Ce ne sont pas moins de treize années qui se sont écoulées depuis la sortie du premier maxi de Bouchées Doubles Quand ruines et rimes s’rallient en 2003. A l’époque, Tiers Monde s’appelait Pad et Brav avait les cheveux courts. Viendra ensuite un E.P. Matière Grise, puis l’album Apartheid en 2006. A partir de ce moment, c’est davantage en solo que vont se jouer les carrières des deux rappeurs. Œuvrant au sein du label havrais Dîn Records qu’ils ont contribué à fonder, chaque artiste va poursuivre sa propre route tout en participant aux projets des uns et des autres. C’est ainsi que Tiers Monde va sortir son premier album Toby or not Toby en 2014 après un projet humanitaire Black to the future alors que Brav attendra 2015 pour sortir Sous-France. La suite, c’est en ce début d’année 2016 où sortent coup sur coup un album de Brav appelé Error 404 et un album de Tiers-Monde appelé No future.

Le choix de parler de ces deux albums dans un seul article tient donc au fait que, même s’ils sont parfaitement indépendants, résonnent en eux une même histoire. L’album Apartheid est un classique du rap français tant le duo possédait cette complémentarité que ne connaissent que les grands groupes (Lunatic, Ärsenik, IAM, NTM…). La coïncidence dans les dates de sortie de ces deux albums était vraiment trop belle : il fallait écrire sur ces deux albums et reformer le temps d’un article les Bouchées Doubles. Juste pour le kif.

Ce qui caractérise Brav et Tiers Monde, depuis leur commencement, c’est une recherche musicale assez poussée qui tente de ne pas donner à leurs projets une couleur précise. Un même projet recèle plusieurs ambiances, ce qui est assez désarmant pour l’auditeur non averti : on passe des instrumentales aux influences new-yorkaises à des instrumentales au tempo lent, nappées de sonorités électroniques, en passant par des rythmes africains, des mélodies west-coast ou des riffs de guitare électrique. L’évolution du rap de ces dix dernières années semble avoir permis aux deux artistes d’expérimenter et de prolonger cette recherche incessante de nouvelles manières de faire de la musique (Proof, que l’on ne retrouve jamais bien loin, y est vraisemblablement pour quelque chose). Au risque de perdre des auditeurs en route, nous avons affaire à deux artistes qui n’ont pas hésité à sortir de leurs zones de confort pour nous offrir deux derniers projets différents, musicalement et lyricalement parlant, mais avec ce souci de la qualité qui fait indubitablement de Dîn Records un label indépendant majeur du rap français.

C’est bien cette volonté d’expérimenter qui les amène tous deux sur des chemins différents. Inutile de dire que s’il y a des similarités dans l’approche musicale, les deux albums sont certainement plus différents qu’ils ne se ressemblent. Dans Bouchées Doubles déjà, leur complémentarité impliquait une différence qu’ils se plaisaient à mettre en avant dans un certain nombre de sons (« Compagnons de cellule », « Angle d’attaque », « Angle de tir », etc.) afin de dénoncer des situations sociales alarmantes. Cette différence, c’était avant tout celle de leurs origines : l’un est blanc, l’autre est noir. Ces titres avaient pour finalité de montrer qu’il n’y a là aucune importance. Leurs différences, ils les grossissaient pour mieux les nier et les faire disparaître avec cette même conclusion : la misère sociale nous touche tous. Le blanc et le noir, différence apparente se révélait n’être qu’une différence de surface. La véritable différence, c’est celle que nous construisons en nous déterminant en tant que personne par nos choix. Ce n’est pas celle de nos origines.

L’esprit Bouchées doubles, c’est avant tout ce discours de l’engagement (on pourrait certainement l’étendre à l’ensemble de Dîn Records). Ce discours que l’on ne retrouve plus, qui manque à un rap dont Brav et Tiers Monde dénoncent la vacuité dans leurs albums respectifs. Lorsque Tiers Monde rappe : « Je ne cours plus après les featurings dans le rap français. Narguilé sur narguilé, leur boîte crânienne est inhabitée » dans le titre « MC Solaar », cela fait écho à la phase de Brav : « Je n’écoute plus de rap parce que j’ai peur du vide » du titre « Delirium Tremens ». Une manière de se distinguer de la masse des rappeurs sous la forme d’un rare égotrip dont ils n’ont jamais été des adeptes. On chercherait en vain des phrases qui ne reflètent pas l’authenticité dans ces deux albums, et il est difficile de leur donner tort.

Error 404 est un album introspectif vraiment surprenant. L’album contient deux featurings : Tiers Monde et Jarone. Les textes sont engagés et Brav suit tout du long un fil directeur qui est celui du déracinement et de la perte de repères liés aux nouvelles technologies. Il a poussé le concept jusqu’à faire en sorte que tous les morceaux durent quatre minutes et quatre secondes. Beaucoup de phases renvoient à une réflexion concernant la manière dont la technologie a bouleversé de fond en comble nos existences, de telle sorte que nous en avons oublié ce qui est fondamental : la rencontre de l’autre, si proche et pourtant si loin derrière un écran. Il n’est pas étonnant que cet album ait été conçu durant la tournée en appartement réalisée par Brav, lui qui souhaitait la réaliser pour la proximité avec l’auditeur. Mais si la surprise peut provenir de ce thème peu traité dans le rap français, elle vient également de la musicalité. A priori, ce qu’a fait Brav n’est pas ce à quoi l’on s’attendrait dans un album de rap. On s’en éloigne parfois tellement que l’on se demande si on ne devrait pas qualifier cela de « chanson française ». Toutefois, passé l’effet de surprise, la justesse dans les paroles et la réalisation impeccable de l’album peut convaincre les plus sceptiques. On se laisse emporter dans les mélodies pour réécouter un album dont la richesse musicale et textuelle fait qu’on ne peut en épuiser le sens aux premières auditions.

Tiers Monde a réalisé un album bien moins introspectif que celui de Brav. Il contient également deux featurings : Thelma et Brav. Il s’explique sur le contenu de cet album à la toute fin en évoquant son incapacité à mettre des mots sur les sentiments qu’il éprouve, disant qu’il a préféré tout au long de ses deux albums exposer sa vision du monde. La richesse textuelle de Tiers Monde tient aux nombreuses références culturelles qui sont les siennes, allant de la culture africaine à l’Islam en passant par la culture populaire. L’aspect politique est comme toujours extrêmement présent, mais il passe moins par le prisme de la question raciale comme cela a pu être le cas (parfois en excès entraînant une certaine redondance). Tiers-Monde aborde frontalement des questions comme la misère sociale, l’Etat, la vie dans les quartiers tout en se renouvelant dans sa manière de les traiter. Les extraits d’interviews qui sont disséminés dans l’album lui permettent de se dévoiler et témoignent du souci d’expliciter sa démarche. Malgré cet aspect politique, on est très loin d’un rap rectiligne et on sent qu’il a eu à cœur de diversifier sa palette musicale. La qualité des productions y est pour quelque chose. Après Toby or not Toby, il est certain que Tiers Monde fait partie des rappeurs qui ont énormément de choses à apporter au rap français. On attendra Mamadou, son prochain album, avec impatience.

C’est la richesse des textes et des références qui est la marque de fabrique de la maison Dîn Records. Si Médine en est devenu avec le temps le principal représentant aux yeux du public, on comprend avec ces deux albums les raisons pour lesquelles ce furent Bouchées Doubles qui permirent dans un premier temps au label d’acquérir une telle reconnaissance. Le travail réalisé par Brav et par Tiers Monde témoignent de la diversité du rap qui est définitivement un genre musical à part, capable de se nourrir de toutes les références culturelles possibles et imaginables, de tous les courants musicaux pour aller jusqu’à flirter avec tous. Derrière les artistes, il y a des hommes en chair et en os, et ce sont eux que l’on apprécie autant. Leur longévité vient témoigner dans les cas de Brav et Tiers monde que leur succès n’est pas construit sur du vide. Bien entendu, il y a un travail de l’image, mais il semble témoigner qu’il y a toujours un homme derrière l’artiste. Si Brav a choisi de mettre en avant sa famille (il s’agit de son père sur la pochette) et Tiers Monde ses amis (dans le titre « Sans E »), on prend conscience à l’écoute de ces deux projets que tout cela se confond un peu dans une sorte de rejet de tout ce qui pourrait nous diviser et d’appel à tout ce qui pourrait nous unir. Alors, quand d’une fusion comme celle-ci sort des projets aussi authentiques, que l’on apprécie musicalement ou pas, on ne peut que reconnaître la grandeur. Peut-être inconsciemment, No Future dialogue avec Error 404. C’est ce que désirait montrer cette chronique.

Pour acheter l’album Error 404 de Brav, vous pouvez le faire directement sur le site de Dîn Records, pour l’album No Future de Tiers Monde, vous pouvez aller par ici.

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à le partager avec les petites icônes ci-dessous, et à rejoindre la page facebook  ou le compte twitter du Bon Son.