Arm est de ceux, à tort ou à raison, que l’on se complaît à ranger dans les cases « poète » et « abstrait » dont il n’a pu se défaire. Le tableau est, à mon avis, bien plus nuancé, mais la loi du nombre l’emporte quoi qu’on en dise… À l’aube du premier opus sous son entité propre, il revient sur sa dense carrière, longue d’une quinzaine d’années. Un être lumineux, contrastant avec une grande partie de son identité visuelle.

Propos recueillis par Banso ADOU / Photo : Sabrine Demni

Comment as-tu découvert la culture hip-hop ?

Je n’ai pas l’impression d’avoir une culture très hip-hop. J’aime le rap. J’aime les instrus, les textes. Mais je n’ai jamais trop batifolé avec les cultures annexes. Le graffiti, ça s’est arrêté aussi vite que ça a commencé. La danse, j’ai pas fait. Je serais plutôt tenté de te parler de culture rap-music.

Quelle est ta première claque discographique ?

Quand j’étais à Périgueux, j’étais inscrit à une médiathèque. J’y ai pris une cassette de Public Enemy. Je ne sais plus si c’était It Takes a Nation (of Millions to Hold Us Back) ou Fear of a Black Planet. Il y a eu aussi, quand j’étais en CM2, le 45 tours de Benny B. (rires) On ne peut pas passer ça sous silence. Après, c’était mon frangin qui ramenait des compilations de potes qu’il avait dans les Yvelines, au Val Fourré. Il ramenait des compiles de rap américain qu’on n’avait pas là où on était. Il y avait Mobb Deep, Cypress Hill. Quand tu avais une culture un peu rock, c’était des groupes que tu kiffais forcément. C’était vraiment les premiers trucs. J’avais 13-14 ans. Et plus tard, j’avais un pote au lycée qui me prêtait régulièrement des CD’s. Il a fait ma culture new-yorkaise, on va dire. Avec les O.G.C., Boot Camp (Clik), Heltah Skeltah, le Wu-Tang. Plein de choses que je ne connaissais pas trop, en fait.

À quel âge as-tu commencé à rapper ?

Je dirais aux alentours de 20 ans, à peu près. Relativement tard. Je ne m’étais jamais essayé à ça avant. Je ne faisais pas de musique par ordinateur, je n’en avais pas de toute façon. J’ai été dans des écoles de musique. J’ai fait le conservatoire, de la guitare pendant longtemps, et un peu de saxo. Du solfège. J’avais donc des bases musicales. Je me suis mis à écrire quand un pote à moi de Bordeaux a commencé à acheter des platines, et des maxis. Ensuite, j’ai eu une petite émission radio à Rennes, sur Radio Campus. Mon pote avait aussi une émission radio à Bordeaux, sur Sauvagine.

On était à fond dans le rap américain. Et qui dit maxi, dit face B. Avec instru. Il a commencé à inviter des mecs de Bordeaux qui rappaient dans ses émissions. Je me suis retrouvé de temps en temps au milieu de mecs qui rappaient… Donc un jour, je me suis lancé. J’ai écrit un petit couplet de merde. On a posé chez lui, on a kiffé. Et on a continué comme ça. C’était très égotrip, comme je pense tous les premiers couplets de rap. C’était très braillé, aussi. On était à fond Onyx, M.O.P…. On détestait le R&B, les meufs qui chantaient au refrain (rires). On ne supportait pas. On s’est adouci depuis (sourire). J’écoute des trucs que je ne pensais jamais écouter à l’époque. On était vraiment dans ce rap-là. Des trucs vénères.

As-tu des références locales, à Bordeaux ou à Rennes ?

À Bordeaux, j’ai connu plein d’artistes via la mixtape Virus de Kroniker. C’était un groupe bordelais. Ils étaient 4 ou 5, je crois. Ils avaient sorti une mixtape… en 2000 peut-être, un truc comme ça (2001, ndlr). Il y avait plein de monde là-dessus : Casey, TTC, Sheryo, La Caution, Sept, Grems… Et mon pote Remo était un peu connecté avec tous ces gens-là. Quand on a préparé notre première cassette, Lyrikal Teknik, on a essayé d’inviter des gens de ce casting-là. J’habitais Rennes depuis quelques temps et j’ai commencé à rencontrer quelques personnes qu’on a conviés sur la cassette. Mais à Rennes, c’était moins actif. Il y avait Simba, qui fait des sons encore aujourd’hui. Sinon, je crois que les autres ont disparu.

Dans ce premier jet en tant qu’entité Psykick Lyrikah – seul projet avec beaucoup d’invités – j’ai cru comprendre que tous n’étaient pas en studio avec toi. Il y en avait même certains que tu n’avais pas croisé. Comment cela se fait-il ?

Il y a des gens de la cassette que je ne connais même pas. C’était les connexions de Bordeaux. Teddy (Mr Teddybear) et moi, on était à Rennes. Chacun faisait ses morceaux, on se les envoyait. Et puis ça devait être validé par les autres, etc. Il y a des gens sur Bordeaux que j’ai rencontré depuis, avec qui je suis pote. Il y a des gens qu’on a perdu de vue. Il y en a que je n’ai jamais croisés. Des membres des Kroniker que je ne connais pas, par exemple. Doz, j’ai dû le croiser une fois. Avec Grems et Sept, on se croise de temps en temps…

Tout ça était fait à distance, et avec les moyens du bord. Chacun enregistrait dans son petit home-studio. Les seuls morceaux qu’on a fait en direct avec les gens sont ceux avec Simba, à Rennes. Djamal de Kabal aussi, lors d’un de ses passages à Rennes. Et puis le petit freestyle de Vast Aire de Cannibal Ox. C’était dans des loges (sourire). On était allé les voir en concert. On lui avait mis un instru dans un écouteur. On a récupéré l’a capella de l’autre côté. On a fait un montage après…

C’était artisanal quoi.

Artisanal. Complètement.

À propos des invités, je pense à Grems qui a participé au documentaire Un jour peut-être. Tu l’as vu ?

Non, je n’ai vu que des extraits. Mais je sens la questions arriver derrière, celle de savoir si on se positionnait par rapport à cette scène-là, par exemple (sourire).

Ça n’était pas prévu… 

En tout cas, j’ai l’impression que c’est très « Paris », ce docu. En fait, à Rennes, on était loin de tout ça. On n’était pas vraiment contacté par les gens. On se croisait vraiment rarement.

Pour revenir brièvement à la genèse de Psykick, comment vous êtes-vous lancés dans ce projet ? Quelles étaient vos prétentions, au départ ?

Avec Remo, on était potes à Bordeaux, quand j’habitais là-bas. Quand j’ai déménagé à Rennes, on est resté en contact. C’est là qu’il a commencé à mixer, moi à rapper. Je t’ai parlé de la mixtape de Kroniker, ensuite il y a eu des maxis. Assez vite, on a voulu sortir une cassette. On aimait beaucoup ce format, on en achetait dans les shops… c’était déjà la fin mais ça se faisait encore. Et on aimait le format deux fois 45 minutes. Faut les tenir quand même, 90 minutes de ‘zique avec que des instrus à nous. C’était du boulot. Ce qui nous manquait, c’était un beatmaker. Parce que ni Remo ni moi ne faisions d’instus ou n’avions de machines. Ça s’est fait complètement par hasard.

Remo était en vacances à Rennes. C’était en hiver en 2001 ou 2002. On écoutait Radio Campus, et on a entendu une instru passer. On a kiffé. On a appelé juste pour savoir ce que c’était. Le mec a dit « C’est un son à moi que je viens de passer, donc si vous êtes dans le coin, passez ». On a marché, il n’y avait pas de bus, on n’avait pas de voiture. On a marché dans le froid. On est allé à la rencontre de ce mec. C’était Teddy. Et on lui a proposé assez vite ce projet de groupe. On lui a parlé du format cassette, dit qu’on cherchait un beatmaker. On avait des références communes dans tout le rap indé de l’époque. Les Def Jux, Big Dada, Company Flow, etc. Lui était encore plus barré musicalement. J’ai bossé très longuement sur toutes ses instrus, qu’on faisait valider à Remo. Tout se faisait, toujours, à distance. On avait la prétention de sortir une bonne cassette.

Et vous ne connaissiez pas du tout les rouages…

Pas du tout ! La SDRM, fabriquer une cassette, la déposer dans les magasins… Tout ce qui est label, tourneur, etc. On ne savait même pas que ça existait. Des contacts dans le rap, on n’en avait pas beaucoup. On s’est dit qu’on allait mettre ça dans des shops, et que si on vendait 100 cassettes on était bon.

Question classique : c’était difficile en tant que provincial de vous développer ? Ou vous n’aviez même pas cette prétention ?

On ne réfléchissait pas à tout ça… Je pense que c’est plus facile aujourd’hui, parce qu’internet s’est tellement démocratisé quen peu importe que tu sois de Montpellier, Lille, Strasbourg ou Brest, si tu as un Facebook, un Soundcloud, un Twitter, un Instagram, tu fais ce que tu veux. Pour nous, au début, il y avait les forums internet. On a profité de ce réseau là pour communiquer sur la sortie de la cassette. Il y avait un réseau sur 90BPM, sur quelques forums hip-hop… Et après, ce qui nous a aidé, ce sont des relais média auxquels on ne s’attendait pas. On a eu quelques beaux papiers sur des webzines… On a fait des premières parties, je ne sais plus comment ça s’est fait. La Rumeur, c’était le premier concert qu’on faisait de notre vie dans une vraie salle de concert.

« Les minots qui écoutent Jul ou Maître Gims aujourd’hui […] vont avoir l’impression que je leur sors une dissertation de philo. Alors que j’ai pourtant un champ lexical hyper simple. Ce sont des images que je crée. Il n’y a rien de compliqué dans ce que je raconte. »

Justement, comment s’est établie cette connexion ? Vous avez fait un certain nombre de dates avec eux ensuite.

(Il réfléchit) Je ne sais plus. On s’est retrouvé à l’Astrolabe à Orléans. Ils venaient de sortir L’ombre sur la Mesure. On venait de sortir la cassette. Je me rappelle qu’Hamé nous en avait acheté une. Il avait écouté, il avait apprécié. Il avait tenu à la payer d’ailleurs (sourire). Et depuis, nos routes se sont croisées très souvent, parce qu’il y avait forcément un fil conducteur au niveau de l’esthétique, du public. On s’est souvent retrouvé à jouer avec La Rumeur, période Regain de Tension. Avec Zone Libre et Casey, aussi. C’était assez évident comme plateau.

Voilà la question à laquelle tu t’attendais presque. Dans la plupart des interviews que j’ai pu lire, tu es défini comme quelqu’un d’esthète, qui écrit « bien ». Et j’ai l’impression que c’est une image dont tu veux te défaire. Ou, du moins, que tu t’en défends…

Je pense que c’est une erreur de vouloir s’en défendre. Je pense que tu écris comme tu écris, et que tu n’es pas du tout maître de la façon dont ça va être perçu. Tu ne pourras pas empêcher les gens de te mettre dans des cases. Les minots qui écoutent Jul ou Maître Gims aujourd’hui, ils ne vont pas capter ce que j’écris. Ils vont avoir l’impression que je leur sors une dissertation de philo. Alors que j’ai pourtant un champ lexical hyper simple. Ce sont des images que je crée. Il n’y a rien de compliqué dans ce que je raconte. Après, tout dépend de ce qu’on appelle bien écrire. PNL, je trouve qu’ils écrivent très bien. Tu dis ça à plein de gens, ils te regardent comme ça (il mime) : « Mais qu’est-ce que tu racontes ? ».

Moi, je ne suis pas du tout séduit par l’écriture d’un Oxmo Puccino aujourd’hui, par exemple. C’est un avis personnel. J’aime les trucs imagés. J’aime les textes où, quand tu fermes les yeux, tu as des images qui défilent. Tu ne sais pas bien ce que ça raconte, mais ça fait naitre des choses. Je ne sais pas si c’est abstrait, surréaliste… J’ai l’impression que c’est presque moins compliqué d’écrire comme je le fais, où ça part un peu dans tous les sens, que de s’en tenir à un thème précis. Un sujet qu’on va développer. Ou un storytelling. Ça, c’est compliqué.

Tu en as déjà fait quelques-uns.

J’en faisais au début, oui : « Huit minutes », « Le Dernier Chapitre », ou « Salle 101 ».

Dans l’aventure Psykick Lyrikah, quelque chose m’a marqué : l’instabilité au niveau de la composition des membres. Il y a eu DJ Remo, TeddyBear et toi. DJ Remo est parti. Olivier Mellano est venu. TeddyBear est parti…

C’est le bordel (sourire). Au départ, on était 3 sur la mixtape. Dans Des lumières sous la pluie, on n’était que 2. On a été présenté comme un duo. Ensuite, c’était comme Squat avec Assassin, il n’y avait plus que moi. Mais j’ai gardé le nom. Et à partir de ce moment-là, ce que les gens ne savent pas vraiment, c’est que je fais tout, dans Psykick. Je compose les musiques et j’écris les textes. Tous les gens qui gravitent autour sont des gens que j’invite dans le projet. Olivier, je l’invite au studio poser des guitares sur des trucs que j’ai écrits et composés. On l’invite sur scène. Robert Le Magnifique est là pour l’aspect technique et scénique. Finalement, j’ai gardé ce nom de groupe, mais c’était un groupe de scène. C’était devenu mon projet solo. Je pense que c’est pour cette raison qu’au terme de 7-8 albums, je me suis dit que j’allais enterrer ça, fermer le bouquin. Psykick, c’est 10 ans de carrière, avec toutes les formations que ça a eu. Maintenant, je sors des disques sous mon blaze d’artiste solo.

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Comment en es-tu venu à la production ?

Sur la mixtape, j’avais un son ou deux. J’avais un tout petit sampleur, et pas d’ordinateur. C’était un sampleur audio. J’enregistrais des samples de CD’s que je découpais. Ensuite, il fallait tout jouer. Si ton instru durait 5 minutes, il fallait jouer 5 minutes de charley, que je mettais dans les temps après. Après, tu faisais des breaks, des structures. Donc très vite, j’ai vu que mon côté musicien prenait le dessus. Et que si je me cantonnais aux textes, j’allais être frustré. Donc, quand Teddy est parti à Paris et que je suis resté à Rennes – après Des lumières sous la pluie – j’ai pas mal gambergé. J’ai acheté un ordinateur. Tepr ici présent (pour le concert d’Arm et Tepr à Toulouse, ndlr) m’avait, à l’époque déjà, appris à me servir de Reason. J’ai commencé à faire des sons, et quand ça a commencé à être solide, j’ai commencé à rapper dessus. À mettre sur disque. Le premier album à être vraiment produit, c’était Vu d’ici.

Tu te verrais faire un album d’instrumentaux ?

Je l’ai fait pour le théâtre. Mais je ne sais pas… Pour moi, il faudrait un concept derrière. Il faudrait un thème fort. C’est plus facile quand ça doit illustrer quelque chose. Pour une pièce de théâtre, on s’est dit que ça ne devait être quasiment qu’instrumental. Le spectacle est quasiment muet, donc ça s’y prêtais bien. J’ai juste écrit une chanson pour la fin du spectacle. Tenir instrumentalement sur un album complet… je ne sais pas.

À l’époque, Dan The Automator sortait ses projets en version instrumentale…

C’était les versions instrumentales de Dr Octagon, Deltron, etc. C’est vrai. Il y a Company Flow qui avait sorti un album instrumental, Little Johnny from the Hospital. Il faut tenir. Quand ça n’est que des boucles et que ça dure 3-4 minutes… Je ne sais pas si les albums instrumentaux vieillissent bien. Si je réécoutais cet album de Company Flow ou même des albums de DJ Krush de l’époque… Est-ce qu’on est prêt à écouter un beat hyper minimaliste pendant quatre minutes avec juste des petits bruits par-dessus ?

« Les ateliers d’écriture, ça te remet les pieds un peu sur terre. Tu n’es pas sur scène avec un gros son, à vendre ton disque. Tu es Loïc, qui vient faire un atelier d’écriture dans telle maison d’arrêt. »

Vous avez été conviés par la compagnie Unijambiste pour deux pièces de théâtre. Est-ce que ça te donnerait l’envie d’écrire ou composer pour le théâtre, voire le cinéma ?

Hamlet, c’était moi et Abstract Keal Agram. Et Richard III, c’était avec Olivier Mellano. Dans Hamlet, j’intervenais en tant que rappeur. Je venais dans le spectacle et je rappais des morceaux qui résumait des actes. Et dans Richard III, on m’a aussi un peu fait jouer le comédien.

Jouer, ça te plairait ?

Au théâtre, honnêtement, non. C’est un truc qui m’a plu sur le moment, qui m’a beaucoup appris.

Scéniquement parlant ?

Oui, par le rapport au plateau, au texte, à la musique, au déroulé du spectacle. Et le rapport au public, qui n’est pas le même. Ce sont des gens assis dans des fauteuils, très attentifs. Et si je continue à travailler avec ce metteur en scène, c’est aussi parce que c’est un ami. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est plus l’aspect musical. Composer pour Inuk, c’était parfait pour moi. J’ai eu un vrai travail de composition. Carte blanche – avec des directives artistiques du metteur en scène, évidemment. Et après, le spectacle tourne avec la musique et moi je repars dans mes trucs. Ça me plait. Ce que j’apprécierais beaucoup, c’est écrire pour des gens. Mais pas forcément pour le théâtre. Écrire de la variété française, par exemple.

Des idées en tête ?

N’importe qui. N’importe quel truc de variet’ un peu pété, j’écris. Si je peux faire sonner, dans la bouche de quelqu’un qui va jouer à Taratata, ce morceau tout lisse avec un texte qui fait naître des trucs, je suis preneur. J’ai eu quelques plans qui n’ont pas abouti, mais ça l’exercice m’intéresse bien.

Tu as fait des ateliers d’écriture.

Quand je ne tourne pas, oui.

Qu’est-ce que cela t’apporte ? Et à ceux qui les suivent ?

Je le fais un peu en milieu scolaire, souvent en milieu carcéral. Tu débarques, personne ne te connait. Personne n’a jamais écouté ta musique, tu n’es personne. Tu pars de zéro, et tu essaies de construire un truc avec les gens. Parfois, tu découvres de supers choses. Souvent, tu as des mecs qui rappent déjà. Eux, ils ont envie d’enregistrer 15 morceaux dans la semaine (sourire). Limite de sortir une mixtape que tu mixes et masterises. Et puis, dans le scolaire, tu sais très bien que tu ne vas pas sortir « Melody Nelson » de Gainsbourg. Mais il faut essayer de tirer le maximum de chacun. Essayer de les faire chanter, de décoincer un peu les timides, de pousser ceux qui écrivent bien. Ce sont des exercices intéressants.

Je ne vais pas te mentir. Artistiquement, ça ne me nourrit pas d’inspiration. Mais avec ce statut d’artiste, ça te remet les pieds un peu sur terre. Tu n’es pas sur scène avec un gros son, à vendre ton disque. Tu es Loïc, qui vient faire un atelier d’écriture dans telle maison d’arrêt. C’est bien, philosophiquement parlant. C’est aussi le rôle des artistes, de ne pas trop s’enfermer dans des bulles ou des tours d’ivoire… Ce que j’aime bien, pour les mecs qui ne savent pas trop quoi faire, c’est essayer qu’ils donnent le maximum, et en gardent un petit souvenir. Pour les mecs qui rappent, c’est leur ramener des faces B qu’ils kiffent. Essayer de faire des morceaux carrés. Le soir, j’essaie de faire sonner ça puis essaie qu’ils aient 2-3 morceaux à la fin. Avec les petits, c’est différent, parce qu’il y a un travail ludique à faire. Se placer devant le micro, respirer, être dans les temps. C’est plus technique.

Des jeunes de quel âge?

Sur Inuk, j’ai fait beaucoup d’ateliers avec des élèves de CE2, CM1, CM2. Parfois des collégiens aussi.

Comment est né le projet de lecture publique du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire (2013) ?

De Mellano. C’est lui qui m’a parlé du livre. On était en studio à Paris. Il est passé en coup de vent. Il a écouté des morceaux, et il m’a foutu ce livre dans les mains. Il m’a dit « je viens de lire ça, il faut que tu le lises, qu’on en fasse un truc ». Donc je l’ai lu. Pas évident, quand même. C’est une écriture parfois très simple, et qui parfois en fait des caisses. Et puis ça raconte beaucoup de choses qu’historiquement, on a un peu de mal à situer. Césaire, homme politique, poète, la Martinique, le contexte politique de l’époque… on n’a pas toutes les clés. On l’a fait dans le cadre d’une créa à Rennes. On l’a créé le dimanche, on l’a joué le lundi après-midi. On a coupé beaucoup de passages autour des Antilles et de la Négritude, surtout que c’était nous qui le faisions. On ne voulait pas se faire dépasser.

Tu veux dire en tant que personnes blanches ?

Par exemple. Et on savait qu’on allait le jouer dans une médiathèque où il n’y aurait que des babtous. On voulait que la portée du texte soit la plus universelle possible. Je ne sais pas si c’est un bon choix. On s’est senti de garder les passages plus lyriques autour de la nature. Autour de l’oppression aussi, mais moins ciblée. Et autour de l’homme libéré de ses oppresseurs. On en a fait un truc super brut, qu’on a joué deux fois durant la journée de création. On en a fait une captation sonore qu’on a mise sur internet. On a voulu faire un petit disque pour le filer au gens après, mais on n’a jamais eu de réponse au niveau de la part des ayants droit. Ce n’est pas faute de les avoir contactés. Maintenant, on le joue très rarement. Quand on nous le propose et que le planning s’y prête, on le fait, mais on a dû le jouer seulement 5 ou 6 fois depuis la création. C’est un texte que je connais, mais il y a des parties que je ne comprends que maintenant, en tout cas à ma façon.

Ce qui m’a frappé, lors de sa mort, c’est qu’une personnalité politique comme Sarkozy a mis en avant la seule dimension poétique, alors qu’il était très loin de n’être résumé qu’à ça…

Il y a des gens qui ne le connaissent que comme Maire de Fort-de-France. Qui ne savaient même pas qu’il avait sorti des livres.

Casey a dit qu’elle pensait, petite, que c’était le roi de la Martinique. Quel recul as-tu maintenant par rapport au texte?

C’est un très beau texte, et je pense que mis en musique, c’est cool. J’aimerais bien le voir mis en musique par des Antillais, par exemple, avec toute la portée que ça peut avoir. Parce que les deux seules adaptations qu’il y a eu, c’est nous et Serge Tessot-Gay/Marc Namour (La Canaille), qui ont adapté le texte au même moment. Ça n’est pas un reproche, mais un constat. Je trouve ça cool, mais il faudrait que ça ait une autre portée, tu vois. Tu m’as parlé de Casey. J’adorerais l’entendre de sa bouche.

C’est peut-être une question de génération, mais dans toute ta carrière discographique, il y a très peu de clips. Souvent en noir et blanc. Et souvent, on ne te voit pas. Est-ce une volonté ? Un manque de moyens à l’époque ?

Le fait qu’on ne me voit pas, c’est voulu. Je ne suis pas à l’aise avec l’image, ça me fait chier. Il faudrait vraiment qu’on me filme sans que je le sache. Qu’on diffuse des images presque du quotidien. Qu’on ne me voit pas faire du play-back devant la caméra, parce que les deux seules fois où je l’ai fait, ce sont des images que je ne peux pas regarder (sourire). Ce n’est pas de la fausse modestie. Je pense qu’il y a des gens qui sont doués avec ça. Peut-être qu’un jour – ne jamais dire jamais – je le ferai, ce sera bien foutu et j’en serai satisfait…

Tout ça ajouté, effectivement, au manque de moyens. Et surtout, c’est vrai qu’on est issu d’une génération qui n’est pas aussi maline et débrouillarde que les jeunes qui arrivent. Au niveau de l’image, de la communication et des clips. On n’avait pas trop les connaissances pour ça, pas trop les contacts. Les premiers clips qui sont sortis, c’était une horreur. Le clip de « L’Aurore », c’est un prof de la fac de Rennes II qui m’a proposé de faire ce truc dans une manif. Et le truc a été mis en ligne alors que je n’étais même pas au courant ! Il n’a pas été travaillé, étalonné, et c’est peut-être le clip qui a le plus tourné. Jusque-là, c’était un faux clip : un réalisateur (Hélier Cisterne) qui avait utilisé des images d’un de ses courts-métrages, avec un mec qui graff dans l’métro.

Les deux seuls vrais clips c’est « Jamais trop tard » et « La nuit ». Le premier est assez conventionnel. Avec le temps et le budget qu’ils avaient, je trouve qu’ils s’en sont très bien tirés. Encore une fois, je n’apparais pas – c’était voulu. Pour « La nuit », c’est moi qui ai contacté un jeune réalisateur lyonnais, Hugo Bernatas. Il fait beaucoup de vidéos de skate board. Des trucs urbains avec des travellings. Et j’avais kiffé. J’ai été surpris quand il nous a fait sa proposition, parce que c’était pas du tout ce à quoi je m’attendais. On s’est mis d’accord sur ce truc très étrange, cette fille…

Bref, l’image n’est pas notre point fort. Quand je vois ce que les minots sortent aujourd’hui, je me dis que putain, eux ont tout pigé. De chez eux, sans grands moyens, ils arrivent à sortir des sons qui sonnent de ouf, il ont des clips de ouf, et ils déplacent des gens. Je trouve que dans les générations actuelles, il y a une dynamique. (Il réfléchit) Ils ont toutes les clés. Il y a plus de ponts entre les jeunes qui font de l’image et les jeunes qui font du son. Ils savent tout de suite où aller. Ils savent comment faire avec l’image, la communication. Il y a beaucoup d’interview que je lis où ça ne parle pas de musique, mais de com’, réseaux sociaux, lisibilité de projet. Ils sont plus business, management. Ils en savent davantage, quoi… Nous, je pense qu’on est arrivé à une période bizarre, c’était les débuts d’internet, de Myspace. On s’en est servi un peu, mais il n’y a pas eu d’explosion. Et puis, maintenant, on fait comme on peut avec nos réseaux sociaux. Mais je pense que les gens qui me suivent dans ma musique ne sont pas addicts des réseaux sociaux. Pas mal de fois, je vois passer des messages du style « Ah ben tu jouais dans telle ville, j’ai pas vu »… Mais ça fait 3 mois qu’on martèle sur Facebook, Twitter et tout ! Alors que 99,9 % du public des jeunes, aujourd’hui, au moment où tu postes, a une notification dans son smartphone. Ils répondent, ils réagissent. Je pense que c’est un truc qui a changé la donne. Clairement.

Ça coïncide avec la chute de ventes physique…

Complètement. Combien d’artistes aujourd’hui pèsent en terme de visibilité ou de médiatisation sur internet sans faire beaucoup de concerts ni de ventes en physique. Je ne te parle même pas du vinyle. Je ne suis même pas sûr que Jul fasse du vinyle. PNL, ils n’en font pas. C’est pas leur public. Il y a plein de groupes qui ne font que du digital, ou même du digital gratos. Ils s’en foutent. C’est juste une carte de visite qui leur permet d’exister. Et à côté, ils vont tourner des clips, ils vont faire des DJ sets. C’est un autre délire. Nous on est encore dans la vieille formule. On fait un album, un clip pour la sortie, une tournée. Et à la fin de la tournée on souffle un peu et on repart en studio. Cette formule est peut-être dépassée.

Il y a eu différents labels au long de ta carrière. Pour quelles raisons ?

En dix ans de carrière, je me suis fâché avec très peu de gens. Je touche du bois. Idwet était un micro-label rennais tenu bénévolement par trois passionnés, qui avaient des jobs à côté. De l’artisanat, vraiment. C’était super, parce qu’ils nous ont permis de sortir le premier album. Ils nous ont apporté plein de choses. Et puis, la vie professionnelle allant, deux ont quitté le projet. Idwet est devenu une seule personne qui gérait les sorties comme elle pouvait. Au bout d’un moment, ça s’est essoufflé. On a senti qu’il fallait que tout ça s’arrête, que ça avait fait son temps. On a alors rencontré Yotanka via Robert le Magnifique. On a testé un album avec eux. Ça s’est bien passé, et jusqu’à présent, on continue. On a sorti Jamais Trop Tard et Psaumes avec eux.

Les Courants Forts (LZO Records), c’est différent. Ça trainait dans des disques durs. On était prêts à l’abandonner, quand Lartizan s’est proposé de le mixer et de le sortir. C’est vraiment lui qui a sauvé le projet : home studio, etc. On a vendu très rapidement le peu qu’on a produit, puis on a fait quelques petites dates. Un peu comme avec Psaumes, en fait. Faire très peu de dates était un choix.

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Pour quelles raisons ?

On voulait se faire plaisir avec un disque, et on n’avait pas forcément envie de le défendre sur scène. On voulait le sortir comme ça et retourner à nos projets respectifs. Le tourneur nous a dit qu’il y avait quand-même quelques opportunités. On a fait un compromis : s’accorder le luxe de choisir quelques dates, de cibler un peu. On aime bien, comme avec Psykick, tourner les pages et se remettre au boulot.

Hormis Les Courants Forts avec Iris et Psaumes, toutes vos couvertures sont sombres. Un choix, également ?

De la même manière que pour les clips, je ne te cache pas que l’image, ce n’est pas forcément un truc que l’on contrôle toujours… J’ai toujours été bercé par l’esthétique un peu sombre, dans le rap français un peu dark, avec les capuches, les lampadaires, les murs graffés, les parkings souterrains… J’ai aussi bossé sur deux albums de suite avec le même photographe, qui est vachement là-dedans : des esthétiques un peu floues, le fait qu’on ne voit pas trop ma tête. Ça collait avec le fait qu’on ne me voit pas trop dans les clips.

Actuellement, on en revient. Peut-être parce qu’on assume un peu plus le côté lumineux – ce qui ne nous a pas empêché de sortir un clip encore assez sombre. Mais j’aurais moins de problème à paraitre aujourd’hui sur un disque. Alors qu’à l’époque, je penchais pour le côté mystérieux, menaçant. (sourire) Il y en a tellement eu des pochettes comme ça.

« J’adorerais entendre Cahier d’un retour au pays natal de la bouche de Casey. »

Tu vas sortir un album sous l’entité Arm. Ce sera le premier sous ce nom. Comment prépares-tu ce projet ?

Je ne me pose pas trop de questions. L’important sera de fermer la page Psykick. Psychologiquement, ça me libère de pleins de choses. Je me sens moins, dans les textes et les musiques, de coller à l’image des albums précédents. Là, je compose des trucs plus calmes. J’ai trois ou quatre morceaux qui sont carrément chantés. Avec parfois un peu d’auto-tune, parfois non. Je n’aurais peut-être pas osé faire ça à l’époque de Psykick. Je m’en serais tenu à un fil rouge précis, une sorte d’éthique très rigoureuse.

Donc je le prépare hyper sereinement. La difficulté va être de ne pas trop partir dans quinze directions différentes. Parce qu’il y aura des morceaux durs et des morceaux un peu plus calmes, plus feutrés. Là je viens de terminer un morceau boom-bap avec une boucle soul et un beat à 90 BPM. La difficulté va être rendre tout ça cohérent. Mais aujourd’hui, à 36 balais, je m’en fous complètement de savoir comment ça va être reçu, ou si les trucs chantés vont être accueillis à la hache par les puristes comme une trahison (rires). On en a, un peu, plus rien à foutre. Ça fait 10 ans qu’on fait ce qu’on a envie de faire. Donc on continue. Je précise pour l’autotune que je l’utilise à ma manière. Je me tiens beaucoup au courant de ce qui se fait, et il ne s’agit en aucun cas de plagier. Il peut y  avoir une façon de l’utiliser qui est démentielle. Quand tu l’entends chez James Blake ou chez Bon Iver, ça n’a pas ce côté fête foraine. (rires)

Tu es passé par pas mal d’horizons musicaux différents. Y a-t-il d’autres facettes que tu aimerais explorer ?

Il y a plein de trucs que j’aimerais faire. Mais est-ce que j’aurai le temps ? Est-ce que je serai efficace partout ? Il ne s’agit pas de toucher à tout pour sortir n’importe quoi. Quand on écoute plein de musiques différentes et qu’on se retrouve derrière les machines, la difficulté, c’est de rester cohérent au sein d’un projet. Il y a des facettes que je n’ai pas. Par exemple, tout ce qui est culture clubbing. Culture qu’a Tanguy (Tepr) par exemple. Chose dans laquelle je ne pense pas m’aventurer. Mais pourquoi pas sortir un jour un album avec seulement des boucles, à la Ghostface. Ou avec seulement une boite à rythme, un truc très minimaliste. Ou encore quelque chose de très feutré avec des quatuors à cordes.

Propos recueillis par Banso ADOU