a pas encore eu le temps de se pencher sur l’aspect technique pour les concerts mais je pense qu’elles peuvent parfaitement s’inclure dans notre set. Pour les dates, nous serons présents au Scred Festival le 13 janvier, le lendemain à Bordeaux avec Kacem Wapalek, le 4 février à Besançon avec Bastard Prod et la Smala.

Dj Yep : Tout l’aspect management et booking, c’est notre collègue Mehdi Rezgane qui le gère. N’hésitez pas à entrer en contact avec lui si certains souhaitent nous programmer (booking.faycal@gmail.com).

Cet EP donne la sensation qu’il pourrait parfaitement être accompagné de visuels sur scène. Avez-vous déjà songé à cette possibilité ?

Dj Yep : Nous en avons déjà discuté. L’idée de la scénographie nous plait beaucoup. Recréer un univers semblable à celui de Fayçal. C’est compliqué suivant les salles d’arriver avec ton décor. C’est faisable quand tu joues sur une grosse scène et qu’on fait appel à toi en tant que tête d’affiche. On essaie d’aller dans ce sens. En ce moment par exemple, on se focalise sur les lumières afin d’apporter un plus.

Récemment on a pu voir qu’un de tes titres a été étudié à l’école en classe de français. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois. Quel est ton ressenti ?

Fayçal : Certains profs l’avaient déjà fait mais je n’avais pas eu de retour. Là j’ai pu voir une photo. Honnêtement c’est compliqué de m’exprimer sur le sujet car je ne fais jamais de musique dans ce sens. Evidemment, ça fait plaisir car c’est une belle reconnaissance. Ce dont j’ai peur c’est qu’il y ait des gens qui aient l’image que je rappe pour entrer dans les écoles. D’autre part, c’est la preuve que les choses changent. Un mec comme moi qui n’utilise que Facebook pour la promo, qui n’a pas de réseau, peut arriver dans le milieu scolaire. A une autre époque c’était impensable.

Décembre étant le mois des sélections annuelles, quels sont les projets qui vous ont marqués en 2016 ?

Fayçal : Mess Bass  avec Iscariot  j’ai bien aimé même si c’est de 2015 je crois. D’ailleurs je l’écoute souvent encore aujourd’hui. PNL également pour l’univers. Niro aussi je me suis surpris à aimer certains trucs. Après j’écoute toujours du Csen, du Nasme, du Mysa, du Demi-Portion… J’essaie de prendre le meilleur de chaque délire.

Dj Yep : Il y a eu Malibu d’Anderson Paak, Damso avec Batterie faible, James Blake avec The colour in anything. J’ai bien aimé aussi le projet de Kaytranada, celui de  Lance Skiiiwalker, Clark avec The last panthers et celui de Samiyam  Animal have feeling. Enfin je dirais  Départ d’Espiiem et FDP d’Ichon.

Vos futurs projets pour 2017 ?

Fayçal : On va bosser petit à petit sur le quatrième album.

Dj Yep : Très prochainement je vais sortir mon album solo composé uniquement d’instrus sous le nom de Yepes. Je le défendrai d’ailleurs sur scène à Bordeaux à la Rock School Barbey le 17 février où je partagerai l’affiche avec Dj Pone. Ensuite le deuxième projet commun avec Joey Larsé devrait voir le jour en février.

Le mot de la fin ?

Fayçal : Bords perdus disponible en digital et en physique. Merci à l’équipe du Bon Son pour le soutien.

Bords perdus est disponible en physique  ici et sur les plateformes digitales.

Crédit photo: Astrée Photographies.

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à le partager avec les petites icônes ci-dessous, et à rejoindre la page facebook  ou le compte twitter du Bon Son.