Quand il s’agit de parler de hip-hop américain dans les grandes largeurs, on oppose souvent des grands styles, on les compare. De par leur vocation (festif, conscient…), leurs sonorités, les samples employés, les influences (jazz, rock, soul…), les cercles dans lesquels ils sont écoutés… Des dizaines de sous-genres sont recensés, pas toujours de manière très juste. Tout cela crée des discussions à n’en plus finir, parfois barbantes, souvent passionnantes.

La distinction géographique s’insère bien évidemment dans ces discussions. Le grand truc, c’était l’opposition West Coast / East Coast dans les années 90. Bien sûr, on a assez tôt parlé du rap du Sud, d’Atlanta notamment. Passons sur quelques heures sombres, et la guerre montée entre les grandes figures de ces mouvements respectifs, pour nous attarder sur le rap West Coast. Cristallisé par NWA, autres Coolio (si, si, je vous assure), le rap West Coast tel que présenté dans les médias, fait majoritairement référence à Los Angeles. À juste titre, car LA est avec New-York City ou Atlanta, et à un degré moindre Chicago ou Detroit, l’une des toutes premières villes du milieu rap.

Mais parfois, de temps à autres, on cause aussi de la Bay Area. La Bay Area ou l’ensemble géographique de  la baie de San Francisco et d’Oakland. La Baie, comme on l’appelle, comme si elle était seule, unique. Elle est connue dans l’imaginaire collectif pour le Golden Gate Bridge, l’immigration asiatique, le bout des USA après la ruée vers l’or. Certains se rappelleront des courses poursuites au coeur de ses rues vallonnées dans Bullit, chef d’oeuvre du 7ème art avec Steve MacQueen.

Et plus encore que les villes dont nous avons déjà parlé dans ces Across The US, San Francisco est connue pour être LA ville en marge aux Etats-Unis. Une ville qui revendique son côté différent, point de départ ou d’extension de grands mouvements sociaux ou culturels. La côte Est a New-York, la côte Ouest a San Francisco.  La Beat Generation, le mouvement hippie, la lutte pour les droits des homosexuels, tous ont pour point commun La Baie. C’est aussi le lieu de naissance des Black Panthers, le mouvement afro-américain né dans les années 60 en réponse à l’oppression de l’establishment blanc.. Elle est aussi région de modernité et de richesse intellectuelle de par ses grandes universités (Berkeley, Stanford) ou l’innovation proposée par ses entreprises (la Sillicon Valley n’est pas loin).

Mais quid du hip-hop au milieu de tout ça ? Eh bien la région produit rapidement ce qui se fait de mieux, dans les mouvements mainstreams, comme dans les mouvement plus alternatifs. En 1995, c’est bien d’Oakland que sort l’un des bangers des années 90, « I Got 5 On It », de Luniz. La prod est signée de Tone Capone, un texan qui collaborera avec d’autres gars du coin (E40, Too $hort) mais surtout avec des texans :  Scarface, Devin The Dude, ou encore les Geto Boys.

Luniz, le duo formé de Yukmouth et Numskull, cause beaucoup d’herbe dans ce titre, et un peu de smooth drinking. Le succès est relativement éphémère, mais il est énorme : un million de copies aux States, 125 000 chez nous, 500 000 chez les voisins allemands… Rayonnement planétaire pour cette ode à la weed. Ils ne caracoleront plus jamais en tête des charts mais ce titre est probablement le morceau mainstream le plus connu dans les environs, et osons le dire, un des plus marquants en Californie. Dans la production comme dans l’imagerie, il résonne parfaitement comme la bande son de virées en lowrider, entre ghettos et plages à l’ombre des palmiers.

Mais ce morceau est aussi intéressant, parce qu’un remix, présent aussi sur le premier album de Luniz, Operation Stackola,  rassemble une partie de l’histoire du hip-hop de la Baie : Dru Down, Richie Rich, E-40, Shock G, Spice 1. Seul manque à l’appel Too $hort, en froid avec Yukmouth depuis des années.

Au-delà de l’immense E-40, tous ont leur petit succès, Richie Rich et son crew 415 ont inspiré Snoop Dogg et son 213, et il cartonnera avec son premier album Don’t Do It et son titre éponyme. Spice 1, lui, gardera les basses chaudes de la Californie mais y ajoutera plus de dureté avec son premier album (Spice 1, 1992). Moins festif, plus ghetto. Il est aussi un des producteurs reconnus dans la place à l’époque puisqu’il compose la plupart de ses morceaux, notamment le tube « Welcome To The Ghetto » (Spice 1) et « Trigga Got No Heart » (187 He Wrote, 1993), bande-son du cultissime film Menace II Society. Une autre preuve de l’ancrage de la région dans le paysage hip-hop, tant le film a marqué cette culture.

Et puis il y a Shock G, membre éminent de Digital Underground, groupe qui connut ses heures de gloire dès 1988. Il y a donc eu une scène hip-hop à SF avant les années 90, et pas seulement MC Hammer et son « Can’t Touch This » (oui, il est aussi d’Oakland). Digital Underground se pose à la fin des 80’s comme un des monuments de la côte Ouest, même si leur premier album sort en 1990. Moins hardcore que NWA, beaucoup moins reconnu aussi, c’est bel et bien ce posse qui lancera la carrière de Tupac Shakur en 1991 sur « Same Song »  (This Is An EP Release, 1991). Tupac, qui, s’il est né à NYC et a passé du temps dans le New Jersey, a vécu ensuite à Marin County, à quelques kilomètres de San Francisco, de l’autre côté du Golden Gate.

On le remarque, les pointures de la Baie viennent souvent d’Oakland,  peut-être un peu moins de San Francisco : Luniz, MC Hammer, Spice 1, Shock G ou même le défunt Mac Dre, non mentionné jusqu’ici. Seuls quelques-uns sortent du lot à San Francisco à cette période, comme Rappin 4-Tay, le RBL Posse ou Dre Dog. Les deux rappeurs les plus connus et les plus prolifiques, E40 et Too $hort ne dérogent pas à la règle et sont estampillés Oakland, ville probablement plus pauperisée que Frisco. Détailler leurs carrières serait compliqué et révélerait plus de la liste à la Prévert qu’autre chose. Néanmoins, rappelons combien ils ont influencé la scène hip-hop de l’époque, notamment Too $hort. Car si E40 commence à poser dès 1986, ses premiers albums solos et le succès n’arrivent véritablement qu’en 1993. Il crée son label (Sick Wit It Records) suite au petit succès engrangé avec son crew The Click, et ne signe un contrat avec Jive Records qu’en 94 avec le succès qu’on lui connaît jusqu’à aujourd’hui.

Too $hort aka le pope du pimp, le king des lyrics explicites, commence lui aussi au milieu des années 80 et déclame son style salace : il ne fait pas dans la dentelle. Ou plutôt si : il se délecte des froufrous de la gent féminine, et sera connu pour ça pendant toute sa carrière, n’hésitant pas à flirter avec le porno au début des années 2000, en produisant des vidéos qu’on ne relaiera pas ici… Réinstallé depuis 1996 à Atlanta, comme beaucoup de rappeurs, $hort a donné bien des idées et des libertés à ses condisciples en narrant la rue et les femmes, de manière pas toujours très respectueuse. Il n’a pas inventé ce culte de la femme-objet et du pimp/rappeur tout puissant dans le rap, mais il est probablement celui qui l’a le plus largement répandu, et assez tôt. Ce qui lui valut, avec Ice Cube, autre enfant de chœur, d’être le premier rappeur à se voir apposer le logo « Parental Advisory – Explicit Content » sur ses sorties. Une fierté pour lui on imagine. Toujours dans le coup aujourd’hui, on l’a vu beaucoup plus récemment poser avec le chanteur R&B G-Eazy, un des artistes  mainstreams de la Bay Area. Too $hort ou comment traverser les générations.

Si Oakland, et à un degré moindre San Francisco, deviennent un fer de lance d’une partie de la culture hip-hop West Coast, retrouver trace des endroits marquants, des lieux importants, s’avère être une tâche ardue pour les non-californiens que nous sommes. Le hip-hop de la Baie ayant éclos dans les quartiers difficiles, notamment d’Oakland, il est normal de retrouver quelques traces d’un club du nord de la ville, The Omni qui accueille de temps à autres des artistes reconnus. Nous sommes en 1988, 1989. Un peu plus tôt on trouve trace de concerts à l’Auditorium de Richmond, ville jouxtant Oakland qui, pour l’avoir traversée, n’inspire pas la plus grande des sérénités. Enfin avec les années 90, comme dans toute grande aire urbaine aux USA, un festival naît à Oakland (Hip-Hop On The Green), invitant les stars locales et nationales. Les clubs de San Francisco comme le 915 Club se mettent à créer des évènements (merci au site Amoeba pour ces infos). Seules les radios persistent surtout à passer plus de sons angelenos et new-yorkais, mais les avènements de 2Pac, E-40 ou Too $hort, changeront légèrement la donne.

Enfin, si vous pensiez avoir fait le tour de la question dans la Bay Area, sachez que vous êtes loin du compte. Comment l’une des régions des US les plus axées sur le contre-culture pourrait-elle utiliser et répandre des codes déjà vus à LA ou ailleurs, sans un tant soit peu se démarquer ? Oui, la Baie a son hip-hop décalé, underground, alternatif. Pire, c’est l’une des plus dynamiques qui existe. Où et avec qui commence-t-elle ?

« 93 ’til Infinity ». De 1993 jusqu’ à l’infini. Une boucle qui semble s’étaler sans souffrance jusqu’aux confins du temps. Un grain qui doit résonner pour toujours. Voilà comment les Souls Of Mischief ont placé leur flow de manière intemporelle sur la scène alternative. D’Oakland, de la Baie, des USA, du monde entier.

À mi-chemin entre The Pharcyde et De La Soul, ils se distinguent de l’autre scène citée plus haut, principalement par leur coolitude. Comme leurs contemporains de The Coup, eux aussi natifs de ce coin de la Californie. Là où Too $hort balance sa vie de pimp, où Spice 1 ou Richie Rich montrent les bras dans leurs clips, Souls Of Mischief embarquent leurs caméras à Yosemite, le parc naturel américain, ou sur les pistes de snowboard, autant que dans le studio ou sur les toits de la ville. Les rimes n’en sont pas moins bonnes, le son pas plus mauvais. Tout est question de goûts, mais nous aurions de notre côté presque tendance à dire que c’est meilleur, et à l’époque, un peu moins « facile » que les clichés habituels. Leur album, lui aussi intitulé ’93 til Infinity se hissera en 17ème position des charts hip-hop. Leurs albums suivants seront moins couronnés de succès. Qu’importe, ces quelques minutes sont gravées dans l’histoire du courant alternatif américain. Parce que ça sonne comme du pré-Lone Catalysts, du pré-Jurassic 5, mais bien avant l’heure donc.

Le quatuor s’insérait dans le mythique crew Hieroglyphics. Créé en 1991 par Del Tha Funkee Homosapiens, ce collectif abrite une bonne douzaine de membre. Accessoirement cousin de Ice Cube, avec qui il a commencé à rapper, Del délivre un rap plus décalé, se distingue avec un timbre de voix particulier, un phrasé qui traîne sur certaines voyelles. Son premier succès, le son « Mista Dobalina » n’est pas particulièrement différent en termes de productions de ce qui se fait à l’aune de la décennie 90. Samples de Parliament ou James Brown, un peu de saxo. Un refrain entêtant. Du rap cool, mais somme toute classique, de celui qui ne fait pas bondir les ménagères cependant, contrairement à celui de son cousin de NWA.

Mêlant carrière solo et gestion du collectif, dont la plupart des protagonistes se sont rencontrés durant l’adolescence, il parvient à pousser la sortie d’un label : Hiero Imperium. Label qui produit le collectif (et ses trois albums), les groupes du collectif (Souls Of Mischief, Extra Prolific) et quelques autres artistes dont la chanteuse Goapele ou le rappeur new-yorkais OC (DITC). Mais surtout Del s’éclate en solo, et rencontre un producteur de talent, Dan Nakamura, qu’on appelle Dan The Automator. Bien avant d’être le producteur de Gorillaz (2001), il est déjà un génie du hip-hop et du trip-hop, cette émanation downtempo et tellement plus aérienne et abstract du hip-hop qu’elle en délaisse à 90% la discipline rap. Ayant grandi à San Francisco, Nakamura, cet enfant des années 60 pianiste de formation, issu de l’immigration japonaise, est donc reconnu pour sa production. Il signe celle de Dr Octagon, un des alias du bizarre et talentueux Kool Keith. Trois ans après, en 1999, juste avant la rencontre avec Del, il vient juste de sortir le projet Handsome Boy Modeling School avec le rappeur Prince Paul (Gravediggaz, De la Soul). Ce n’est pas du trip-hop de Bristol à la Massive Attack, mais plus un mix entre le spleen de Portishead, les envolées jouissives de DJ Shadow (de Oakland lui aussi), et un côté plus hip-hop, en témoigne sa première tape Music To Be Murdered With (1989). Pas étonnant car après une enfance de violoniste, Nakamura a fait ses gammes de DJ via le turntablism. Ses talents de scratcheurs furent mis à mal lors d’une soirée par deux futurs grands : Q-Bert et Mix Master Mike. Imaginez la scène : années 80, une soirée de jeunes adolescents avec trois monuments du genre, tous trois de SF, qui se battent autour des platines à qui sera le meilleur. Deux champions du monde DMC et un futur compositeur de renom, unique en son genre.

Mais venons en au fait. En 2000, Del, Dan the Automator, ainsi que le canadien Kid Koala s’associent pour un projet un peu fou. Raconter l’histoire du héros Deltron Zero (incarné par Del) et de ses acolytes Captain Aptos (Nakamura) et Skiznod (Kid Koala) en 3030. Dans ce récit futuriste Deltron Zero se bat contre des énormes corporations qui imposent leur loi sur la planète et répandent le mal. The Coup avait un peu avant écrit « 5 Millions Way To Kill a CEO », Deltron 3030 est un peu plus subtil pour dénoncer l’ogre capitaliste. Toujours est-il que le discours, certes métaphoré, jure avec la première vague des rappeurs évoqués au début de cet article. Le résultat du projet Deltron 3030 est un pièce maîtresse dans le mélange du rap et des nappes trip-hop aux envolées futuristes.

Là où Mike Ladd, les Majesticons et Infesticons à NYC, ou les ShapeShifters à LA, font dans le futuriste dérangé, Nakamura et Kid K, produisent leur futur comme ils accompagnerait un grandiose film d’anticipation.

On pourrait narrer encore longtemps les joyaux de cet ouest américain. Raconter encore la Baie et ses artistes. Évoquer le fantasque et mégalomane Lil B, le complètement barré MC Frontalot, l’ancien Keak Da Sneak, rappeler que Peanut Butter Wolf, fondateur de Stones Throw Records (LA), est né au sud de SF, mais cela relèverait plus de l’étalage que de la narration. Nous espérons que la manière dont nous dépeignons cette scène vous donnera envie de vous (re)plonger dans sa richesse. Le son est à l’image de la Baie : polymorphe dans les sonorités, chacun essayant d’y trouver sa place. Malheureusement le public oublie parfois l’importance de San Francisco, et surtout d’Oakland, dans l’héritage hip-hop que nous recevons chaque jour.

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