En mars 2014, le label belge Give Me 5 invitait Lacraps à participer à son concept intitulé La Poignée de Punchlines. Un an après la publication de son premier projet Premier G, le montpelliérain décida de faire appel à Mani Deïz quant au choix de la production pour ce track. Cette première collaboration donna le jour à un son devenu rapidement une référence et plaça Lacraps comme un MC à suivre de près sur la scène francophone. Postérieurement à la parution de la street tape Machine à écrire, les deux artistes décidèrent d’unir leur force et annoncèrent dans un premier temps un EP commun. Finalement, ces deux stakhanovistes de la musique  changèrent rapidement d’avis en substituant le format court par un album disponible  depuis le 21 janvier. Tout au long de l’année 2015 de nombreux morceaux ont été diffusés sur la toile faisant de 42 grammes l’un des projets les plus attendus de ce début 2016. Au mois de décembre, la tracklist a été dévoilée de façon originale, par le biais d’un vidéoclip reprenant un à un les noms des titres de l’album et annonçant officiellement le début de la précommande. Trois semaines après sa sortie nous vous proposons un petit décryptage.

Commençons par le titre à première vue énigmatique. Sur la piste numéro 2 du disque, on peut entendre une conversation téléphonique entre les deux protagonistes sous la forme d’un interlude. Au cours de celle-ci, Mani suggère l’idée de « 42 grammes » en faisant référence à l’excellent film d’Alejandro González Iñarritu  intitulé « 21 grammes ». Dans celui-ci Sean Pen, Benicio del Toro et Naomi Watts se donnent la réplique. Le réalisateur mexicain s’est appuyé  sur la théorie du médecin Duncan MacDougall selon laquelle le poids de l’âme de l’être humain serait d’environ 21 grammes. D’après cette hypothèse, l’âme s’envolerait vers les cieux lorsque la mort frapperait chaque individu, allégeant ainsi la masse du corps du défunt. « 42 grammes » transmet donc une idée de fusion et insiste sur l’indissociabilité de ses deux protagonistes afin de tendre vers un travail abouti, réfléchi et de qualité. A l’écoute de celui-ci, on peut noter une réelle complicité et une confiance mutuelle. Slob a parfaitement mis en image cette idée en réalisant la cover et les visuels du disque. Lacraps la résume d’ailleurs parfaitement sur le titre éponyme de la manière suivante: « 42 grammes nos âmes s’élèvent pour n’en former qu’une ».

Concernant le nombre de titres sur cet opus,  les apparences sont  trompeuses. Nombreux sont les auditeurs trouvant le format album souvent trop long et les 21 chansons présentes sur la tracklist peuvent a première vue aller dans ce sens. Cependant, à y regarder de plus près, Lacraps apparaît sur 13 titres, 10 en solo et 3 featurings, ce qui permet de ne pas tomber dans le piège d’un projet trop redondant. Focalisons-nous tout d’abord sur les chansons en solitaire.

Le membre de LaClassic semble avoir décidé de proposer des sons plus personnels et plus aboutis que sur Machine à écrire. En effet ce précédent travail comportait plus de vingt invités et laissait donc  peu de place à des morceaux rappés du début à la fin en solo. Lacraps a gardé son côté technique et son flow qui ont fait sa marque de fabrique mais son écriture apparaît comme plus travaillée et ses schémas de rimes multi syllabiques plus recherchés. Un  travail indéniable a été réalisé dans ce sens-là. Il évoque d’ailleurs ce processus dans le refrain du titre « 42 grammes »: « 42 grammes je l’ai décidé, j’ai banni la crasse de mes rimes ». Au niveau de la thématique, la notion de spleen est présente en fil rouge tout au long de cet opus. On sent un Lacraps tourmenté, qui puise son inspiration dans une mélancolie omniprésente. Sur le track « La galère » on peut l’entendre clamer : « J’vis à l’arrache j’ai pas d’cash même mon sommeil est oppressant / J’ai la rage et ce bagage émotionnel est trop présent » et sur « Ecoute-moi » : « Il me reste des plaies à panser avant que la magie n’expire ». L’artiste semble conscient que pour pouvoir avancer, il ressent le besoin de faire un travail sur lui-même, comme il exprime dans le très bon morceau « Loin d’être inséré » : « Un sale comportement, ça devient sordide dès qu’on te file thème / Avant de combattre le monde je dois sortir de mon conflit interne ».

L’écriture est un précieux allié pour Ali qui lui permet d’exorciser ses pensées noires. La productivité élevée dont il fait preuve est le témoin d’une nécessité quasi quotidienne de coucher ses maux sur papier: « Moi j’ai qu’un stylo pour m’consoler, 20 consonnes et 6 voyelles » (« Mon ressenti »). Son besoin de rapper et d’enregistrer des sons continuellement afin de canaliser ses pensées est également clairement explicité dans le titre « Double Dragon » : « Comme un otage, mon rap, ma came / Je trouve pas mon calme à part en stud’. » Mani Deïz a proposé  des beats en totale adéquation avec l’univers de son binôme tout au long du disque. Comme à son habitude, il a mis la barre très haute et certaines instrus sont de véritables pépites. Entre autres, nous avons beaucoup apprécié celles de « La galère », « Loin d’être inséré » et « Dernier voyage ». Mention spéciale à la prod’ du son « Insurgés » qui sort du registre habituel de Mani. Celle-ci demeure plus lente, offre des sonorités plus électroniques qu’à l’accoutumé et vient clore subtilement cet opus.

Penchons-nous dorénavant sur les invités de cet album. Lacraps a fait appel aux membres du label LaClassic au complet. On pouvait s’attendre à un tel choix de la part du montpelliérain qui a l’habitude de travailler en famille, mais le format choisi pour les morceaux est assez rare pour être souligné. En effet, SEGA (« 63 grammes »), Nedoua (« 84 grammes »), le surprenant  Dj Rolxx (« 105 grammes »), Melis (« 126 grammes ») et la jeune pousse Starline (« 147 grammes ») posent individuellement sur des formats courts. De cette manière, Lacraps a décidé de ne pas leur faire d’ombre. Ils peuvent ainsi exposer leur talent sur une production de Mani Deïz. On peut tout de même profiter d’un morceau commun, sur lequel le parisien Y.E est présent en lieu et place de Starline. Sur « Bordel », les cinq artistes se succèdent sur un beat plein de punch à la manière d’un freestyle, ce qui donne un morceau bien ficelé et efficace.  L’autre featuring du projet s’intitule  « Dernier voyage » et traite du thème de la fin de vie.  Paco y est invité pour un couplet remarquable et on peut y entendre Char sur le refrain, le tout sur une boucle de violons mélancolique. Agréable surprise,  la présence de Mani Deïz en tant que rappeur sur l’ultime couplet. Cette facette quelque peu inédite du  beatmaker est aussi présente sur la chanson « Sans titre ». Nous savions qu’avant de s’initier à la production, le membre des Kids of Crackling avait commencé par rapper et nous l’avions également vu backer Paco sur scène. Il semblerait qu’un projet inédit où le beatmaker posera sur ses propres instrumentales verra le jour courant 2016. Restons donc à l’affût car il a fait preuve de qualités indéniables sur 42 grammes.

En conclusion, le rappeur montpelliérain et le beatmaker parisien ont fourni un travail cohérent et à la hauteur des attentes suscitées. Le fait que Mani Deïz se charge de la direction musicale dans sa globalité permet d’apporter une couleur uniforme du début à la fin du projet. Il en ressort aussi que Lacraps a su tirer parti de ces productions taillées sur mesure pour affûter sa plume et développer sa technique déjà reconnue par le passé. Si ce n’est pas déjà fait, nous vous conseillons vivement de vous procurer 42 grammes qui a la particularité de compter une face exclusivement instrumentale. Cette première collaboration est  disponible en double CD et en double vinyles en plus de la version digitale. Nous avons d’ailleurs la sensation que les deux compères ne s’arrêteront pas en si bon chemin et risquent de renouveler l’expérience dans le futur. En espérant que la suite pèsera encore plus lourd que « 42 grammes ».

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Lire aussi : Rencontre avec Mani Deïz / l’interview « Machine à écrire » de LaCraps

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