David Delaplace est un de ces passionnés qui s’est rendu activiste naturellement. Du haut de ses 26 ans, il s’est attaqué il y a voilà 4 ans à un projet titanesque : retracer l’histoire du hip-hop français en photos. Une ambition de taille que seules sa détermination et sa passion lui ont permis d’atteindre, lui qui propose une exposition en itinérance et annonce un livre, “Le visage du rap”, pour le premier semestre 2017. Maxime et, moi, Antoine, l’avons séquestré une demi-heure lors du vernissage de son exposition à La Place, le nouveau centre culturel hip-hop de la capitale. En toute décontraction et entre amateurs, “qui devraient jouer professionnels”.

Même si tu viens de le répéter plusieurs dizaines de fois ces dernières semaines, peux-tu revenir de manière synthétique sur la naissance de ce projet ?

David : J’étais chez moi en train de galérer, je me demandais ce que je pouvais faire comme projet… Parce que je vois la photographie en projet, je ne la vois pas en “clients”. C’est plus intéressant, tu fais ce que TU veux, tu as une liberté que tu n’as pas quand tu as des clients. J’ai réfléchis à un projet, et j’ai pensé à ça. Un pote à moi, Beda, a appelé un pote à lui, qui est un pote d’Oxmo. Oxmo a kiffé le projet, et mon pote m’a rappelé 20 minutes après: “Oxmo est chaud, tu vas le chercher demain.” Et là, c’est une dinguerie. C’est une dinguerie parce qu’Oxmo, c’est un grand artiste. J’avais déjà shooté des rappeurs mais pas du gabarit d’Oxmo. Et quand je vais le voir, il me réconforte dans l’idée que ce projet est viable, et en plus il me fait bien comprendre qu’il est important, s’il est bien réalisé. Du coup l’histoire est lancée.

Le projet de livre donc ?

Le livre, d’abord, et, on ne dirait peut-être pas la consécration, mais l’une des choses les plus importantes pour un photographe, c’est les expos. Il y a des photographes qui n’aiment pas en faire. Tout à l’heure, Koria me disait ça. C’est un kif ! Déjà, tu vois ta photo différemment. Quand as-tu l’occasion de voir ta photo sur 1 mètre 20, sur du beau papier, encadrée, sur un mur construit spécialement  ?

Et puis après l’expo à Paris ?

Je fais une tournée avec dans toutes les villes où je peux. Je contacte des associations locales et des associations hip-hop qui veulent organiser des événements.

Uniquement en France ?

Non, j’ai aussi Lausanne (Suisse) bientôt, normalement. Tout ce qui est francophone, je vais le faire à fond. La France, on est fans de rap, mais la Belgique et la Suisse, ça n’a rien à voir. Les mecs te citent des gars qu’on ne connait même pas ! Ils connaissent tout ce qu’on connait, mais en plus ils te citent des mecs… En ce moment, de temps en temps je traîne avec Booska-p, et donc on discute avec plein d’artistes. L’équipe de MHD nous parlait d’Amsterdam, c’était une dinguerie ! Les mecs ne comprennent rien au français et ils sont là, en train de kiffer ce rap français ! C’est là que je me dis que peut-être que le rap français devrait de temps en temps affirmer un peu plus son identité et un peu moins copier ce que font les Américains. Parce que ça a du bon, la preuve ! Si on était un peu plus francophones, peut-être que ça marcherait mieux. Ça marchait beaucoup avant, dans les années 90, tous les artistes français allaient partout : des concerts en Italie, en Allemagne… Va, aujourd’hui, faire un concert de rap en Italie !

“L’une des choses les plus importantes pour un photographe, c’est les expos. Il y a des photographes qui n’aiment pas en faire. Tout à l’heure, Koria me disait ça. C’est un kif! Déjà, tu vois ta photo différemment. Quand est-ce que tu as l’occasion de voir ta photo sur 1 mètre 20, sur du beau papier, encadrée, sur un mur construit spécialement  ?”

En tant que photographe, tu exporterais ton travail ? Et aimerais-tu exporter ton concept et l’élargir à d’autres domaines/cultures ?

Faire des projets dans d’autres pays, ouais, mais pas sur le hip-hop. Parce que je ne connais pas assez le truc et déjà, je ne parle pas d’autres langues. En français, et alors que je connais bien le hip-hop, ça prend quand même 4 piges donc… Par contre, dans d’autres pays, tu peux faire des trucs sur des communautés, sur des quartiers, sur plein de de trucs. Tu vas dans une favela à Rio, tu restes là pendant deux mois, et tu montres la vraie vie des gens, pas ce que tu vois à la télé, les kalashs et les conneries. La vraie vie. Tu n’as pas besoin de parler pour ça.

Comme celles que tu as faites pour Rockin’Squat par exemple ?

Ouais, à la Cité de Dieu. Elles ne sont pas là parce qu’on a fait des photos dans des conditions particulières et pour du tirage de 1m20 c’était pas possible, il y a une perte de qualité.

Toutes tes photos n’ont pas été pensées avec l’éventualité d’une expo ?

Non, aucune. C’est juste du kif. Même encore aujourd’hui, je vais voir les artistes, je fais ce que j’ai à faire. Ils me proposent un lieu, une heure, j’y vais, je fais mes photos, on discute, on kiffe rap, on va manger ou sinon je vais me faire foutre et je rentre chez moi cinq minutes après… C’est juste du kif !

Est-ce que tu as osé prendre des selfies pendant ton épopée ?

(rires) Celui auquel tu penses, non je ne l’ai pas fait. Je prends plein de selfies avec des artistes. J’arrive en tant que fanatique de rap, les gens le savent : je suis un bousillé de rap ! Il y a des gens, je leur casse les couilles, je dis : “Je suis fan de oit, mec !” T’es auditeur comme tout le monde. Je ne suis pas fanatique dans le sens “groupie” mais à un moment donné, la musique, ça te parle ou ça ne te parle pas. Tu traînes avec eux, t’es content. Tu fais la même chose, donc tu le sais. (rires)

On imagine que tu n’as pas limité ton travail à tes goûts, pour viser l’exhaustivité. Comment tu t’y es pris pour aborder les artistes que tu apprécies moins ?

Il n’y a pas que mon goût. Il y a des gens que je n’aime pas. Le choix des photos, c’est l’histoire du hip-hop. Il y a des mecs dans le rap que je n’ai jamais écouté, des mecs que j’aime pas, des mecs pour lesquels je n’étais pas né… Dans les années 80, je n’étais pas là. Tu as croisé les M.I.C quasiment au complet, c’est Mouvement Authentique, 84-85. Je n’étais pas né… Et je n’étais pas prévu. (rires) Pourtant, ils sont tous là, ils kiffent, on est dans l’ambiance. Il y a des mecs, ce soir, ça fait 20 ans qu’ils ne s’étaient pas vus.

Dans ta vie de tous les jours, tu as l’esprit hip-hop ? Ou bien c’était juste un projet concentré sur un de tes kifs ?

Tu ne peux pas blaguer le hip-hop en vérité. Il y a des gens que je n’aurais pas réussi à avoir si je n’étais pas comme je suis. En fait pour moi, hip-hop, c’est juste ça : être simple, vrai, et essayer de s’en sortir par soi-même.

Comment as-tu procédé pour ceux qui sont retirés du hip-hop et qui ne veulent plus en entendre parler, et pour les figures marquantes qui sont décédées ?

Ceux qui sont décédés, je pense que je vais faire une fresque. Je vais voir avec un mec qui fait du dessin. C’est délicat d’en parler, je suis encore en train de réfléchir. Après, il y a des artistes qui sont vraiment passés à autre chose. Le rap, pour eux, c’est fini, et ils ne veulent plus en entendre parler. Je ne peux rien y faire. Moi, je viens avec un projet, je te le propose, tu veux le faire tant mieux, tu ne veux pas le faire, je respecte ton choix… Mais je te casse les couilles ! Je ne vais pas te le proposer qu’une fois ! Tant que le livre n’est pas sorti…

“Tu ne peux pas blaguer le hip-hop en vérité. Il y a des gens que je n’aurais pas réussi à avoir si je n’étais pas comme je suis. En fait pour moi, hip-hop, c’est juste ça : être simple, vrai, et essayer de s’en sortir par soi-même.”

On t’a snobé un peu ? Quelle a été l’expérience la plus compliquée ?

C’est le rap. Le truc compliqué ce n’est pas l’ego, c’est la réaction des gens. Quand tu commences à voir plein d’artistes, l’ego d’un artiste, tu n’en as plus rien à faire. Le projet est solide, et personne ne peut arriver avec trop d’ego.

Tu refuses des demandes ?

Oui, récemment, une demande obscure. Un mec qui m’a envoyé un message sur un mec pas connu du tout, qui débute.

On imagine que tu ne photographies pas que des artistes que tu kiffes ?

Je me mets à la place du public : je ne me mets pas à ma place d’auditeur. Sinon, mon livre serait moins long. Mon but est de faire plaisir aux gens, c’est un livre sur l’histoire. Je la raconte, je la photographie. Mais ce n’est pas moi qui fais cette histoire.

Tu photographies et tu exposes du hip-hop, du rap, dans une galerie. Quelle est ta vision du hip-hop dans les galeries ?

Je suis né en 1990, et j’ai grandi avec ça : le rap partout. Les graffs étaient déjà en galerie, avant que je ne naisse. Et je m’en fous. Si demain, je peux exposer au Louvre, j’y vais. Pourquoi je n’irais pas ? Pourquoi ça devrait me déranger ? Tant mieux que le rap soit dans les galeries. C’est un truc qui m’énerve dans le rap, les mecs se plaignent toute l’année de ne pas entendre parler du rap, et traitent les mecs de vendus quand ils sont en galerie. Mais ça fait parler de ton art ! Par exemple, tu peux me trouver ici, mais demain tu peux me trouver dans des salles obscures, dans tous les quartiers de France, dans les quartiers nord de Marseille, dans les favelas de Rio. Il faut vivre avec son temps : le rap peut-être partout. Mais il faut savoir qui tient les ficelles : si c’est un mec qui critique le mouvement tout le reste de l’année ou qu’il y a de la politique derrière par exemple. Ici, c’est un centre hip-hop, oui c’est la mairie de Paris derrière, mais ce sont des gens du hip-hop derrière, même si certaines personnes n’aiment pas ça. Certaines personnes m’ont assimilé avec La Place, du fait de mon nom, et ont refusé de participer au premier abord.

Justement, en parlant du centre La Place, tu as eu carte blanche pour l’exposition ?

Au début, on m’a demandé quelque chose d’un peu plus précis. Mais c’est mon travail, c’est mon exposition, payée avec mes partenaires, c’est différent d’une commande. Donc j’ai fait ce que je voulais faire au final. On m’a demandé de mettre plus de femmes, pour ne pas paraître sexiste. Mais je trouvais sexiste de mettre une femme juste parce que c’est une femme. On m’a reproché sur l’expo d’avoir 20 clichés mais une seule femme. J’ai photographié 450 artistes, et je ne dois avoir que quatre femmes. Ce n’est pas de ma faute : il y a beaucoup moins de femmes, ce n’est pas moi qui fais l’histoire. Et certaines n’ont pas envie d’être dans des livres de rap. C’est malheureux, mais c’est comme ça. Et pour les 20 photos, j’ai sélectionné celles que je trouvais les plus belles, c’est tout.

Parmi les 450 artistes, comment tu fais pour choisir un cliché par artiste ? Et ensuite en arriver à 20 pour l’expo ?

C’est long. Très, très long. Mais en général, il y en a toujours une ou deux qui ressortent. Je les retouche directement, et je les mets de côté, et après je les regarde au fur et à mesure. Pour la sélection de 20, ça a été plus compliqué : mais je me suis aussi rapproché de Central Dupon (Atelier de production photo, ndlr), ce sont des spécialistes, je leur ai demandé leur avis.

Quelles étaient tes attentes vis-à-vis de cette exposition ?

Les attentes ? Juste ce que j’ai vécu ce soir (lors du vernissage, ndlr) : que les gens apprécient.

Tu as besoin que les gens te disent que c’est bien?

C’est de l’énergie ! Après je connais certains « c’est bien » : j’ai besoin de vrais « bien » ou alors de critiques constructives.

Parlons du concept de l’expo : « Le Visage du Rap ». Dans le rap, on parle beaucoup de l’ego, est-ce que le rap par le visage, ne met pas en avant l’ego ?

Non, le but c’était de montrer des portraits de gens. On en oublie beaucoup avec le temps. On entend parler de certains mais on n’a pas vu leur tête depuis longtemps. Le but c’était vraiment de les montrer. Il y a un côté mémoire, je voulais montrer les têtes des gens. C’est pour ça qu’il y a moins de scènes de vie. J’ai une photo de Kohndo et Egosyst qui se serrent la main : j’aime beaucoup cette photo, mais on n’y reconnaît pas les artistes. L’ambiance, ce côté « pris sur le vif », est bien. Mais elle ne sera peut-être pas dans le livre, parce que dans mon livre, je veux qu’on puisse reconnaître les gens.

Quelle a été la place de la mise en scène dans ces clichés ?

Aucune mise en scène. J’appelle les artistes, je leur présente le concept, je leur demande une heure, un endroit, habillés comme ils veulent. L’artiste choisit, et moi je prends en photo. C’est beaucoup plus simple : l’artiste appelle et souvent je peux le prendre pendant une interview, au moment d’un concert, je rentre plus dans son univers.

Ces photos ne datent que des quatre dernières années ?

Toutes datent de 2014, sauf peut-être une de Mac Tyer. Parce qu’on a fait un clip dans une ancienne prison (« D’accord », sur Banger 2) sur ce lieu que je connaissais et que j’avais proposé. La photo sera dans le livre.

La photo idéale, c’est quoi ?

Il n’y a pas de photo idéale. La photo idéale serait de les avoir tous. Mais non, il n’y a pas de photo idéale. Les photos qui ont le plus de sens, c’est quand j’arrive à avoir les groupes au complet. Là c’est une dinguerie. Les mecs ne se sont pas vus depuis longtemps, tu les prends en photo. Ce soir je vais avoir Face 2 Face, ils ne se sont pas vus depuis des années.

Quel a été ton plus gros kiff ?

Le plus gros, je ne sais pas. Mais je peux te parler de la fois où j’ai vu Egosyst. Ça faisait des mois que je le cherchais. J’ai harcelé Zoxea, qui est son cousin, pour le rencontrer. Egosyst ne voulait pas, il s’est éloigné du milieu. Et puis je suis allé au concert de Kohndo. Je serre la main à Zox, je vois l’autre à côté, je lui dis bonjour normal. Zoxea me regarde bizarrement… Et là, je me rends compte que c’est Egosyst ! J’ai fait plein de photos, et après j’ai eu la poignée de mains sur le vif avec Kohndo. Ils ne s’étaient apparemment pas vus depuis 10 ans.

Photo :  Jeremie Masuka ©

Exposée du 12 au 22 octobre à Paris, retrouvez “Le visage du rap” à partir du 2 décembre à Strasbourg, exposition co-produite par Easy Just. Book et contact.

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