La mois de décembre a tourné sa page, janvier est arrivé, les bilans hip-hop 2015 foisonnent chez les médias spécialistes. De notre côté, on perpétue cette tradition en innovant un peu cette année. En plus des collections 2015 made in France et made in USA, de la future sélection « worldwide », on a rajouté une version venue du Québec et, aujourd’hui, une édition United Kingdom. Pour boucler la boucle, il nous était difficile d’oublier nos voisins britanniques.

En fait, c’est en préparant notre sélection Worlwide que le constat est tombé comme une évidence : la présélection grouillait de sons venus du Royaume-Uni, et il nous fallait une édition dédiée. Ces choix, ce sont avant tout des coups de coeurs de la rédaction. Nous n’avons pas cherché les titres aux plus hauts taux de clic, ni nécessairement les artistes qui trustent les charts UK. Non, nous avons choisi 10 sons qui nous ont mis des claques. Presque littéralement. Ne soyez pas étonnés de revoir des artistes de la même mouvance se fondre dans cet article, on a privilégié la qualité à l’exhaustivité, avec forcément du parti pris. Au passage, on en place une pour Mark B, le légendaire producteur anglais qui nous a quitté il y a quelques jours. RIP.

Cult Of The Damned – Part Deux

Il y a presque dix ans, un collectif du nom de Children Of The Damned tentait d’émerger sur la scène britannique. Le nom n’avait alors pas résonné jusqu’à nos oreilles, mais les mecs s’étaient fendus de deux albums en 2007 et 2009. Il y a quelques semaines, on tombe sur cette pépite. Un son de 2015, bien dark, limite austère et vénère à la fois. C’est un peu crade, et franchement, on ne peut que kiffer. Gros travail, de la production de Dr Zygote (Strange U) , en passant par les flows sans concession, et ce visuel sombre à souhait.

Le crew, emmené par un certain Lee Scott s’est donc reformé l’année passée en ajoutant quelques talentueux nouveaux (le mancunien Black Josh en tête). Children Of The Damned (COTD pour les intimes) devient Cult Of the Damned. Un maxi est sorti en septembre dernier chez Blah Records, avant que ce titre nous fracasse les oreilles quelques temps plus tard. « Do you know what direction to take at the intersection ? » Oui, je me dirige vers l’Eurostar le plus proche.

Jesse James Solomon – The Ride Home

Petite sensation, avec ce jeune rappeur londonien. À première vue, son apparente déprime pourrait nous rappeler certains membres de Odd Future, Earl Sweatshirt en tête. Ou un soupçon  de Reijjie Snow, le MC natif de l’Irlande voisine avec qui Solomon a déjà posé. C’est vrai qu’il y a un peu de ça, peut-être une touche de couleur en plus dans le clip, et encore. Bref, ce n’est pas la joie qui prime, mais on apprécie  ce tempo posé, cette nonchalance dans le verbe, et même le refrain légèrement chanté. Avec « The Ride Home » et son EP éponyme, on ne sait finalement pas si Jesse James Solomon nous emmène au pays des songes, ou dans son morne quotidien. Peut-être un peu des deux finalement. À l’arrière du cab, on t’embarque là où ton esprit fatigué par l’heure tardive mélange rêve et réalité.

Dirty Dike – Isleham Swamp

Dirty Dike est probablement l’un des protagonistes les plus connus de cette sélection. Déjà, il est l’un des rares à avoir des vues qui dépassent le million sur Youtube. Vous aurez peut-être même vu le fantasque MC lors d’un de ses trop rares passages en France. Bientôt huit ans après son premier opus Bogies and Alcohol , et au fur et à mesure de ses sorties, la gouaille du MC signé lui aussi chez High Focus (The Four Owls, Ocean Wisdom, Lee Scott…) ne s’est pas atténuée. Sur « Isleham Swamp », c’est l’ambiance façon redneck à l’anglaise qui nous a poussé à choisir ce titre plutôt qu’un autre parmi le large éventail du MC. L’album Sucking On Prawns In The Moonlight est assurément une des galettes british à se procurer en ce moment.

Dr Syntax & Pete Cannon – Hear My Beat Rattles (feat. Upfront & Res One)

Un beat d’antan, une caisse claire, un gimmick effréné qui résonne à coups de scratches. C’est la recette des beatmakers Pete Cannon & Dr Syntax pour lancer les MC Res One et Upfront (Split Prophets) dans une ambiance très fin des années 90, début des années 2000. Si les noms des deux producteurs vous disent quelque chose, c’est normal. Dr Syntax est un des éminents membres de The Mouse Outfit, groupe venu de Manchester, tandis que Pete Cannon est actuellement l’un des plus gros pourvoyeurs de bandes-sons pour les MC’s venus du Royaume. En fouillant vous pourrez le trouver à collaborer avec nombre d’autres artistes de ce top. Le hip-hop indé semble être une petite famille de l’autre côté de la Manche. Bonne nouvelle ou pas, on se délecte de ce track, sorti sur leur deuxième album commun, Elaborate Anoraks .

Ocean Wisdom – Splittin The Racket

Promis, nous n’avons pas d’actions chez High Focus, mais cette production de Dirty Dike (encore lui…) nous a alerté. Ça sonnerait presque boom-bap sur les premiers beats, mais c’est finalement autre chose qu’on nous sert, et qui fait de ce titre une boucherie intégrale. Oui, on parle des qualités vocales de Ocean Wisdom, rappeur d’origine jamaïcaine venu de Brighton (c’est en tous les cas ce qu’il affirme dans ses lyrics). C’est autant jouissif par ce côté raw que par la rapidité du spit. Ça crache des barres à la minute ! Ça regorge de punchlines. Bien composé, bien écrit, bien rappé, on en reprendrait volontiers une rasade.

Emcee Killa & Grim Reaperz feat. Manage – Shame

On change un peu d’atmosphère avec Emcee Killa et Grim Reaperz. L’instrumentale sera plus familière aux habitués des boucles mélodieuses de piano… et aux Français. Ok, cocorico, on a triché un peu sur ce son, Grim Reaperz étant un trio de producteurs hexagonaux, que probablement bon nombre de lecteurs connaissent ici. C’est efficace, un peu triste, envoûtant. Pierres tombales, église, rues sombres, tout est fait pour nous emmener dans le ténébreux. La recette est proprement exécutée et Emcee Killa et l’invité Manage ne sont pas étrangers à cette réussite. Ce n’est pas du Army Of The Pharaohs, une de leurs influences notables, mais on sent l’inspiration, et on apprécie.

Stig Of The Dump feat. Jehst – Kubrick

Restons dans une atmosphère oppressante. Cette fois c’est le « sosie britannique de Jonwayne » qui s’y colle. Stig Of The Dump est son nom. Dans un brillant hommage à Stanley Kubrick, il invite le vétéran Jehst à venir composer et poser furtivement. Jehst dont on vous parlait l’an passé dans notre top Worldwide 2014. C’est d’ailleurs ce dernier qui produit l’ensemble de l’album Kubrick dont est issu ce morceau L’imagerie du génie du Septième Art est parfaitement reprise, un bel hommage, qui donne certes envie de regarder du Kubrick, mais surtout de plonger peu plus dans  l’univers de ce rappeur venu de Newcastle.

Datkid – Trouble

Après Londres, Bristol est probablement la scène britannique la plus riche musicalement parlant. Car dans nombre de styles musicaux, la ville place des noms comme des références au fur et à mesure des années (Massive Attack, Portishead, Roni Size…). Côté hip-hop, peut-être pas de blazes aussi rutilants, mais on y dégote quand même du répondant, notamment chez le posse Split Prophets. Un peu plus haut, on évoquait déjà deux de ses membres (Upfront et Res One), et certains ont probablement écouté la collaboration récente du collectif avec Emtooci (ex Mer2Crew). Pour 2015, on a choisi de mettre Datkid, un de leurs MC les plus talentueux, à l’honneur

Fin 2014, Datkid est jugé coupable dans une sombre histoire de baston. La veille de son jugement, il clippe Trouble avec ses potes, une sorte de pied de nez (ou le pied dans le nez, au choix…) à ses détracteurs. La savoureuse ligne de basse et le beat qui l’accompagne sont signés Simiah, un bristolien lui aussi. Accompagné de ses potes, dans cet appartement décoré aux bières bon marché, à la pizza et aux culs de joints, Datkid, irrévérencieux, emmerde son monde.

Mnsr Frites – Train Sleep

Pas le plus connu de cette sélection, Mnsr Frites est un rappeur londonien qui apparaît plus généralement avec ses comparses sous l’étiquette du crew Granville Sessions. On ne va pas se mentir, on connaît peu le garçon. Toujours est-il qu’en deux sons entendus ces derniers mois, il nous a convaincus. Car on aurait pu placer le mélancolique « Numbers » , mais c’est finalement « Train Sleep » qui a eu nos faveurs. On y suit donc le MC dans un périple au Pays de Galles, et on se dit que la prod décalée du dénommé Mr Slipz n’est pas étrangère à notre entrain au moment d’écouter ce morceau. Difficile de dire si Mnsr Frites connaîtra un plus grand succès que ces quelques milliers de vues sur ses clips, une chose est sûre, on va s’intéresser un peu plus à ce qu’il fait et dévorer son album The River Wandle.

Roots Manuva – Stepping Hard

Qu’il est loin le temps où Ninja Tune et sa division Big Dada auraient pu truster une sélection comme celle-ci. Le label anglais fondé par les géniaux Coldcut semble avoir pris un autre tournant et délaissé quelque peu le hip-hop malgré quelques signatures ça et là. Mais pour les fanatiques, une sortie d’album de Roots Manuva est toujours un évènement. Bleeds était annoncé à l’automne 2015. Finalement, on regrette un peu de ne pas retrouver le côté délicieusement dérangé d’un Brand New Second Hand, ou la puissance d’un Run Come Save Me. Et si on a apprécié écouter l’album de Mr Rodney Smith, on le classe un ton en-dessous de ses meilleurs opus. Et ce malgré les grands noms de la musique, et pas que hip-hop, qui se sont succédés à la production (Four Tet, Adrian Sherwood…).

Néanmoins, on a pris notre pied sur le parfois pop « Don’t Breathe Out » ou sur un « One Thing » un peu plus noir. Ce « Stepping Hard » est, à notre sens, un des morceaux qui mettent le plus en valeur le timbre de voix de Manuva. La production signée Fred nous rappelle certains de ses connivences avec la scène trip-hop et downtempo anglaise. Il y a longtemps que Roots Manuva se fiche des carcans, et il a bien raison.

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