Ouvrir un album est un art parfois bien complexe. Nombreux sont les choix qui s’offrent à l’artiste. Certains préfèrent la laisser à un DJ ou un beatmaker, d’autres sont plus doués dans l’exercice parce que possédant une capacité de synthétiser efficacement l’essentiel des idées à retranscrire. D’autre encore entrent dans leur album par des morceaux introspectifs fleuves. Une chose reste certaine, l’exercice n’est pas tâche aisée et beaucoup s’y cassent les dents. Nous allons pourtant parler ici de ceux qui s’y sont pris à merveille.

Koma – Et si chacun

D’abord, une phrase semblant être extraite d’un documentaire sur le coma. Ensuite deux citations de l’illustre Lounes Matoub, écrivain militant pour les droits de la Kabylie assassiné quelques mois avant la sortie de l’album. Et pour finir une tirade révoltée sur la scolarité des jeunes immigrés. En ouverture de ce qui reste à ce jour le plus grand disque estampillé Scred Connexion, Koma, 26 ans au compteur, trace déjà les contours du discours qui l’animera durant une carrière de bientôt 20 ans. Un sens de la formule aiguisé pour appuyer où ça fait mal et servir un constat pessimiste et mature de la France, mais toujours teinté d’espoir et de la volonté de tendre la main au prochain. Plus globalement on a là les prémisses d’un rap « à la française » qui s’émancipe progressivement de son éternel aîné d’outre-Atlantique sous l’égide notamment de la Scred Connexion qui reste encore aujourd’hui un emblème dans le boom bap.

Akhenaton – La Cosca

Le meilleur album de l’histoire du rap français ne pouvait qu’avoir la meilleure introduction de l’histoire du rap français. En 1995, Akhenaton fait déjà figure d’ancien sur l’échiquier hexagonal avec l’éclosion de la seconde génération représentée par l’écurie Time Bomb, Les Sages Poètes de la Rue ou encore Ménélik. Métèque et mat ouvre ainsi triomphalement ce qu’on appelle encore l’âge d’or du rap français. Et Métèque et mat s’ouvre lui-même sur un morceau qui restera à jamais comme un modèle de story-telling, associant habilement construction parfaite, rythme haletant et niveau « rapologique » très élevé comme à l’accoutumée. Et puis merde ce refrain…

Booba – Walabok

Plus d’envie, plus de mordant, concurrence sans intérêt… Pour des raisons multiples, il est indéniable que le niveau du rap de Booba a été au plus bas, globalement entre 0.9 et Futur même s’il a connu quelques sursauts. Sur DUC, on sent déjà les premières bribes d’une volonté de revenir aux affaires mais noyé dans des concessions pop douteuses et des essais infructueux. Avec Nero Nemesis, le Booba nouveau est arrivé à maturation. Le boulonnais de bientôt 40 ans ouvre son huitième album comme il ne l’a pas ouvert depuis Temps mort. Technique nouvelle, références nouvelles (exit enfin les sempiternels clins d’oeils à The Wire), violence retrouvée et surtout pas de refrain. 36 mesures de découpage en règle sur la production martiale et énergique de Zewone qui donnent les grandes lignes d’un album enfin sans concession où le duc donne enfin l’impression de s’amuser en faisant ce qu’il veut. Il était temps.

IAM – L’école du micro d’argent

Rares sont les intros servant de titre à un album. Quand c’est le cas, elles préfigurent en général le ton de l’album, la couleur qui se dégagera de l’ensemble. En tant qu’intro, le titre « L’école du Micro d’Argent » offre un bon aperçu de la métamorphose qu’a opéré le groupe en termes de textes, de flows, de production, et de structure des morceaux. Cependant, les membres d’IAM n’avaient certainement pas prévu que cet album allait donner naissance à une véritable école, une façon de faire du rap encore reconnue et appliquée aujourd’hui. L’ambiance guerrière contenue dans le morceau et ses différents remix entre également en résonance avec la véritable conquête qui a accompagné la sortie de ce disque, que ce soit au niveau des charts (1 600 000 albums vendus), ou de la tournée pharaonique aux quatre coins de la Francophonie qui s’en est suivi (les plus anciens se souviendront des masques arborés par les membres du groupe sur scène au moment de jouer l’intro). Une école qui se paie même le luxe d’une tournée des Zenith 20 ans plus tard à travers toute la France, c’est dire. Un cas d’école.

Despo’ Rutti – Quitte ou double

Despo Rutti a la particularité d’avoir autant de carrières que d’albums solos. Dans l’ouverture de son chef d’œuvre Convictions Suicidaires, il clame que « Le rap engagé lui a coûté 40 000 eur’s », après le procès que lui a valu la pochette des Sirènes du charbon. Exit ainsi les morceaux révoltés comme « 3 millions » ou « Arrêtez », l’autoproclamé rappeur le plus controversé se spécialise maintenant dans le rap dérangeant et traitera ainsi de thèmes plus tabous comme son discours inédit sur les noirs dont il avait déjà servi des bribes avec « Le silence des macaques » prolongé par le très polémique « L’œil au beurre noir » puis plus tard avec » Fimbo », et d’autres morceaux glaçants comme « Innenregistrable » ou « Légitime défense ». « Quitte ou double » est dans ce sens une introduction parfaite puisqu’elle introduit  les thèmes traités dans le disque et en donne déjà le ton très cynique (« On respecte l’humain avant la loi même quand il nous brise le cou »).

Lino – Choc funèbre

Près de 10 ans se sont passés entre les deux albums « officiels » de Lino. Après le classique Paradis assassiné, Mr Bors parsèmera son génie entre featurings, apparitions sur des compilations oubliées et un album sorti sans son accord en 2012. L’attente est donc palpable au moment de l’annonce de Requiem, sous la houlette de Tefa, le Mino Raiola du rap game. Et les doutes se dissipent dès les premières mesures. Sur une instrumentale épique de Hopsealaprod, Lino prouve qu’il reste encore la plume la plus fine du jeu français. Un couplet unique pour rappeler aux sceptiques et aux détracteurs que l’album sera bel et bien à la fois de qualité et actuel. Cela serait d’ailleurs le cas s’il n’était pas pollué par quelques morceaux de radio mielleux. Mais l’essentiel est ailleurs. « Choc funèbre » est une introduction exceptionnelle d’un très bon disque, et pour un MC presque quarantenaire en 2015 c’est déjà une réussite considérable.

Hugo TSR – 2 minutes pour convaincre

« Mon rap c’est un footing sur la bande d’arrêt d’urgence ». Jamais un MC n’aura trouvé meilleure formule que cette phrase extraite de Point final pour se résumer. Et cette imagerie, on en a la plus belle illustration dans l’introduction du second album solo du célèbre rappeur à capuche basé dans le XVIIIème arrondissement. « 2 minutes pour convaincre » est un véritable condensé de tout ce qui va faire de Hugo TSR le représentant le plus emblématique du rap purement indépendant qui résiste encore aux sirènes de l’industrie ; une production maison minimaliste associant violon et beat énergique, un flow dévastateur, des multiples assonances et évidemment des phrases choc et pleines de sens à la pelleteuse. Encore aujourd’hui Flaque de samples reste probablement l’un des principaux emblèmes de cette idée de faire du rap.

Unité 2 Feu – Les mêmes cartes

Deux rappeurs surdoués et jusqu’alors probablement nés pour rapper ensemble. Avant de se séparer pour des raisons principalement liées aux divergences artistiques, Alkpote et Katana formaient l’Unité 2 Feu, le duo des plus fines gâchettes du Neochrome de l’époque. S’il ne reste aujourd’hui qu’un album qui précédait alors un street-CD de qualité bien moindre, ils n’ont pour autant pas manqué de marquer l’époque à laquelle le duo a appartenu, caractérisé par la multiplication des groupes de rap à deux. Alkpote et Katana sont certainement ceux qui se sont le plus approchés du modèle boulonnais formé par Ali et Booba. Mais celui d’avant Mauvais Œil. Quand les futurs frères ennemis brillaient par une complémentarité hors du commun et enchaînaient les passe-passes légendaires. « Les mêmes cartes » est peut-être l’introduction-type parfaite d’un album de rap. On retrouve absolument tout ce que l’on recherche dans l’ouverture d’un disque construit comme un tout : un décor planté grâce au vocabulaire et aux champs lexicaux, une énergie qui donne envie d’aller au-delà et une présentation parfaite des qualités des rappeurs auxquels on aura affaire, couronné par un passe-passe incroyable.

Ideal J – Le combat continue Part. 1

Quatre ans après un premier EP sympathiquement naïf sorti sous l’étendard « Ideal Junior », Kery James, alors encore Daddy Kery passe enfin dans la catégorie des adultes avec Original mc’s sur une mission. Accompagné d’un musicien de génie en la personne de DJ Mehdi et de Teddy Corona aux backs, celui qui n’est encore qu’un gamin de 18 ans livre l’un des premiers très grands disques de rap français. Terminés les refrains ragga, place au rap new-yorkais, froid et dur, sorti d’un tout jeune adulte à peine bachelier décrivant son quotidien où règnent la violence, la concurrence, le racisme et les faux-frères. Et cette vision il la transmet entièrement à travers l’ouverture de l’album, premier volume d’une trilogie qui ne s’achèvera que douze ans plus tard, dans une autre vie. Car après ce prélude au légendaire Le combat continue, toutes les fibres desquelles était fait le rap de Kery mourront avec son ami Lasna Montana, assassiné avec la suite que l’on connaît.

Tandem – 93 Hardcore

La nouvelle vague est en marche. Les deux Mac ne le savent pas encore, mais la sortie de « 93 hardcore » et surtout de son clip engendrera un rap qui dominera toute la fin des années 2000. Des instrumentales sudistes, des flows aboyés et des lyrics crus, violents et vulgaires. Trêve de poésies, de multi-syllabique ou de flows acrobates. Avec Tandem c’est la violence qui prime. Il s’agit alors d’un changement radical dans le style du duo d’Aubervilliers qui tranche complètement avec l’ambiance mélodramatique du EP Ceux qui savent m’écoutent. C’est toujours pour ceux qui savent est un roman noir taché de sang et criblé d’impacts de balle que « 93 hardcore » introduit de manière remarquable et surtout emblématique.

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