L’actualité aux USA est brûlante. L’élection de Donald Trump a secoué bien des gens, et nombre de hip-hopeurs. Même si certains, on pense à Killer Mike, soutien de Bernie Sanders, ne voyaient pas pour autant Hillary Clinton d’un bon oeil, tout en ne donnant aucun crédit au Républicain.

Toujours est-il que l’accession au pouvoir du magnat de la finance et de l’immobilier va faire grincer des dents, tant sa campagne pue le sexisme, le racisme, l’indécence. On ne dira pas que l’autre camp était un modèle de vertu, mais Trump fait peur à une partie de l’Amérique. Dans ce scénario qui a longtemps semblé improbable -peu de sondeurs le donnaient net vainqueur- des rappeurs ont souvent donné de la voix pour le critiquer, Smoke DZA par exemple, ou A Tribe Called Quest sur son album sorti ce mois. Si on aime les sonorités hip-hop, les tempos, le rap, même quand il parle pour ne rien dire, on apprécie aussi quand il s’élève pour dénoncer et joue son rôle de haut-parleur. Gageons que beaucoup de MC’s américains continueront, avec force rage, d’élever leur voix face à tant de putasserie. En rappelant d’autres facettes de l’Amérique, à la manière d’un Common qui, comme en écho au «Make America Great Again» du président élu, titre son dernier album Black America Again… Vous le retrouverez d’ailleurs ci-dessous, dans notre sélection de novembre. Bonne lecture.

Gucci Mane/Lil Uzi Vert – In O4’ (Prod. DP Beats)

Depuis sa sortie de prison cet été, Gucci Mane a repris son rythme habituel de 14123 projets par an. Après son album Everybody Looking et la mixtape Wobtober, il a sorti ce mois un EP décevant avec un Future pas au mieux de sa forme, et ce projet bien plus croustillant avec la révélation 2016, Lil Uzi Vert. Le mélange entre l’énergie du jeune rookie de Philadelphie et le Burr de Guwop prend parfaitement. Et c’est In O4’, très bien produit par DP Beats, que nous avons choisi d’extraire.

G-Herbo – Strictly 4 my fans (Prod. C-Sick & DJ L)

Il faudra un jour revoir la position de G Herbo/Lil Herb sur la carte rapologique de la jungle qu’est Chicago. Souvent oublié et placé derrière les Lil Durk, Chief Keef, Lil Reese et autres King Louie, l’enfant de Terror Town, quartier réputé pour sa grande violence, a depuis ses débuts en 2012 opté pour la qualité plus que la quantité. Strictly 4 my fans n’en demeure pas moins son sixième projet en cinq ans, et un an après Ballin’ Like I’m Kobe qui reste certainement son projet le plus abouti, il semble s’être résigné à toucher un grand public comme en atteste le titre de l’album. Pas de featuring ronflant, des textes toujours plus violents, et pas de collaboration avec pontes du beatmaking. L’introduction en est un exemple parfait : pas de refrain et trois minutes de déblatérations sauvages comme seule la grande cité de l’Illinois sait l’offrir.

Project Pat – Head Crack/Trap Travesty

Les vétérans ont toujours faim. Dans l’ombre de Juicy J que l’on cite régulièrement comme l’inventeur de l’élixir de jouvence sur la scène américaine, il en existe un autre qui continue de surprendre année après année. Âgé de 43 ans, Project Pat en est déjà à son troisième projet de l’année, le quatrième volume des Street God. La recette est toujours la même et ce n’est pas pour nous déplaire. Sur des productions de Lil Awree, Zaytoven, Nard & B ou encore C4, Patrick Houston montre qu’il est toujours aussi habile dans cet exercice qu’est la musique de rap et qu’il a sur vieillir en même temps que son art.

Czarface – Dust feat. Psycho Les (Prod. 7L)

Après un premier album qui avait ravi la critique en 2013, Czarface avait laissé un second album plus fade (Every Hero Needs A Villain, 2015). 7L & Esoteric et Inspectah Deck remettent les pendules à l’heure en cette fin d’année. A Fistful Of Peril est de ces albums qui s’écoutent d’une traite. C’est énervé, mais parfois froid. Évoluant dans un univers aux frontières du réel et des comics underground, Czarface transporte dans son combat Good vs Evil. Sur du beat sombre les bostoniens et le new-yorkais font le pont parfait entre 1994 et 2016, entre fougue et folie canalisée, bien accompagnés de leurs nombreux invités. Très bel exemple que ce « Dust » avec la présence de Psycho Les (Beatnuts).

A Tribe Called Quest – Conrad Tokyo feat. Kendrick Lamar (Prod. Q Tip)

À la première écoute, ce dernier cru d’A Tribe Called Quest laissait comme un goût d’inachevé. L’attente était forte, et n’étions nous pas trop impatients, trop sûrs, certains de tenir une pépite pour les 10 prochaines années ? Un sentiment peut-être exacerbé par la présence d’enregistrements du regretté Phife Dawg. Finalement la seconde écoute sera la bonne. Car We Got It Fom Here… Thank You 4 Your Service est de ces albums  qui ne dévoilent leur richesse qu’avec une oreille prête. Les lignes de basse y sont excellemment bonnes, les superpositions de sons subtiles. Les flows sont au diapason, mais les voix laissent régulièrement l’instrumentale prendre la tête d’affiche, sans pour autant que celles-ci saisissent tel un banger. Non, il faut les apprivoiser, les laisser nous envahir pour en saisir toute la qualité. Comprendre les changements brutaux, les influences jazz, rock, reggae, ou sons synthétiques de l’école Dilla… On pourrait en réclamer du hit immédiat, plus brut. L’auditeur pressé se laisserait prendre par un son sucré, quand le plaisir ultime peut finalement se trouver dans des des notes plus complexes, plus élaborées, parfois plus difficile d’accès aussi. Mais c’est finalement la force de cet opus : donner l’impression de ne pas lâcher toute la sauce, pour dévoiler ses saveurs avec encore plus de force. Nous aurions pu choisir «Ego», «Dis Generation», mais ce « Conrad Tokyo », avec Kendrick Lamar, est une parfaite illustration de la puissance de cet album. Un projet qu’on écoute avec délectation, au casque en fermant les yeux, ou bien en concert, se laissant envahir par les envolées électroniques des claviers, et sa complexité musicale si jouissive.

Run The Jewels – 2100 feat. BOOTS (prod. El P)

Début décembre, Run The Jewels a laissé plus d’informations quant à la parution de leur prochain album. Ce sera en janvier prochain. Et clairement, ce sera un des albums de l’année 2017, si l’on en croit la qualité des deux morceaux déjà sortis. Notamment ce «2100», sorti en novembre. Killer Mike et El-P, ce génie de producteur (cf. nos 10 Bons Sons consacrés à Def Jux) balancent encore un track torturé, aux sons délicieusement distordus au compressor ou quelque machine du genre. Le tout sur un beat et des nappes chaudes, des cordes endiablées, accompagnés par la voix de BOOTS. Un beat électronique, rythmé, et planant à la fois. Résolument hip-hop, sans renier des influences rock, électroniques, ou trip-hop. Vivement janvier.

Rapsody – OooWee feat. Anderson .Paak (Prod. Khrysis)

Sans prévenir, l’ex protégée de 9th Wonder chez Jamla Records vient de sortir un EP gratuit, Crown. Rapsody, aujourd’hui signée chez Roc Nation (label de Jay Z) propose 10 titres où elle invite notamment Ab-Soul, Moonchild, ou Raphael Saadiq. Ce gratuit a la saveur du bon plan, tant chacune des pistes révèle des ambiances à faire bouger la nuque. On a choisi ce morceau avec le très demandé Anderson .Paak, dont le timbre légèrement éraillé, colle parfaitement à la douce instrumentale de Khrysis et au rap gouailleur de la rappeuse de Caroline du Nord.

YG – I Be On feat. 21 Savage

Il est de notoriété publique que YG est affilié aux Bloods. Le rappeur de Compton brandit donc la couleur du gang, rouge, avec sa tape Red Friday, le jour du Black Friday aux USA. On ne vante pas la mise en avant des gangs, même si le gangsta rap ne date pas d’hier, et on préfère la posture de repenti d’un Game qui prône l’apaisement à LA et ailleurs. Mais, si on ne s’attache qu’à la musique, la tape de YG est extrêmement bonne et mérite artistiquement sa place ici. Le Young Gold a le flow au point, comme son acolyte 21 Savage, gérant parfaitement une instru qui sous des notes échos et clap très modernes, dévoile et un côté légèrement dark, enfumé. Surprenant contraste avec le clinquant et l’opulence envoyés dans les lyrics.

Common – Black America Again feat Stevie Wonder (Prod Karriem Riggins & Robert Glasper)

Sorti le 4 novembre sur Def Jam Records, Black America Again est le 11ème album de Common. On retrouve dans ce projet tous les ingrédients et les thématiques qui ont fait le succès du rappeur/chanteur originaire de Chicago. Ce nouveau projet, très axé sur les disparités envers la communauté afro-américaine, fait particulièrement sens, dans une actualité marquée notamment par les violences policières. Il y parle de racisme, de colonisation, des inégalités entre les classes sociales, de lutte, des « ghettos », de l’éducation… Bref, Common est remonté et laisse parler sa rage.

Derrière les machines, on retrouve Karriem Riggins avec qui Common avait déjà collaboré pendant de longues années. Le producteur remplit une nouvelle fois sa tâche avec brio, en n’oubliant pas de rendre plusieurs hommages à certains artistes : Ol’Dirty Bastard, Boogie Down Productions, A Tribe Called Quest ou encore J Dilla. Le morceau éponyme, featuring Stevie Wonder (excusez du peu) est un véritable bijou cinématographique : un court métrage de 22 minutes d’une beauté époustouflante… Voyez plutôt.

Blu x Union Analogtronics – Whatever

Après un projet avec Ray West sur Crenshaw Jezebel, avec Fa+e sur Open You Optics To Optimism et avec Nottz sur Titans In The Flesh, c’est avec les français d’Union Analogtronics que Blu a choisi de collaborer pour son 4eme opus de l’année. Signé chez Fat Beats Records (Black Milk, Masta Ace, Kool G Rap…) et réalisé entre Paris et Los Angeles, l’album nous propose des productions mêlant jazz, hip-hop, beats futuristes et sonorités analogiques. Blu, toujours aussi à l’aise peu importe la production, délivre son rap de la manière qu’on connait : nonchalamment, en toute quiétude. Un peu comme sur la cover de l’EP, avec ce tigre sur le canapé.

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