Il y a déjà quelques temps que l’on vous parle de Westside Gunn, le petit génie venu de Buffalo, dans l’état de New-York, soit à près de 600 bornes de NY City. Exilé depuis quelques temps à Atlanta, Géorgie, le phrasé du MC pue pourtant la côte Est, la Big Apple… Certains entendent en lui un jeune Nas, king de la mégalopole, voient dans les instrus menaçantes ou sombres sur lesquelles il pose une ode au côté gangsta de Mobb Deep ou autres artistes du même acabit venus des 5 boroughs.

Nombreux sont les MC qui copient/collent les styles, mais rien ne semble feint chez WestSide Gunn. L’influence des pairs et des anciens est évidemment là, mais si l’expression est galvaudée, on n’hésitera pas cependant à dire que ce rap de Buffalo pue l’authenticité. On faisait déjà remarquer lors de notre dernière édition de nos Bon Sons US  à quel point la musique de Westside Gunn transpirait la crasse des ghettos durs. La rue et ses codes, il ne les invente pas, il les vit depuis longtemps et ça se sent dans ses opus.

Par exemple, son “Free Chapo” est peut-être un thème à la mode. Il a été tellement facile de multiplier les références au narcotrafiquant ces derniers temps. C’est “cool”, c’est hype, El Chapo, c’est un bienfaiteur pour certains, un contrepouvoir, un Scarface 2016, mais bien réel, qui, en cavale, a longtemps fait la nique à la police sur fond d’idylle avec une voluptueuse star de la télé mexicaine. C’est dans l’air du temps. Tu kiffes comme si c’était Netflix. On fait semblant de s’acoquiner. Un peu comme quand avec tes potes tu vénères Heisenberg dans Breaking Bad, alors que le type est une enflure. On s’encanaille vite fait,  parce que c’est stylé, ou que ça fait marrer, ou que c’est du trente-sixième degré. Ouais, peu importe. La différence avec Westside Gunn, c’est que c’est la vraie vie, qu’il a connu les activités illégales, la proximité des gangs, les règlements de compte et les barreaux de la prison. Puis un désir de se ranger après la mort d’un proche. Avant lui, d’autres ont réussi à passer des barres aux 16 bars avec réussite, de l’illégal au succès musical : Jay-Z en est en exemple, Raekwon, un de ses modèles, aussi.

Réussite, cet album en est une. Après les mixtapes Hitler Wear Hermès… ayant excité toute la communauté hip-hop sur Soundcloud, puis l’EP Roses Are Red… So Is Blood, on était en droit d’attendre beaucoup de ce premier album studio. L’annonce, fin février de la présence de grands noms tels Action Bronson ou Alchemist nous faisait saliver.

La participation de BamBam constitue une des bonnes performances de cet album. Un morceau de 2 minutes, exercice de force en forme de parallèle avec les “Dudley Boyz” , deux éminentes figures du catch américain. Deux poids lourds qui s’égosillent pendant seulement, et malheureusement, deux minutes sur une production raffinée de Alchemist. C’était un aperçu alléchant. Le pire ? C’est que ce n’est même pas, pour nous, le meilleur titre de l’album.

Flanqué d’un de ses producteurs fétiches, le méconnu Tommy Daringer responsable de cassages de nuques sur les précédentes tapes de Gunn, le rappeur néo-sudiste a concocté un parcours en 18 pistes qui sonne déjà comme un classique du genre. Avec pour commencer un “Dunks” introductif  qui fleure le vieux Def Jux, sur laquelle s’invite son proche de toujours, son frère Conway. Une sorte de production à la El-P, en moins torturé, mais plus dark. Mais très rapidement, c’est la seconde piste qui colle le plus aux oreilles. Comme une friandise sucrée, elle te rassasie, mais tu en redemandes toujours plus, jusqu’à saturation. On n’a pas encore atteint ce stade avec ce “Gustavo”. Un tempo lent, sur lequel la MC Keisha Plum vient susurrer elle aussi son “Everyday, make money and pray, Gustavo”, qui vous donnera inlassablement l’envie de réécouter cette piste.

L’album se poursuit sur des ambiances posées, ou inquiétantes. Il faut attendre la quatrième piste (“Vivian At The Art Basel”) pour entendre la voix légèrement nasillarde de WestSide Gunn se poser sur les sirènes d’un autre producteur, en l’occurrence Camouflage Monk. Quelques notes de piano bien senties d’un producteur trop peu connu et la présence de Your Old Droog. C’est ça la force de ce FLYGOD : on y croise des gens établis, et des peu connus tout aussi talentueux sur l’espace qui leur est offert. Preuve que le garçon de Buffalo et ses potes sont déjà reconnus par les plus grands, on côtoie sur ces microsillons Skyzoo, Roc Marciano (à la prod et au mic’),  Action Bronson, Danny Brown, Chase, QBert, l’omniprésent Statik Selektah et bien d’autres.

On y entend aussi des hip-hopeurs montants, tels Meyhem Lauren, le pote d’Action Bronson, qui sur “Over Gold” nous fait vibrer avec un timbre à la GZA de la grande époque. On y entend le solide et reconnu Apollo Brown produire un “Mr. T”  de toute beauté. La boucle de soul, l’ingrédient fétiche de Brown. Si certains décrient le côté grillé des recettes du compositeur du Michigan, vous savez que dans ces lignes, on adore. Pourquoi ? Parce que c’est bien fait ! Sa musique est toujours millimétrée, efficace, les refrains chantés des divas soul des années 60 produisant souvent des petits frissons dont on ne se lassera pas. C’est sans doute un beat un peu plus rond et plus chaleureux que sur les autres morceaux, mais ce titre, sorti fin décembre, s’inscrit à merveille dans l’ensemble.

Et l’album de continuer ainsi, de récit de la rue en punchlines egotripiques, de beats savoureux en samples exquis. Et jamais WestSide Gunn n’est pris en défaut. Mieux, malgré les talents réunis sur ce chef d’oeuvre, aucun MC ne prend réellement la lumière à son détriment. Si vous cherchiez l’album de l’année 2016, sachez que FLYGOD sera dans la course à l’heure des classements de fin décembre. Si vous cherchez un futur must-have du downtempo sombre, FLYGOD en a la trempe. Mets sur play, et fous donc ton gilet pare-balles.

Date de sortie : 11 mars 2016 // Label : Griselda Records

Tracklist :

  1. Dunks (feat. Conway) (Prod. Daringer)
  2. Gustavo (feat. Keisha Plum) (Prod. Daringer)
  3. Shower Shoe Lords (feat. Benny) (Prod. Daringer)
  4. Vivian at the Art Basel (feat. Your Old Droog, prod. Camoflauge Monk)
  5. Hall (prod. Roc Marciano)
  6. Free Chapo (feat. Conway) (Prod. Daringer)
  7. Over Gold (feat. Meyhem Lauren) (Prod. Daringer)
  8. Bodies on Fairfax (feat. Danny Brown) (Prod. Daringer)
  9. Chine Gun (Prod. Daringer)
  10. King City (feat. Mach Hommy & DJ Qbert, prod Tha God Fahim)
  11. Omar’s Coming (feat. Roc Marciano & Conway) (Prod. Daringer)
  12. Mr. T (prod. Apollo Brown)
  13. 50 in. Zenith (feat. Skyzoo, prod. Statik Stelektah)
  14. Sly Green Skit (Prod. Daringer)
  15. 55 & a Half (Prod. Daringer)
  16. Albright Knox (feat. Chase) (Prod. Daringer)
  17. Dudley Boyz (feat. Action Bronson, prod. The Alchemist)
  18. Outro (feat. Bro A.A. Rashid, prod. Camouflage Monk)

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