La chasse aux sorcières, la scène hip-hop Lausannoise, le festival de Cannes, le sexisme dans le rap… On a fait le tour de la question avec La Gale, le temps d’un café, un dimanche. I.N.C.H était de la partie, seul manquait Al’Tarba à l’appel pour évoquer leur projet commun « Salem City Rockers », d’une couleur nouvelle. Entretien.

La Gale, pourquoi ce nom ?

Ahhh ! Ouh ! La question qui fait mal ! J’aime bien la notion de maladie communautaire, parce que malheureusement, quand tu essayes de décrire certaines tares ou certaines choses qui peuvent te faire défaut dans cette société… Moi je me considère un peu comme une maladie aussi. Et j’aime bien la notion de contagion, et l’aspect crasseux.

On t’a surnommé comme ça ou bien tu te l’es auto-attribué ?

On me l’a attribué à une époque où je ne faisais pas encore du rap publiquement. Ça m’a fait marrer. Je t’avoue que je ne sais pas à l’heure actuelle si je devais me choisir un nom maintenant si c’est ça que j’aurais pris… Si c’est contagieux, c’est que c’est bon signe.

Tu parles de tes débuts dans le rap, tu dates ça à quelle période environ ?

On est en 2005. Après, moi je fais de la zik depuis que je suis gamine, je fais de la scène depuis que j’ai 15 ans à peu près, dans des groupes de rock et de punk-rock, et puis le rap j’y suis venue naturellement. Après, entre le moment où tu commences à taffer des textes et poser ta voix sur des instrus, et le moment où tu décides que c’est montrable aux gens de manière publique, et bien il se passe quand même un certain temps. Le premier album, on l’a sorti en 2012, et le projet sur scène on le tourne depuis 2006. Dis-toi, il y a 5-6 ans entre les premières scènes et cet album. Avant ça, on était tellement axés sur la scène avec Rynox, qui est un MC avec qui je partage la scène encore à l’heure actuelle – j’aime pas l’appeler mon backeur parce qu’il fait aussi des sons à lui sur scène – que vers 2006-2007, on s’est dit « On bosse un set, et on le montre ». On s’est mis des deadlines, la pression. C’était des sons patchwork. On avait construit un live de 40-45 minutes.

C’est né à Lausanne donc ? Parle-nous un peu de ta ville et de son rapport au hip-hop.

C’est une ville qui est confortable culturellement parlant, même si tu dois vachement faire ton trou avant qu’on décide de t’entendre. Pendant hyper longtemps, les gens se sont dits que je n’avais pas trop d’avenir dans ce truc-là et il a fallu redoubler d’efforts pour que ça pèse à un moment donné dans le paysage culturel parce que c’était aussi une revendication qu’on avait. Mais Lausanne c’est cool parce que c’est une ville à taille humaine, ni trop grosse ni trop petite, c’est pas hyper politisé, c’est très neutre comme la Suisse. On a des lieux où on peut faire des choses, on a des studios où on peut travailler… Moi, je travaille dans la technique de spectacle, j’ai été ingé-son pendant longtemps et du coup ça a été chouette de ce point de vue-là, de pouvoir enregistrer avec des gens qui nous faisaient déjà confiance.

La Gale s’est-elle répandue d’abord en Suisse avant de s’exporter en France et en Belgique ?

Figure-toi que les premiers concerts qu’on a fait c’était en Suisse Allemande, donc à Zurich.

Je n’aurais jamais cru.

Nous non plus ! Mais il s’avère que les suisses-allemands aiment vraiment le rap francophone, et c’était un concert sauvage, illégal, au bord de la Limate. Ça s’appelait « Ghetto Grill Hip-Hop Conspiracy ». On a fait notre live en ne sachant pas trop ce que ça allait donner, et ça a marché, la sauce elle a pris. La plupart des concerts qu’on a enchainés étaient plutôt en France ; Saint-Etienne, beaucoup, parce que tu as une scène qui fait bien la jointure entre le punk-rock et le rap, et qui propose des lieux autogérés comme à Lausanne.

« On ne fait pas du punk-rock musicalement parlant. J’aime l’état d’esprit qui s’accompagne de ce truc-là. (…) On fait ce qu’on fait de manière spontanée et ça illustre tout le background qu’on a. » La Gale

Gardes-tu encore des sons purement punk-rock dans ton répertoire ?

Non. Ce n’est pas exclu que ça revienne hein ! Mais pour l’instant je me suis tournée vers le peura de manière naturelle parce que ça me correspondait plus.

As-tu conscience de te positionner en marge d’une musique déjà marginale ?

Je ne sais pas… comme pas mal de gens. Et puis c’est pas pour rien que je suis allée chercher INCH et Al’Tarba pour bosser sur ce deuxième skeud, c’est qu’on a un truc très hybride. On est influencés par plein de genres musicaux différents, et tout ça donne du peura au final, mais la vibe, elle, vient d’horizons hyper variés. Ce truc-là en fait, quelque part, ça m’a séduite. Mais on ne fait pas du punk-rock musicalement parlant. J’aime l’état d’esprit qui s’accompagne de ce truc-là. Souvent, les gens aiment bien te mettre dans des cases genre « mi-punk-mi-rap », « mi-figue mi-raisin »… On fait ce qu’on fait de manière spontanée et ça illustre tout le background qu’on a.

Revenons sur ton premier album. Comment l’avais-tu pensé et combien de temps avais-tu mis pour l’aboutir ?

Une petite année à peu près. Je travaillais et j’y travaille toujours en tant que technicienne, dans une salle qui s’appelle Le Romandie. Le programmateur de l’époque jouait dans un groupe, en tant que bassiste. Je lui parlais du fait que je cherchais quelqu’un qui s’occupe de mes prods, de A à Z, exactement comme Alex et Jules ont fait sur le deuxième. L’idée n’était pas de resservir une espèce de soupe réchauffée de ce qu’on jouait sur scène, il fallait faire table rase et partir sur un nouveau truc. Il m’a orienté vers Christian, qui était le batteur de son groupe. Ça m’a surprise parce que le mec fait de l’électro et du math rock ! Il m’a dit qu’il bossait sur des instrus de peura, et qu’il serait motivé, et ça c’est fait comme ça. Et en 2012, après sa sortie, on a eu deux ans de tournée : la France, la Belgique, la Suisse, on a été au Moyen-Orient, on a été au Liban, en Egypte, on est allés à la Réunion, en Allemagne, en Italie… On a eu l’occase de bien bouger.

Et l’accueil du public qui te découvrait ?

Mortel ! Contre toute attente. Il y a vraiment des gens qui nous ont surpris parce qu’on arrivait avec un disque tout frais, où ils ne pouvaient pas fredonner quoi que ce soit, mais ils se sont juste laissés attraper par la vibe et ça a fonctionné donc on était plutôt contents !

Comment s’est faite la rencontre avec INCH et Al Tarba? C’était une envie de bosser avec eux spécialement sur ton second projet ? Explique-nous le cheminement de ta démarche.

On s’est rencontrés un an avant que je leur parle de ce projet, ici à Paris. Al’ Tarba, on s’envoyait des messages, lui travaillait avec Lord Lhus. Lord Lhus, à l’époque, habitait à Bienne en Suisse, et m’avait dit « Check mon beatmaker, il est super ! ». INCH, j’ai découvert son travail au travers des beats qu’il avait fait pour Hugo. Al’tarba est venu jouer en Suisse avec INCH, j’avoue, on a fait la fête quelques fois. Un jour, j’ai fait « Bon, allez les gars, j’ai un nouvel album à faire. Ça vous dit pas ? » Ils m’ont dit « Oui ». Après, t’as les agendas à synchroniser. On s’est fait une session tous les mois et demi. Des sessions de 5 jours à peu près. On a beaucoup travaillé à Bordeaux, chez un ami qui s’appelle Yoman, qui a réalisé les deux clips et qui est sur « Chiens galeux ».

C’est un Bordelais?

Un Parisien qui a émigré à Bordeaux ! Il a proposé d’héberger le projet, enfin la partie créative. C’était l’occase aussi de se retrouver en terrain neutre parce que Paris, les deux beatmakers y habitent, le téléphone sonne tout le temps, il y a toujours du monde qui passe… C’est pas beaucoup mieux chez moi à Lausanne.

Comment le projet s’est amorcé : un thème, un titre, une idée ?

Rien de tout ça. Je leur ai fait écouter les trucs que j’écoutais à ce moment-là, les influences que j’avais peut-être envie que ça ait. On s’était donné certaines choses comme point de départ, mais ça a vachement évolué au fur et à mesure. On était partis sur un truc très country, très blues ; finalement, c’est un des aspects de cet album, mais on passe par pleins d’états différents d’un bout à l’autre. Au final, l’attente que j’avais par rapport à INCH et Al’Tarba, c’était ce côté cinématographique. On le retrouve vachement dans le disque, et c’est hyper satisfaisant. Les influences et le fait d’être capable de raconter une histoire au travers de la zik que tu fais, ce qui n’est pas le cas de tous les beatmakers. T’écoutes leurs instrus, tu peux fermer les yeux et te projeter quelque part. Ça te fait voyager quoi qu’il arrive.

Est-ce que tu t’es d’abord imprégné des beats ou (INCH coupe)…

INCH : S’imprégner des beats ?

(Eclats de rire !)

La Gale : Je leur ai envoyé des sons qui me plaisaient, dans lesquels on allait pouvoir tailler au niveau du sample. Le premier morceau qu’on a sorti c’est « Qui m’aime me suive ». Ça s’est passé pas mal comme sur le premier disque : j’arrivais, il y avait encore de l’instru qui était en train de se créer, eux ils bossaient dans leur coin, mais j’entendais tout ce qu’il se passait, j’écrivais dans le stud. C’est un espèce de travail commun sans forcément qu’on soit en train de se parler. Eux ils étayent le son, et moi par rapport à ça j’étaye le texte. Il y a une convergence qui se fait à partir de ça : voici le squelette de mon son, voici le squelette de mon texte, vas-y on le kicke ! On a maquetté tous les morceaux quasiment avant de les enregistrer de manière finale.

« On a brûlé des familles entières parce qu’il y en avait un qui était pédé, que l’autre était juste un peu isolé, ou parce qu’à un moment donné certaines personnes refusaient les codes de société qui étaient imposés à l’époque. Je pense que maintenant cette chasse aux sorcières se retrouve sous tout un tas d’autres formes. » La Gale

Tu as des compétences en beatmaking aussi ?

Non, j’estime que non.

« Salem City Rockers », pourquoi ce titre ?

Je ne sais pas si tu connais les Clash un peu ?

De rap ?

Non, le groupe The Clash !

(rires) Ah ok !

Ils ont fait « Should I stay or should I go? ». Ils ont une chanson qui s’appelle “Clash city rockers” et les Clash, ça reste une des influences musicales premières chez moi, j’adore ce groupe. C’était d’une part un clin d’œil à ça. Salem, c’est une ville où beaucoup de « sorcières » ont été jugées. L’album traite aussi de la chasse aux sorcières ; faut savoir qu’en Suisse, jusqu’en 1700 et quelques, on a brûlé des gens sur des bûchers. Je ne sais pas comment ça se passe en France…

Si on pouvait, on le ferait encore je pense !

On le fait ! Il n’y a pas les flammes mais elles sont ailleurs, elles sont métaphoriques ! Cette idée de chasse aux sorcières qui pour moi n’a jamais cessé en fait : on est toujours en train de montrer du doigt celui qui est différent, celui qui détonne, celui qui est déviant. Faut savoir que dans les affaires de sorcellerie, dans les villages à côté d’où j’ai grandi, on a brûlé des familles entières parce qu’il y en avait un qui était pédé, que l’autre était juste un peu isolé, ou parce qu’à un moment donné certaines personnes refusaient les codes de société qui étaient imposés à l’époque. Je pense que maintenant cette chasse aux sorcières se retrouve sous tout un tas d’autres formes.

Cette thématique récurrente dans ton écriture a-t-elle été l’objet de discussions et débats avec tes deux architectes sonores ?

INCH : Nous, on cherchait plus le côté musical, on a laissé le côté textuel et contextuel à Karine. De toute façon, je pense qu’elle n’aurait pas écrit sur la paix dans le monde avec les instrus qu’on lui fournissait ! On s’entendait de base, on regardait dans la même direction.

Vous connaissiez déjà bien l’univers de La Gale avant de composer avec et pour elle ?

INCH : Et ben en fait pas du tout ! Je ne connaissais pas La Gale avant ! Moi, de toute façon je suis un très mauvais élève avec tous mes potes, je n’écoute quasiment pas ce qu’ils font… Mais comme ça c’est bien, j’ai toujours des trucs à découvrir ! Vu qu’on avait les mêmes références, on savait de toute façon que les trucs proposés allaient converger.

Il y a ce morceau étendard « Chiens galeux » où l’on vous retrouve tous derrière le mic. Vous avez essayé d’en faire plus ?

INCH : Non, non, non. Fallait vraiment faire la distinction. C’était plus comme un clin d’œil au fait qu’on sache aussi rapper.

La Gale : J’allais pas les laisser s’en tirer sans poser au moins un morceau !

C’est un morceau pensé pour la scène, on est d’accords ?

La Gale : Quand on peut, ouais ! Parce qu’on est quand même plusieurs dessus. C’est vrai que c’est un morceau qui a bien fonctionné sur scène jusque-là !

Tu rappes dans ce morceau : « Je représente tellement les tares de ma propre minorité, qu’on pourrait m’exposer au fond d’un cabinet de curiosités » Pourquoi ?

Parce que je suis une minorité dans une minorité. J’aime bien rigoler mais à un moment donné c’est tellement vrai que… Quand je suis dans le milieu rap, je suis la minorité punk-rock, quand je suis dans le milieu punk-rock je suis la minorité rap, je suis une meuf, j’ai des tendances plutôt gauche voire extrême gauche, et en plus de ça je suis une arabe. Plein de minorités cumulées sous un même titre, avec les tares qui s’en accompagnent. Et le cabinet de curiosités parce que les gens aiment bien te mettre en vitrine genre « Oh ! Regardez ! ». A une certaine époque, je pense vraiment que j’aurais pu finir dans un zoo humain. Je ne suis pas la femme à barbe mais c’est pas loin !

Tu considères donc que le fait d’être une femme est pénalisant en soi dans ce milieu-là ?

On est dans une société patriarcale, la musique à la limite, c’est presque un des milieux qui est le plus épargné par ce phénomène. Mais on est encore dans un monde où pour le même travail accompli, à la même échelle, au même timing, une femme sera moins payée qu’un homme. Mais je ne pense pas que spécialement le rap soit infecté par ce problème. Au contraire, le fait d’avoir été une meuf m’a procuré une lumière sur mon projet, et après faut assurer, dire les choses.

« Combien de fois j’ai lu « petit bout de femme » ou « physique frêle » ? Cette condescendance-là, elle est constante. Par contre, c’est dangereux de dire que le rap est plus sexiste qu’un autre milieu. Pourquoi on va le dire ? Parce qu’il n’y a que des arabes et des renois dans ce truc ? Moi j’y crois pas à ce truc-là ! » La Gale

As-tu une envie particulière de casser le schéma d’un milieu assez macho ?

Je suis une meuf et je rappe, et je dis ce que j’ai à dire, et je le fais comme je le fais. Je pense que ça se suffit en soi, je n’ai pas besoin de revendiquer d’être une meuf qui rappe. Souvent, on me dit « Tu ne parles pas de féminisme dans le rap que tu fais » mais je pense que le fait de le faire, ça fait partie du féminisme, je me considère comme féministe.

C’est une question rébarbative, qu’on te pose souvent ?

Non, pas rébarbative, on me la pose souvent mais je vais te dire un truc : le problème, quand t’es une meuf dans la zik, en général, on va souvent mettre de la lumière sur ta tête « Ah tiens, c’est marrant, v’là l’alien qui débarque ! » et puis après il faut que tu restes un objet émotionnel. On te conscrit dans ta fragilité. Combien de fois j’ai lu « petit bout de femme » ou « physique frêle » ? Cette condescendance-là, elle est constante. Par contre, c’est dangereux de dire que le rap est plus sexiste qu’un autre milieu. Pourquoi on va le dire ? Parce qu’il n’y a que des arabes et des renois dans ce truc ? Moi j’y crois pas à ce truc-là ! Il n’y a pas un milieu qui a été plus égalitaire que le peura pour moi. Je fais de la technique de spectacle, c’est une autre histoire, à l’école, c’était une autre, en tant que meuf dans un bar, quand tu veux boire ton verre tranquillement, accoudée sans qu’on te fasse chier à te demander si t’es toute seule et à quelle heure tu rentres, ça c’est chiant quoi ! Par contre, être une meuf qui rappe dans mon parcours à moi, ça a été un truc égalitaire. Je ne me suis jamais senti ni infantilisé ni dans un truc de condescendance.

J’entends quand même régulièrement « Une meuf qui rappe, je n’écoute même pas »…

Ces mecs-là, ils n’écoutent pas non plus leur mère, ils n’écoutent pas leur femme. Tant mieux pour eux, tant pis pour eux, ce n’est pas pour eux que je prêche, j’en ai rien à foutre.

Tes deux pochettes d’albums –vraiment réussies- sont des dessins. On ne voit pas ta tête ; c’est pour ne pas te montrer ou c’est pour ajouter une image à ta création sonore ?

C’est mon nom, mon projet, c’est moi qu’on voit sur scène, ça suffit quoi ! A un moment donné, quand tu montes sur scène, il y a un truc d’ego qui est mis en jeu. Par contre, je pense qu’il y a autre chose à montrer que sa tronche en premier lieu quand tu fais de la zik. C’est pour ça que dans le clip de « Pétrodollars », on apparait qu’à la fin, de manière très fantomatique, Paloma et moi. L’idée c’est d’amener de la chair au récit, pas de faire de la redondance et de mettre sa propre gueule sur un piédestal.

Tu peux nous présenter tes invités sur ce projet ?

Alors, il y a Vîrus, DJ Nixon, Paloma Pradal, DJ Chikano, Yoman, Obaké et Rynox qui sont deux MCs lausannois.

Parle-nous de la scène lausannoise. Est-elle importante ?

Ouaiiis… Il y a une scène, ouais… Elle est relativement consanguine mais elle existe.

Tu es une tête d’affiche locale ?

Pas du t…(sourire) Oui, enfin, si, maintenant oui. Mais je ne suis pas trop dans ce game-là. Je ne suis pas dans aucun game déjà. J’ai pleins de potes qui font du rap à Lausanne dont je respecte le travail, c’est mutuel, c’est cool mais euh… Le problème du rap suisse en général, c’est que ça s’exporte extrêmement mal. Les gens restent retranchés dans leur facilité, vont rarement à 15 kilomètres au-delà de leur ville. Nous, on avait envie de prendre des risques. Si on se prenait des cailloux, on se prenait des cailloux. C’est pas arrivé mais on avait ce risque-là, on ne savait pas si ça allait fonctionner. La plupart des MC’s suisse-romans donc francophones, ne vont pas en Suisse-Allemande ! Nous, on a commencé en Suisse-Allemande, donc c’était déjà biaisé à la base.

C’est une question musicale ou sociétale ?

C’est rien, c’est que c’est un hobby pour eux. Les mecs ont un taf à côté, c’est respectable. Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas travailler à côté, on ne peut pas vivre de sa zik à toute épreuve, c’est pas faisable pour tout le monde. Mais il y a un manque de prise de risque phénoménal chez les rappeurs suisses en général. Si je dois parler d’un label à Lausanne, qui veut vraiment dire un truc, c’est SWC, le label de nos deux DJ’s, DJ Chikano et DJ Eagle. Ils n’ont jamais rien demandé à personne, ils n’ont jamais touché de subventions, ils n’ont jamais été prendre d’argent ailleurs, ils ont fait leurs trucs. Il y a aussi l’Affaire au niveau local qui sont super biens et font leurs bails.

Comment s’est faite la rencontre avec Vîrus ? L’envie de mixer deux maladies ?

Ah c’est rigolo ouais ! Je lui disais l’autre jour : « Si tu googlises notre nom, sur Google Images, tu tombes sur tout sauf nous ! Que des trucs dégueulasses ! » Vîrus, je connais son taf depuis Faire-part, son EP. J’ai découvert ça via Jules, c’est Al’Tarba qui avait posté un son un jour. J’écoute ce truc, je fais « What ? C’est qui ?» J’ai pris une grosse rouste. J’ai écouté quelques trucs, après il y a eu Asocial Club qui a commencé à faire des lives et moi je bossais dans une salle de concerts à Genève donc j’ai fait jouer Vîrus en tant que programmatrice. On s’est rencontrés à ce moment-là.

‘’Je lui disais l’autre jour : « Si tu googlises notre nom, sur Google Images, tu tombes sur tout sauf nous ! Que des trucs dégueulasses ! »’’ La Gale à propos de Vîrus

A la fin de la soirée je lui dis que je suis en train de bosser mon disque, que ça me ferait quand même vachement plaisir qu’il soit dessus. Il n’était pas très très démonstratif à ce moment-là genre « Ouais… Pourquoi pas, ouais… », et en fait on s’est recontactés à la période où j’enregistrais le skeud, et je lui ai dit « Bah vas-y, carrément ! » ! Donc on est allés au studio du Gouffre, merci au Gouffre d’ailleurs. Et voilà, on a enregistré ce morceau. J’espère que c’est le début d’une longue aventure parce que c’est quelqu’un avec qui c’est chouette de partager la scène. On se retrouve tous les deux des fois dans des situations où les programmateurs nous disent : « On aime ce que tu fais mais on ne saurait pas avec qui te programmer ! » Maintenant, ils ont la réponse, ils n’ont aucune excuse.

Connaissant sa complexité textuelle, c’était facile d’écrire ensemble ?

Ben il est trop fort ce mec ! J’ai pas envie de lui lancer des fleurs gratuitement, mais il est trop fort. Moi, j’avais déjà le texte, le refrain n’était pas fait. Je lui ai envoyé mon texte et le morceau en maquette, il m’a fait « OK, je suis prêt ! ». Je ne savais pas ce qu’il avait fait hein…

INCH : Quand il est arrivé, limite on aurait pu garder la première prise ! Il en a fait une deuxième et on l’a gardée.

La Gale : Le refrain, on l’a écrit dans le studio du Gouffre, ensemble. Je lance une première vanne de texte, il me répond direct, d’une facilité de jouer avec les mots qui est juste hors du commun.

INCH : Ouais, puis moi j’étais content parce que des fois, un mec que t’adores, quand il vient poser sur une instru à toi, tu retrouves pas vraiment le truc. Tu te demandes si c’est parce que finalement t’as pas l’habitude de l’entendre sur ta prod, ou si c’est parce qu’il ne t’a pas respecté… Là, ça ressemblait exactement à ce que j’aime : ça restait lui et ça se mariait bien avec ce qu’on avait fait. Et en plus, le mec ne fait jamais de featuring. C’est un ermite !

La Gale : Tu parlais de quelqu’un qui n’est pas dans le game, c’est bien lui : il n’en a rien à foutre !

Vous avez décidé ensemble du choix des invités ?

La Gale : On en parle à chaque fois et on se met d’accord.

INCH : Moi c’est sûr que quand Karine m’a dit « Vîrus, », ça faisait tellement longtemps que je voulais faire un son avec Vîrus, que déjà j’étais surpris « Ah bon ? Tu peux l’avoir ? » Alors, je ne sais pas si on peut le dire mais il devait y avoir La Rumeur qui devait participer, au final ils ne l’ont pas fait. Moi j’adore La Rumeur aussi…

La Gale : C’est une musique d’avenir, t’inquiète pas, on n’a pas dit notre dernier mot !

INCH : C’est pas un regret, puisqu’on est censés faire ce morceau quand même !

« INCH : Il devait y avoir La Rumeur qui devait participer, au final ils ne l’ont pas fait. Moi j’adore La Rumeur aussi…

La Gale : C’est une musique d’avenir, t’inquiète pas, on n’a pas dit notre dernier mot !

INCH : C’est pas un regret, puisqu’on est censés faire ce morceau quand même ! »

Puisqu’on parle de La Rumeur, parlons un peu de ta carrière d’actrice. « De l’encre », ça a été un vrai tremplin ?

La Gale : Bien sûr ! Ça serait mentir que de dire le contraire. Ça a été une super mise en lumière pour l’album. J’ai mis de côté la production et la sortie du disque parce que j’étais en train de tourner De l’encre et juste après Operation Libertad. J’ai eu deux semaines et demi de répit entre les deux tournages. Après, il faut travailler pour ne pas être « la petite sœur de La Rumeur » même si de cœur je le suis et que ça reste des amis proches et des gens avec qui j’aime travailler. On a encore refait des concerts ensemble récemment en Suisse…

C’est eux qui étaient venus te chercher ?

C’est eux qui sont venus me chercher. C’est-à-dire que moi, je faisais leur première partie à l’Usine à Genève en janvier 2010. Ekoué, dans les loges, m’a demandé « T’as déjà fait du théâtre ? ». J’ai dit « Oui, vaguement ». Il m’a fait : «  T’as déjà fait du cinéma ? ». J’ai dit « C’est marrant, on vient de me proposer un rôle ! » en parlant d’Operation Libertad à ce moment-là. Il m’a dit « Ben nous, on a un truc à te proposer. On aimerait te filer le premier rôle pour De l’encre ». Je t’avoue que j’ai pas tergiversé 50 ans !

Tu t’es mise au théâtre plus sérieusement pour le coup ?

Non, j’ai vu une coach vite fait, une « acting coach ». Mais la direction d’acteurs c’est Ekoué, c’est lui qui m’a briefé.

C’était simple de rentrer dans la peau du personnage ?

Non, non, non ! (sourire)

Ça transpire quand même la sincérité…

Tant mieux, mais c’est parce que j’ai été travaillée au corps. Au début, c’était pas gagné du tout. Je débarque de la cambrousse, de Lausanne, avec mon petit truc punk-rock… Il a fallu que j’oublie tout ce que je savais pour endosser ce rôle-là. Ça a été tourné essentiellement dans le 18ème, donc j’ai passé trois mois à Paris en immersion totale. J’appelais pas mes potes, c’était la seule manière de faire le truc bien, c’était la mise en danger et la générosité que tu mets dans le rôle. Je ne savais pas le faire, je n’avais jamais joué dans un film. La première fois que je fais un casting de ma vie, je me retrouve à avoir Béatrice Dalle qui me donne la réplique ! Je te laisse imaginer un peu… L’humilité, tu l’as direct ! Tous les gens qui ont été actifs et présents sur ce projet, ont été respectueux et m’ont donné ce dont j’avais besoin pour que ça le fasse.

Satisfaite du rendu ? Complètement ?

Ouais ! Bien sûr !

Du coup, ça t’a donné l’envie d’enchainer, il y a Operation Libertad qui arrive juste derrière…

Voilà. On l’a fait deux ou trois semaines après. Il a été sélectionné dans « La quinzaine des réalisateurs » à Cannes donc on s’est tapés le truc bizarre, tu sais le tapis rouge et tout, et puis trois jours après tu retournes à tes câbles crasseux.

Comment tu l’as vécu cette expérience à Cannes ?

Cendrillon ! Tu vois Cendrillon ? Le carrosse qui se retransforme en citrouille ? Ben c’était ça un peu ! On s’est retrouvés projetés dans ce truc : la limousine, la petite robe, les chaussures à talons, le maquillage… L’actrice d’Operation Libertad qui me dit : « Quand tu sors de la limousine, t’es filmée ! Si tu te casses la gueule, c’est filmé ! » On dormait au Baron. Un soir, on fait la fête sur la plage de la Quinzaine, on rempile en rangeant le camping-car du groupe de punk-rock qui avait joué avec nous ce soir-là, on part pour le Baron sauf qu’une meuf tape au van et nous dit « Prenez mes potes, ils sont trop bourrés pour y aller et ils adorent les punks ! » Gustave Kervern et Benoit Delépine ! Ils tombent dans notre van, on arrive au Baron, on se gare en vrac comme des merdes, on rentre dans le truc et j’entends les gens qui s’indignent que des punks ont pris d’assaut le coin VIP… Et puis le lendemain, c’était gueule de bois, Easyjet. Et le surlendemain, rouler des câbles crasseux dans ma vieille salle de concert.

Tu te sens de gérer une double carrière rappeuse/actrice ?

Bien sûr ouais, c’est déjà fait de toute façon ! Si l’opportunité s’offre à toi comme ça, si tu la réfutes c’est que t’as pas de couilles. Faut vraiment prendre ce truc à bras-le-corps. C’est ce genre de prise de risques-là qui ont fait ce que j’arrive à faire ce que je fais maintenant.

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour cet album ?

La Gale : La santé surtout parce qu’on va en avoir besoin (rires) ! Qu’on y survive !

INCH : On prend tous les bons souhaits, toutes les bonnes vibes ! Que ça se vende, que ça se diffuse… Que ça ouvre peut-être des portes chez les gens qui sont fermés, dans la trap et qui n’ont plus l’habitude de mélanger le côté horreur et le côté rap, si on peut convertir des gens, ça serait incroyable ! En tout cas, on n’a pas cette attente-là.

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L’album de La Gale est disponible en écoute gratuite sur Deezer. Pour vous le procurer, en cd ou vinyle, vous pouvez aller sur son bandcamp. 

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