Du Martin Scorcese en mp3. C’est avec ces mots que Prince Waly nous présente Junior son nouveau projet commun avec Myth Syzer, qui sortira le 2 novembre. Un EP à mi-chemin entre un blockbuster hollywoodien des années 90 et un film de série B en pleine Blaxploitation. Waly nous invite à décortiquer cet univers dans les studios Exepoq de Montreuil. Un studio qui prend des allures de salle de projection quand le MC de Big Budha Cheez nous détaille sa passion pour le cinéma, sa source intarissable d’inspiration. Moteur !

Salut Prince Waly. Est-ce que tu peux te présenter en deux mots pour nos lecteurs.

Prince Waly. Big Budha Cheez. Toujours rappeur à Montreuil. Je travaille toujours auprès des gamins en école maternelle.

Peux-tu nous dire comment est née l’idée de Junior et donc cette collaboration avec Myth Syzer ?

Avec Syzer on s’est vus pour la première fois lors d’un concert, un plateau Big Budha Cheez et Bon Gamin. Du coup je suis allé voir ce qu’ils faisaient, j’ai trouvé ça cool, et eux ont fait pareil et ont aimé aussi. On a décidé de se revoir, et quand on enregistrait au studio l’Albatros à Montreuil, Grandeville avait ses studios juste à côté. Comme Syzer y était souvent, on s’est croisés, et il m’a proposé de monter écouter des instrus. Il m’en a fait écouter plein : ça a été le déclic. On a dit « on prend celle-ci », j’ai fait un texte. Il m’a dit « vas-y on enregistre ». En même pas une heure, « Clean Shoes » (2013) était bouclé. Quand on l’a sorti ensuite, on a vu que c’était assez cool et que les gens étaient assez réceptifs. L’idée d’un projet commun plus poussé est née suite à ça.

Tu dis que tu as écrit et posé « Clean Shoes » en une heure, tu as l’habitude d’écrire hyper vite ?

En fait, le texte n’a pas été écrit sur place. Par périodes, je peux écrire plein de choses, sur plein d’instrus. Et par moments, je n’y arrive pas. Et à ce moment-là avec Syzer, j’avais plein de textes sur mon téléphone. Quand il m’a dit d’essayer un truc, j’ai sorti des textes que j’avais déjà en tête par rapport à l’instru, l’atmosphère. Quand je les ai posés, ça collait bien, et on les a gardés.

Tu as assemblé, utilisé des bouts de texte que tu avais déjà écrits.

Oui, parce que je n’écris jamais en studio. Je n’y arrive pas. Il faut que je sois au calme, chez moi, concentré.

Tu n’écris jamais dans les transports, comme dans le cliché du rappeur à la « 8 Mile » ?

J’ai dû le faire deux ou trois fois. Et sur le moment je me dis que c’est cool. Mais quand j’arrive à la maison, il y a toujours un truc que je change. Donc je ne le fais que très rarement. Il y a trop de monde dans les transports, c’est dur de se concentrer. Et puis quand j’écris un texte, j’aime bien le faire à haute voix ensuite, pour voir comment ça passe. Dans les transports, on va me prendre pour un fou, un mec qui parle tout seul.

Tu as fait un son avec Bon Gamin en fin d’année dernière. Est-ce qu’avec cette nouvelle collab’ avec Myth Syzer, on peut s’attendre à te voir de plus en plus avec eux ?

Sur le projet Junior, Ichon et Loveni sont présents sur deux tracks différentes. Je les valide à mort. Je kiffe leur atmopshère, leur univers. Non, ça ne va pas s’arrêter là, quoiqu’il arrive on va en faire des collaborations. Avec Syzer on a fait un projet, pourquoi pas en faire un autre, dans un mois ou deux. On ne sait pas encore.

Dans beaucoup de tes projets avec Big Budha Cheez, mais aussi Bon Gamin ou Hologram Lo’, tu parles beaucoup de ride, de bagnoles… Toujours dans un style un peu old school.

On a tous entre vingt et trente ans. Je pense que c’est un peu le fantasme des bagnoles, de la belle vie. Pour l’instant, on bosse pour avoir ce qu’on veut, on trime. Je ne roule pas sur l’or, je taffe à côté.  Mais j’aime bien avoir de beaux vêtements, quand j’aurai mon permis, je kifferais avoir une bête de caisse. Mais comme il y certaines de ces choses qu’on n’a pas dans la vraie vie, on le raconte en chanson. C’est comme un film : tu sais que ce n’est pas forcément réel, mais tu vas quand même le kiffer. On est un peu comme des acteurs finalement : c’est du divertissement.

Tu parles justement de « TV rap » pour qualifier ta musique. Mais tu as des inspirations personnelles, comment l’auditeur fait-il la différence ?

On peut mélanger les deux déjà. Mais je pense qu’il y a certains codes et que dans un son comme « Junior », assez personnel, on voit que je raconte vraiment ma vie. Je parle de moi, à la première personne. Mais si tu prends « Vinewood » ou « Soudoyer le maire », tu sais qu’il s’agit de fiction rien qu’au titre. « Vinewood » est une ville dans GTA, « Soudoyer le maire » sonne comme un titre de film. Ça c’est purement de la fiction, du divertissement, c’est du Oxmo Puccino, des histoires, du storytelling. Je pense que l’auditeur peut faire la différence entre ces deux types de tracks.

Tu t’es buté un peu à GTA, aux jeux-vidéos, pas seulement au cinéma ?

GTA 5… Je l’ai tué ce jeu. Sur « Vinewood », je me suis inspiré de celui-ci, plus que de San Andreas. L’histoire de Franklin (un des trois personnages principaux, ndlr)… Le mec vit dans son ghetto tout pourri, et à la fin il a sa putain de baraque sur Vinewood. Tu pars de rien et tu arrives au sommet.

Quelle différence de collaboration entre Junior avec Myth Syzer et les projets Big Budha Cheez avec Fiasko Proximo ?

Rien que sur la méthode : avec Fiasko, on bosse sur de l’analogique, avec Syzer, c’est purement numérique, aucune bande. J’adore les deux, les deux processus m’intéressent. Ensuite, je suis toujours ici au studio avec Fiasko et mes gars. Avec Syzer c’est différent, on se découvre encore. C’est devenu un pote.

Est-ce que tu peux expliquer aux non initiés la différence entre enregistrement analogique et enregistrement numérique, et ce que ça implique pour toi en tant que rappeur ?

Pour l’analogique, il faut que tu arrives avec ton texte, carré. Tu ne peux pas te rater. Enfin tu peux te rater… Mais si tu veux faire des économies, les bandes coûtent cher, il faut que tu fasses one shot. Avec le numérique, tu peux faire autant de prises que tu veux. C’est un peu plus précis : tu peux couper, recommencer etc. Mais ça a peut-être un peu moins de charme aussi. L’analogique laisse la place aux petits défauts, qui font un charme. Après tant que le son de base est bon, sur n’importe quelle machine ça va péter.

Est-ce que ce côté « one shot » prépare aussi pour la scène ?

Grave. Tu te dis que ton texte tu peux l’assumer tout seul : pas besoin de backeurs ! Même si c’est toujours bien d’en avoir. Après, sur mes instrus, je triche un peu, je laisse des petits backs, ça rajoute un peu de puissance. Mais après les enregistrements analogiques, tu es beaucoup plus performant sur scène ensuite.

« Entre le premier et le dernier son il doit y avoir deux ans. Mais on a été ensemble pour faire chaque morceau (avec Myth Syzer) »

La différence sur le travail, entre Fiasko Proximo et Myth Syzer, est aussi sur la distance, sur le fait que Syzer n’est pas forcément à Montreuil ou Paris…

Oui, ce projet s’est fait sur le très très long terme. Entre le premier et le dernier son il doit y avoir deux ans. Mais on a été ensemble pour faire chaque morceau, ça c’était bien. J’allais chez lui, on sélectionnait des instrus. Parfois il m’en envoyait à distance. Un jour il était à New-York, il me dit « je suis dans cette ambiance là, écoute » et il m’envoie l’instru de « Junior ». On l’a enregistré ensemble à son retour. Les sons ont été faits à deux, il n’y a au final jamais eu trop de distance. Le projet a mis du temps, parce qu’on a chacun nos groupes.

Au niveau des ambiances, tu évoques Syzer inspiré par NYC sur « Junior ». Est-ce que dans la collaboration tu as « commandé » des ambiances, des instrus, ou lui a commandé des textes ?

Au début, il me faisait écouter des packs. Il me disait « je sens ce thème-là sur cette instru ». Parfois ça marchait, parfois non. Ou encore « tu devrais essayer de rapper sur ce type d’instru« . Je pense avec celle où Loveni est en featuring (« Vinewood ») : ce n’était pas mon style de base, j’ai essayé un truc sur ses conseils et ça a marché. Dans l’autre sens, je lui donnais aussi des idées sur des instrus. ça marchait à deux. Pour « Ginger » il m’a parlé du film Casino, je l’ai regardé, il m’a donné l’idée d’écrire sur Ginger, la fille du film.

« Ginger » en featuring avec Ada.

Oui, Ada, une jeune chanteuse qui avait déjà chanté avec Big Budha Cheez pour L’Heure des Loups, mais le son n’avait pas été gardé pour l’album, même s’il déchirait. Je lui ai proposé de venir sur cet EP. Le thème lui parlait. Elle a écrit le refrain, en français, même si elle chante plutôt en anglais d’habitude.

Ce son à l’ancienne, « Ginger », fait penser à du LL Cool J, voire certains sons de Biggie. Peut-être par le refrain un peu r’n’b ?

À fond, c’est carrément ça l’ambiance. C’est drôle que tu parles de Notorious, parce que quand on a enregistré, j’avais pris grave du poids. Et peut-être que ma voix avait changé, et Syzer me disait  à l’enregistrement « Eh, on dirait un peu la voix de Biggie ».

Le « TV rap », c’était une volonté dès le départ ?

C’est venu au fur et à mesure, naturellement. Il n’y a pas eu de ligne directrice dès le début. Au feeling.

Tu as l’air de t’éclater dans ces ambiances là, de films. Un album concept inspiré directement d’un film comme Sad Hill (Kheops), American Gangster (Jay-Z), The Firm (AZ, Nas, F. Brown), ça te brancherait ?

À fond. Là, je suis sur d’autres sons. Et je remarque qu’à chaque fois que je mate un film, j’ai envie d’écrire dessus. Des fois je me dis « pourquoi ne pas faire des scénarios un jour ? ». Ce qui m’inspire le plus aujourd’hui, c’est le cinéma ou la télévision. Plus que la musique. Et j’écris sur des personnages. En ce moment j’écris sur un personnage du film Paid In Full. Le mec est une crapule, un gros traître. Je le déteste mais il a tellement de charisme que j’ai écrit un son sur lui. Et oui, ça pourrait vraiment me parler ça : un projet autour d’un film ou d’une histoire.

Et sur le projet, le fait de travailler pendant deux ans, ça n’a pas été trop compliqué ? Il n’y avait pas un risque de ne pas finir le projet ? De ne pas trouver une cohérence ? De toujours continuer le projet ?

Oui il y avait ce risque, de garder certains sons, de se dire qu’on allait les sortir plus tard. Kendrick Lamar avait fait un truc comme ça (Untitled Unmastered), une sorte de compilation de titres sortis plusieurs années ou mois avant. Mais on s’est dit que c’était le moment pour sortir Junior. Même si les plus vieux sons ont deux ans, aujourd’hui, quand je les écoute, je me dis qu’ils sont encore cools, je les aime bien. L’autre difficulté pour un artiste, c’est qu’on a toujours envie de revenir sur nos sons, toujours envie de changer quelque chose. Mais pour l’auditeur c’est différent, donc on a tout sorti finalement. Si ça prend tant mieux, si ça prend pas, tant pis. Au moins, nous on kiffe.

Il y a des sons que vous avez malgré tout viré parce que vous ne les trouviez plus actuels ?

Il y en a un seul je crois. Il s’appelait « Vidéoclub », j’y parlais de plein de films. Sur les 9 sons d’origine, il en reste 8.

Pourquoi ce choix de sortir le projet en digital et vinyle, et pas en CD ?

Pour avoir fait déjà fait des CD’s ça m’a gavé, c’est tellement de boulot. C’est un casse-tête : il faut faire des papiers avec SDRM, qui ne sont pas les mêmes que la SACEM… Pour des vinyles, c’est beaucoup plus simple, le digital encore plus. On fera des vinyles pour les collectionneurs, le vinyle a un côté bel objet.

« Quand je mets une instru, un peu sombre, un peu rap, ce sont les premières inspirations qui vont venir : les trucs de gangsterisme. Comme je te disais, c’est du TV Rap »

Au-delà, du cinéma, tu sembles t’inspirer d’ambiances : l’univers Harlem, la culture afroaméricaine. Est-ce que d’autres pans de cette culture, comme la littérature, t’influencent aussi ?

En fait, je suis le plus petit de mes frères, j’ai quatre grands frères. Et déjà eux baignaient dans ces trucs-là. Ça a déteint sur moi, le petit. Après je suis archi ouvert d’esprit, je ne suis pas que là-dedans. Mais quand je fais mes sons, l’inspiration qui vient en premier, c’est ça ! Du coup, forcément j’en parle. Mais je pourrais très bien écrire sur un film à la Will Hunting, ou Quand Harry Rencontre Sally, totalement différents de Paid In Full par exemple.

Mais quand je mets une instru, un peu sombre, un peu rap, ce sont les premières inspirations qui vont venir : les trucs de gangsterisme. Comme je te disais, c’est du TV Rap, et le premier truc que je me prends c’est ce genre d’histoire. Et on ne va pas se mentir, c’est ce que les gens se prennent le plus aussi. Au quartier, les mecs ne parlent que de films comme Les Affranchis, des trucs comme ça.

Le Parrain, Scarface ?

Scarface un peu moins maintenant. Ils ont vu la supercherie.

Tu parles de cette influence ciné, mais c’est beaucoup du cinéma des années 70 aux années 90, non ? Tu es moins gangster moderne, et ce n’est pas Ocean’s 13 non plus.

Non. J’ai essayé de les regarder les Ocean’s. Ils sont très bien, mais j’arrive pas à m’en inspirer. Dans les récents, Training Day est dingue, complément dingue, Man On Fire aussi.

C’est un album concept sur Denzel Washington qu’il faut faire !

Tu lances une putain d’idée ahah. Sinon mon père m’a influencé aussi. Il kiffait trois acteurs : Schwarzenegger, Van Damme et Bolo Yeung, un espèce d’asiatique balèze. Il jouait souvent avec Van Damme.

On revient sur « Soudoyer le maire », tu dis que c’est de la fiction pure, mais on se demande si quelque part l’environnement politique actuel…

Ouais voilà. Quand je dis que c’est de la fiction, ça peut très bien être un film, mais je ne parle pas du maire de ma ville, pas du tout. J’aurais de gros problèmes (rires). Mais l’histoire que je raconte pourrait exister. Un maire qui vend de la drogue. Regarde The Wire : c’est de la fiction mais c’est parfois inspiré de choses vraies, c’est même écrit par un journaliste. Et on sait qu’il y a des magouilles dans la politique, mais je ne suis pas inspiré de personnages. Enfin si, j’ai pensé à celui qu’on appelle Le Maire dans Do The Right Thing de Spike Lee. Et c’est parti de là. Mais tout ce qui suit, c’est purement inventé.

« Un mec qui a un très  bon visuel, mais une musique pas top, peut malgré tout faire un carton. Juste avec le visuel. »

Tu as l’air très branché par les images de ton univers : les visuels, les clips. Est-ce que tu t’impliques déjà sur l’image ? Et est-ce qu’un jour tu pourrais t’impliquer dans la réalisation ?

Que ce soit moi ou n’importe quel membre d’Exepoq, on essaye de faire super gaffe à l’image. Aujourd’hui c’est très très visuel. Un mec qui a un très  bon visuel, mais une musique pas top, peut malgré tout faire un carton. Juste avec le visuel. Sa manière de se fringuer, son attitude, ça peut être décalé avec sa musique mais ça peut marcher. On ne va pas se mentir, on y fait super attention.

Avec Big Budha Cheez, on était beaucoup sur la pellicule, « Junior » (réal. Clifto Cream) aussi a été fait en super 8. Mais les autres visuels de clip seront du pur numérique. Du gros 4K, actuel. Mais dans l’idée, les fringues, l’univers, l’atmosphère, ça reste dans les mêmes tons. Seule la texture change. Après faire de la réalisation… Je ne pense pas encore avoir les épaules pour me lancer. Mais pourquoi pas, ou dans un premier temps me lancer dans la photo, j’adorerais.

Parle nous de vos clips…

Les clips sont fous, on a justement travaillé ce week end avec l’équipe de Beaurepaire sur le clip de « Zéro » avec Ichon. Beaurepaire c’est une équipe de trois personnes qui fait beaucoup de publicités d’habitude, qui aimait mes sons et voulait faire un truc avec moi. On a bossé tout le week end, on s’est dit qu’on tenait un bon truc à la fin. Je pense que ça va être très très bon. Au niveau visuel, de l’image, ça rappellera un peu le dernier clip d’Ichon (« Si l’on ride », ndlr), mais le storyboard, sera différent. Ils m’avaient demandé d’envoyer toutes les références que j’aime, tout ce que je kiffe. Ils ont reproduit ça dans un seul cadre… Mec c’est dingue.

   

Finalement, tu tends un peu vers le rappeur-directeur artistique parce que tu donnes des indications sur l’univers…

J’essaie de m’impliquer sur tout ce qui sera autour de moi, mais c’est beaucoup plus Clifto Cream qui a été DA sur ce projet. Pour la cover, par exemple, Clif a fait tous les lettrages, à la main. Quand il a mis ça sur la photo et les a montrés on s’est dit direct que c’était ce qu’il fallait. La photo elle, a été prise à Montreuil à Jean Moulin, par Opaq (de chez Exepoq).

Quelles autres cultures peuvent influencer ton écriture ?

Au niveau du rap, c’est surtout la culture américaine. J’écoute du rap à 90%. Après en dehors de ça, je m’intéresse à plein d’autres choses. Je regarde plein de documentaires. Par exemple, j’adore la Mongolie, ou l’histoire de Genghis Khan. Mais je ne vais pas en parler dans mon rap, je me dis que ça ne va pas coller avec ce que je veux véhiculer.

Je suis influencé aussi par la culture africaine. Quand je vois l’afro-trap, c’est un truc sympa. Un pote, peut-être deux ans avant que ça pète, m’en parlait « eh mais tu sais que bientôt les trucs africains ça va revenir, tu devrais peut-être essayer… ». Je disais non, mais j’aurais peut-être dû écouter. (rires) Plus sérieusement je ne me vois pas faire ça. Même les trucs à la Bisso Na Bisso, Passi, j’ai écouté, je me les suis pris à fond. Mais je ne me vois pas faire ça du tout. Pourtant MHD, ses freestyles là, c’est bien, je trouve ça sympa. C’est bien que lui ait trouvé ce créneau-là. Ça ouvre le rap à d’autres choses.

Dans le style vestimentaire, tu avais la touche africaine avec ton chapeau à un moment !

Oui, le chapeau du papa. Il doit toujours être chez moi. Prince Waly, oui ça vient de mon père d’ailleurs. Il s’appelle Waly. Et la première fois que j’ai regardé Boyz ‘n da Hood, le père fait un discours à son fils : « Dans cette maison je suis le roi, donc tu es mon prince ». C’est venu de là. Encore les films…

Cet EP avec Syzer sonne très US. Comme souvent chez toi. Est-ce qu’un jour tu envisages une collaboration avec des artistes américains ?

Le truc c’est que ça a failli se faire. Mais je ne parle pas anglais, il faut que je m’y mette bien. Et j’ai raté plein d’occasions. Disons que je ne le parle pas naturellement, je ne suis pas bilingue. J’ai des contacts qui avaient ramené Denzel Curry en France. Il avait kiffé « M.City Citizen ». Il voulait qu’on se voie. Et Curry explose en ce moment, il est très bon. Bref, ça ne s’est pas fait parce que j’ai dit à mon pote « Mec je ne vais rien capter ». J’ai aussi eu un plan avec Bishop Nehru qui venait en France. On m’a proposé de l’interviewer, mais il fallait que le fasse en cain-ri… Ce sont des plans comme ça qui te passent sous le nez, c’est un plus de vraiment bien parler anglais. Ce serait con que le mec t’insulte dans ton son et que tu ne comprennes pas. (rires) Pour ce qui est de la production, c’est un peu plus simple, parce que les mecs envoient des sons. J’ai eu des contacts avec Prohibeo, Ronny J qui fait des productions pour Curry. Mais bon c’est quand même mieux de parler anglais pour bosser ensemble.

Et en ce moment qu’est-ce que tu écoutes ? Tu parlais du son anglais la dernière fois qu’on s’est vus.

En fait en ce moment, j’écoute beaucoup les trucs de mes potes. J’adore Stormzy ou Skepta, ils ont ce truc énergique pour la scène, le grime, mais je n’ai pas eu le temps d’écouter leur projets. J’écoute plutôt du français en ce moment. Comme le projet d’Issaba qui sort bientôt. J’écoute aussi mes gars de Triplego, qui seront sur scène avec moi le 19 octobre (à la Maroquinerie, avec Joe Luccazz, ndlr).

« Le flow, je n’y fais pas attention. Par contre je fais super attention aux mots que j’utilise. Je n’utiliserai jamais certains mots dans des textes. À chaque fin de phrase, je fais très attention à ce que je vais placer. »

On avait des questions sur ta manière de rapper. Tu as un style particulier, reconnaissable. C’est un phrasé naturel, ou tu l’as taffé ?

Je ne vais pas dire que je ne l’ai pas travaillé, parce qu’au fil des années, j’ai bossé les placements etc. Mais tout ce travail vient aussi avec l’écriture. Tu te dis qu’à ce moment, tu vas mettre CE mot là. Et je pense que le flow vient avec l’écriture. Au début je ne travaillais pas du tout ça, c’est Fiasko qui m’a vraiment appris à me placer, prendre mes temps de respiration. C’est venu naturellement ensuite. Avant, j’avais du mal à articuler, on me le disait. J’ai essayé de faire un effort là-dessus. Certaines personnes pensaient aussi que j’avais un accent. Je pense que comme avec mes parents je parle la langue du pays, le soninké, ça coule un peu plus, je me dis que ce phrasé vient peut-être de là.

Tu as cette manière parfois d’allonger les syllabes en fin de mot, en fin de phase.

Je ne fais pas exprès, mais je vois. En fait le flow, je n’y fais pas attention. Par contre je fais super attention aux mots que j’utilise. Je n’utiliserai jamais certains mots dans des textes. À chaque fin de phrase, je fais très attention à ce que je vais placer. Des mots tranchants, incisifs, je vais avoir du mal, alors que des mots qui coulent un peu plus, passeront mieux que d’autres pour moi.

C’est aussi pour ça que tu écris peu dans les transports alors ? Pour vérifier à haute voix comment les mots coulent ?

Exact. Ce qui est bien c’est que quand je suis chez moi, je me répète, je me répète, je me répète. Du coup, je les ai souvent tous en tête, et j’arrive au studio, je mets rarement du temps à boucler le truc. Je suis assez rapide. J’aime être chez moi pour écrire. Je mets un truc à la télé, j’ouvre la fenêtre… Des fois je peux regarder de la merde, ou une émission de cuisine, et le gars va sortir un mot qui va t’inspirer. Je vais démarrer sur ce mot-là.

Sans instru ?

Parfois sans instru, mais en général, quand je commence à écrire j’ai une instru. Quand tu écris sans, tu ne sais pas ce que ça va donner ensuite. Si tu as un son, tu as déjà une idée du résultat final.

En parlant d’instru. Syzer sait faire du hip-hop très hip-hop, mais fait aussi de la musique plus électronique, de la future bass etc… Un style qu’on ne retrouve pas sur cet EP. Est-ce que tu serais prêt à poser sur ce genre de sons ?

Il y a un an ou deux, je t’aurais dit non, aujourd’hui, oui totalement. Il m’arrive de mettre des instrus différentes et je me dis que je dois être capable d’être meilleur que l’instru. C’est comme un défi, un test. Il ne faut pas que l’instru me mette à l’amende, il faut que je sois capable de la détruire. Que je ne me retrouve pas comme un con en cas de freestyle.

« Junior, c’est comme une bonne séance de cinéma : tu prends ton pop corn, ton jus d’orange et  tu t’apprêtes à mater un bon film avec de la bonne musique. Du Martin Scorcese en mp3. »

Mais il y a deux choses : le côté challenge du freestyle, et la coloration que tu veux donner à un opus…

Je ne pense pas pouvoir faire quelque chose de totalement trap par exemple. Mais sur les projets j’aime bien aussi varier les ambiances. Je peux très bien mettre de la trap, du cloud, avec du boom bap, pourquoi pas. Mais il faut que ça reste homogène, qu’il y ait un fil conducteur. Mais faire un album uniquement cloud, uniquement trap, uniquement boom bap, je pense que ça me saoulerait. Alors l’auditeur, je pense que ça pourrait le saouler aussi.

Petit apparté : comment est venue l’idée des scratches sur « Junior » ?

C’est Myth Syzer qui a eu cette idée. Et c’est Medfleed qui les a faits. Il a écouté le son de base et il a eu carte blanche ensuite : il a mis Booba, Cassidy, Jazzy Bazz, Sat, Alpha Wann, Busta Flex…

Comment tu décrirais cet EP au final pour l’auditeur ?

Je dirais que c’est un voyage. Comme si tu allais au cinéma : tu prends ton pop corn, ton jus d’orange et que tu t’apprêtais à mater un bon film avec de la bonne musique. Un peu de vrai un peu de faux, un peu de fiction un peu de réalité. Une bonne séance de cinéma. Du Martin Scorcese en mp3.

Tes prochains projets ?

Après cet EP, je repars sur un 10 titres solo. J’en ai déjà 6. Ça sortirait peut-être en février-mars. Les productions vont encore changer, il y a des choses différentes de ce que je peux faire aujourd’hui.  Au niveau des textes, de l’atmosphère, de l’ambiance, ça reste la même chose, du Waly. Avec Big Budha Cheez, on va sortir un projet en juin. Fiasko a des prods de dingues. Il y aura des collaborations… Certains vont être étonnés.

Niveau dates ?

Il y a une première date le 19 à la Maroquinerie avec Triplego et Joe Luccazz. Puis le 23 octobre avec Big Budha Cheez au Canal 93 à Bobigny pour festival Terre(s) Hip-Hop. Et Jazzy Bazz m’a invité pour sa première partie, le 1er novembre à La Cigale. Il y aura peut-être d’autres dates : Nantes, Montpellier…

Dernier mot, tu dis ce que tu veux :

Merci à vous d’être venus jusqu’ici dans le froid. Big up à Le Bon Son, et longue vie à nous.

Merci à Prince Waly pour sa disponibilité, ainsi qu’à Sara Lanaya pour avoir organisé cet interview.

Date de sortie : 2 novembre 2016

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