En 1997, il y a bientôt 20 ans, sortait Funcrusher Plus sur un label incontournable de l’époque, Rawkus. Version améliorée de l’EP Funcrusher, sorti en indé un an avant, Funcrusher Plus est l’oeuvre du trio Company Flow, et marque le début d’une des plus belles aventures de l’histoire du hip-hop indépendant : Definitive Jux, Def Jux pour les intimes.

Certes, Rawkus, pourtant backé par des fonds du magnat Rupert Murdoch, fait alors la part belle au hip-hop underground de la Big Apple, et permet notamment l’éclosion du combo composé de El Producto (El-P), Bigg Jus, et Mr Len. D’autres monuments du genre s’épanouiront sous l’étendard Rawkus : Talib Kweli & Hi-Tekk, Mos Def, High & Mighty… Mais Funcrusher et Funcrusher Plus sonnent encore différemment. Plus sombre, plus barré, tout en restant engagé, Company Flow explore des horizons qui sentent tout autant les cafards des slums de New-York que des planètes imaginaires où ils délivreraient leurs flows sur du 90bpm poisseux.

Succès critique, reconnaissance du public spécialisé, l’aventure Rawkus – Company Flow tourne court. Le label est à la fois accusé d’ingérence artistique tout en grugeant des thunes au crew. L’union est consommée. Sur les cendres de Funcrusher Plus puis de l’excellentissime instrumental Little Johnny From The Hospital (1999)  El-P décide de créer son label, avec son manager d’alors. Def Jux est né. Nous sommes en l’an 2000.

Definitive Jux, renommé ainsi suite à une plainte du concurrent Def Jam, devient un monument car il poursuit le travail entamé par Company Flow. Loin des codes traditionnels du clinquant, le son y est souvent perçu comme expérimental, tout en gardant des tempos lents, du son crépitant comme s’il était produit dans une vieille cave. C’est tout à la fois novateur et primitif. Mis entre parenthèse en 2010, le label aura fait éclore ou popularisé des artistes tels que Cannibal Ox, RJD2, ou encore Aesop Rock. Voici un petit tour d’horizon non exhaustif, en forme d’hommage à l’une des plus belles scènes de l’indé américain.

Mr Lif – Datablend (Prod Mr Lif)

Dans la liste chronologique (incomplète) de 184 titres Definitive Jux qui figure sur la jaquette de chaque sortie du label, Mr Lif apparaît en numéro 1, avec « Front On This », issu de l’EP Enters The Colossus, sorti en novembre 2000. Lif, producteur et rappeur de son état, annonce l’extended play avec une cover mi-Castlevania, mi-Gotham. L’ambiance musicale s’inscrit dans la lignée des travaux d’El-P, on vous laisse juger sur pièces avec ce truculent « Datablend ».

Cannibal Ox – Atom feat. Alaska & Cryptic One (Prod. El-P)

Sur la carte du hip-hop new-yorkais, le Bronx et Brooklyn se taillent souvent la part du lion. Vast Aire et Vordul Mega perpétuent de leur côté la qualité du son de Harlem. The Cold Vein est probablement l’album le plus emblématique de Definitive Jux. Et ce « Atom » est l’une de ses pistes les plus torturées, et carrément l’une des plus folles du label, où s’invitent Alaska et Cryptic One, deux membres de la méconnue Atoms Family. On y retrouve les bizarreries caractéristiques du son de El-P, qui produit l’entièreté de l’album, au point de se demander si le producteur n’est pas en quelques sorte le troisième larron de Cannibal Ox, ou bien un directeur artistique amélioré qui impose sa (magnifique) patte. Une chose est certaine : les deux MC’s sont ses poulains. Avant même la sortie de The Cold Vein, deux sons de l’album (« Straight Off the D.I.C. » et « Iron Galaxy ») servent de promo au label sur le 7 titres maison Def Jux Presents. 

Malheureusement, aucune nouvelle sortie studio ne verra le jour sous la coupe Definitive Jux, ce qui au-delà de la qualité intrinsèque de l’album, renforça certainement son côté mythique. L’EP Gotham (2013) et l’album Blade Of The Ronin (2015) viendront mettre fin à des années de disette et de doute sur la séparation du groupe, mais cette fois chez IGC Records. Can Ox s’étant séparé de Def Jux dans la douleur, se sentant peu reconnus et floués par Amaechi, l’associé-manager de El-P, qui aurait tapé dans la caisse. Reste de ce temps révolu ce magnifique album, icône de l’indépendant US du début des années 2000.

RJD2 – The Final Frontier feat. Blueprint (Prod. RJD2)

Quel morceau de RJD2 choisir ? Difficile question tant Deadringer, son premier album studio, à dominante instrumentale, eut un succès retentissant. Certes, le fait que le RJD2, produise sa musique sans se restreindre au genre hip-hop, amplifia la portée de l’album. Quelques semaines après sa sortie, l’album s’entendait par exemple chez Radio Nova faisant le bonheur des kiffeurs de sons aux goûts éclectiques. Certes pas estampillé hip-hop, RJD2 fait montre de ses qualités dans le domaine sur « The Final Frontier » et donne du grain à moudre à Blueprint, le rappeur de l’Ohio signé chez Rhymesayers.

Aesop Rock – Freeze (Prod. Aesop Rock)

Figure de proue du label, Aesop Rock n’est pas le dernier pour fournir du son chelou. Avec ses allures d’éternel ado dérangé, Aesop Rock est toujours derrière les machines et le micro, une vingtaine d’années après ses débuts dans le milieu. Il est aujourd’hui signé chez les minnesotains Rhymesayers, qui accueillent certains des anciens de Def Jux (Mr Lif par exemple). Mais Aesop fut l’un des plus prolifiques au cours des années d’existence du label new-yorkais, signant 5 sorties dont 3 albums studios. On aurait pu choisir  « Fast Cars », « None Shall Pass », « Babies With Guns » ou bien d’autres morceaux. C’est finalement ce « Freeze » , sorti sur Bazooka Tooth (2003) qui remporte la palme. Autant pour le son que pour les tribulations du MC/producteur qui fût visiblement traumatisé par le dentiste étant gamin…

Rob Sonic – F.U. for Failure Ugly (Prod. Rob Sonic)

Le Wu a ses killa bees, El-P a ses Def Jukies. Ses jeunes loups aux dents longues. En 2002, sort le second Def Jux Presents et « F.U. for Failure Ugly » en est l’un des meilleurs extraits. Il se distingue d’autres sons de l’écurie, avec un son plus planant, plus envoûtant. Alors que les productions brutes voires hâchées de El-P sont une marque de fabrique, Rob Sonic joue avec ce morceau sur un registre proche du trip-hop.

Murs & 9th Wonder- H-U-S-T-L-E (Prod. 9th Wonder)

Un OVNI dans cette sélection. Une goutte de douceur, du soulful dans un océan d’expérimentations dérangées. Murs, ancien des californiens Living Legends, s’est un temps arrêté sur le label new-yorkais, notamment avec le producteur 9th Wonder, génie qu’on ne présente plus. L’ancien de Little Brother sort une instru classique : rondeur, sample de diva soul, clap entraînants. Murs en profite pour causer de son passé de fauché qui a grandi nourri au système D. Sans jamais prendre la voie du malhonnête, il emprunte des chemins de traverse qui lui permettront de survivre, puis rapper, et aller en studio, et au hasard, de signer cette pépite chez Definitive Jux.

The Weathermen – Same As It Never Was (Prod. El-P)

The Weathermen, auraient pu un temps s’appeller les Def Jux All-Stars. Un concentré de talent composé de Aesop Rock, Cage, Tame One, El-P, Copywrite, le regretté Camu Tao, Vast Aire, et d’autres. On a toujours du mal à en faire le tour tellement le crew fut à géométrie variable. Et tellement les crédits de leurs sons sont difficiles à comprendre pour le lecteur non avisé : certains apparaissent parfois comme membres du collectif, parfois comme invités.

Le collectif crée à NYC en 1999 fera également un tour par Eastern Conference Records, autre belle maison indépendante de l’époque. « Same At It Never Was » reste cependant un morceau incontournable de Def Jux, de par les protagonistes, mais aussi parce qu’il introduit avec qualité Dex Jux Presents 2, second opus collectif de la maison.

El-P – Tuned Mass Damper (Prod. El-P)

Difficile de faire un 10 Bons Sons Definitive Jux, sans mentionner un son de Fantastic Damage. Omniprésent à la production sur la plupart des sorties citées jusqu’ici, il ne faut pas oublier qu’El-P a donc sorti sa propre galette dès 2002. Si certains voient dans la musique d’El Producto un Guernica musical, une bande-son du chaos de l’Amérique d’alors, admettons qu’El-P a toujours maintenu une cohérence dans le différent. Sa touche est finalement reconnaissable, son bordel est organisé. On y retrouve des sons rauques, des échos sur les voix, des bruits aux résonances industrielles, des riffs brinquebalants, des percussions à première vue hors-tempo… mais chaque émanation audio, chaque bruit trouve sa place, de manière parfois violente, rude, mais s’encastre toujours dans l’ensemble. A priori antinomiques, chaos et structure s’assemblent, comme pour animer une rébellion face à la société américaine de la décennie dans laquelle s’ancre Definitive Jux.

C-Rayz Walz – Dead Buffalos (Prod. Plain Pat)

S’il a exercé pour des personnages plus exposés tels Kanye, Kid Cudi, Drake ou Alicia Keys, le dénommé Plain Pat produisit aussi du son pour C-Rayz Walz. Non pas que le MC du Bronx soit un inconnu dans le monde du rap, a fortiori new-yorkais, mais son aura se limite souvent au monde des puristes de la scène underground. Quoiqu’il en soit, Plain Pat et Walz avaient déjà taffé ensemble sur le LP The Prelude, dès 1999. Ils remettent ça sur « Dead Buffalos », piste n°14 de Ravipops, le premier album de C-Ray Walz chez Definitive Jux.

Celui qui rappait déjà à 6 ans signe alors son cinquième album studio en 4 ans. Malgré tant d’activité, le flow et les textes ne se délitent pas. Pas plus que les productions. Ravipops est un régal de constance, et ce titre en est la preuve. Le tempo lent et la douceur simple de l’instru sont diablement efficaces. C-Rayz Walz en profite pour glisser sa voix chaude et y défendre la cause amérindienne, sujet finalement rare dans le rap.

Cool Calm Pete – Get With The Times (Prod. Cool Calm Pete)

Definitive Jux s’est aussi ancré dans son époque en investissant le format numérique, et misant çà et là, sur le gratuit. Au début des années 2000, les majors luttaient déjà contre le téléchargement illégal, Internet et l’arrivée des graveurs dans les salons du monde occidental, leur faisant craindre une perte de contrôle. Def Jux, lui, offre des liens de téléchargement dans ses albums, distribue des compilations gratuitement. Un moyen d’essayer d’exister quand on ne passe pas ou peu en radio.

C’est peut-être comme ça, que certains découvrent Cool Calm Pete. Le meilleur des rappeurs coréens se retrouve ainsi sur la compilation Definitive Swim (2007).  Né à Séoul, mais vite arrivé avec sa famille dans le Queens, il découvre le mouvement hip-hop dans sa jeunesse. Il fonde un groupe (Babbletron), puis s’investit en solo dès 2005, au rap et à la prod. Sous ses airs de doctorant, son hip-hop expérimente : on y retrouve des emprunts à la musique électronique, quelques discrets sons venus probablement du dub, des ambiances très aériennes. Exemple avec « Get With The Times ».

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