Nous avons rencontré Youssoupha à l’occasion de son passage à Toulouse au Bikini le 5 novembre dernier (concert organisé par Bleu Citron que nous remercions au passage), afin de revenir en 10 morceaux sur quelques moments forts de sa carrière, depuis l’époque du Ménage à 3 jusqu’à la sortie récente de NGRTD.

1 – Ménage à 3 – Front contre front (Sachons Dire Non, 1998)

Youssoupha : Oh… Là t’es fort. Tu sais quoi ? Sans mentir, ça doit faire facile 10 ou même 15 ans que je n’ai pas écouté ce morceau. Je me rappelle exactement de ce que j’ai posé et… (Il continue d’écouter) Putain j’ai carrément du mal à en reparler. En fait ce morceau, c’est la première fois que je pose en studio de ma vie. Je traîne avec les gars du Ménage à 3 parce que je connais Philo à l’époque, mais même pas en rêve je leur dis que je rappe. Mais Philo le sait, et au bout de deux ou trois mois… (Il s’interrompt, et rappe son passage sur le morceau qui continue de tourner, ndlr) Les paroles c’est déjà Négritude avant l’heure. Et donc pour revenir à l’enregistrement, je me rappelle que l’instru tournait dans le studio, et Philo dit : « Le petit va poser. » Il y a R, les 2 Bal, etc. Ils répondent : « C’est qui le petit ? » Je crois que je n’avais même pas de nom de rappeur… Et R dit : « Le morceau est complet, on a déjà fait la structure. » C’était l’époque des bandes analogiques. Alors Philo déclare qu’il ne posera que 12 mesures des 16 prévues pour son couplet, pour m’en laisser 4, et il ne m’a pas demandé mon avis. C’était des séances de nuit à Chauve-Souris, un petit studio d’Ivry Sur Scène, et je me rappelle de la pression que j’ai eue cette nuit-là… J’avais l’impression que je jouais ma vie. Mais l’un dans l’autre, j’ai peut-être joué ma vie ce soir-là. Je suis très très reconnaissant à Philo, qui est venu me voir hier à Lyon puisqu’il me produit toujours, et à Mr R qui m’a donné ma chance.

Dans 15 ans en arrière tu dis, en t’adressant à Mr R : « Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où tu m’as passé un micro. » C’est une de ces fois-là ?

Youssoupha : C’est une de ces fois, oui. R était vraiment mon grand frère, il ne faut pas s’y méprendre. A l’époque il était beaucoup plus reconnu que Philo, et je passais beaucoup de temps avec R, à un moment même plus qu’avec Philo. Et Philo me donnait beaucoup ma chance, et R très peu, et je crois que ça m’a frustré. Je crois que ce qui m’a frustré aussi, c’est qu’il en donnait des fois à d’autres jeunes qu’il connaissait moins que moi, et je crois que je le vivais mal. C’est pour ça que je dis ça dans « 15 ans en arrière », et après on en a discuté, je lui ai expliqué ma frustration dont je ne sais même pas si elle est légitime, je sais juste qu’elle était sincère. Mais ça reste mon frère, mon grand frère.

2 – Les Frères Lumière – Être né quelque part (1999)

Youssoupha : « Être né quelque part »… (Il rappe les premières mesures, ndlr) C’est le projet des Frères Lumière, le premier single, la première chanson commercialisée sur laquelle j’apparais. En vrai j’assumais pas trop d’être en solo, en scred je suis un mec un peu timide, aujourd’hui ça ne se voit plus parce que je suis plus malin qu’autre chose mais en vrai je me chie dessus très vite. Et en fait j’ai fait plein de groupes : en Belgique, en France… Et ça, ça faisait partie d’un projet qu’on avait initié moi, Philo, un gars qui s’appelait Prod et mon cousin qui s’appelle Ziko. Ça devait être un projet entier de reprises, et ça sortait dans je ne sais plus quelle maison de disques, un label de EMI. Il y avait ce morceau-là, dont le clip a beaucoup tourné, alors que le morceau n’avait pas plus marché que ça.

Le clip est propre…

Youssoupha : J’avais un peu de moyens pour le faire à l’époque, et il n’y a que moi qui rappe sur ce morceau-là, et je ne m’appelais pas encore Youssoupha. Le projet s’appelait « Frères Lumière », et ça avait finalement avorté parce qu’on avait chacun des aspirations propres. Moi mon défaut à cette époque-là, c’est que je savais pas ce que je voulais. En vrai je crois que je voulais rapper en fait. Rapper en faisant une reprise de Maxime Le Forestier, rapper sur du Nas… Et en groupe, pas en solo. Je n’arrivais pas trop à assumer tous les projecteurs sur moi. Et suite à ça j’ai continué à faire d’autres groupes comme Bana Kin…

La transition est parfaite…

3 – Bana Kin – Africanisme (Tendance, 2003)

Youssoupha : Voilà, encore un projet en groupe : Bana Kin. (Il rappe les premières mesures, ndlr) Puisque j’en parle avec toi et que je trouve ton choix de titres super ingénieux, je vais te le dire : sur les morceaux avec Ménage à 3, les Frères Lumière et sur beaucoup d’autres choses qui ne sont jamais sorties, j’étais très complexé, parce que pour moi j’étais un rappeur amateur, pas un rappeur qui compte. A cette époque des rappeurs qui comptent c’étaient Kery James, Akhenaton, Shurik’N… Moi, j’étais un remplisseur de mesures.

J’ai fait 4 albums, mais le projet dans ma vie que j’ai pris le plus de plaisir à faire, et je pense que ça le restera toujours, ça reste le projet Bana Kin. C’était un projet sans enjeu, sans pression. On était en studio avec Sinistre, Philo, Ziko et Mike, et ils m’ont laissé la réalisation du truc, parce qu’eux étaient un peu plus dissipés. Et comme il n’y avait pas d’enjeu, je me suis vraiment lâché. C’était des séances studio avec seulement le milieu congolais. On était 70 en studio des fois ! Je peux le dire maintenant, il y a prescription, mais en vrai ces sessions en studio c’étaient les premières fois où les gens me disaient : « Youss tu rappes trop bien. » Pour la première fois de ma vie je me suis dit que peut-être je rappais bien, et ça m’a vraiment donné la confiance nécessaire pour réaliser tout ce que j’ai sorti depuis. C’est suite à ce projet que j’ai dit à Philo : « C’est bon, je veux être en solo. Je suis prêt. » Les gens m’ont rassuré quelque part.

4 – Youssoupha – Anti-Venus (Eternel recommencement, 2005)

Youssoupha : Je suis arrivé avec un côté décomplexé qui a attiré la lumière sur moi, mais qui a très vite fait grincer des dents dans le rap français, alors que moi je l’idéalisais. Et à un moment où on commençait un peu à parler de moi avec « Eternel recommencement » et alors que le rap français était dans cette période très racailleuse avec Alibi Montana, L.I.M, les compilations Menace Records, je ramène un piano / voix, une reprise d’un morceau de Diam’s que tout le monde qualifie de commercial fini, dans laquelle je raconte que je suis cocu. Beaucoup de gens me disaient : « Youss ne fais pas ça, tu es un malade mental… » Et moi je me demandais comment les gens pouvaient être si paranos. D’autres gens me disaient que c’était un clash contre Diam’s, que je la traitais de pétasse, des polémiques à deux balles.

Plus quelques rumeurs…

Youssoupha : Ouais il y avait des rumeurs qui disaient que c’était mon ex, ce qui était totalement faux, c’était une amie que j’avais connue via le Ménage à 3. Et ce serait salir sa réputation que de laisser le doute planer… J’ai donc fait ce morceau malgré tout ça, et l’un dans l’autre, le fait d’avoir fait très tôt dans ma carrière solo des choix en opposition au game m’a donné un positionnement très avantageux. J’ai l’impression d’être très libre, et que les gens me comprennent quand je fais un truc très pointu ou bien très mainstream. Il y a une espèce de perception où on se dit que Youssoupha n’en fait qu’à sa tête, que c’est normal. Il peut être très populaire, aller chez Drucker et Nagui, et être au concert de La Cliqua. J’en parle souvent avec Medine ou Kery James qui se retrouvent des fois étiquetés, mais moi, Dieu merci, on ne me met dans aucune case. Je n’aurais pas supporté. Des morceaux comme « Anti-Venus » m’ont libéré, alors que dans le même EP il y avait un morceau comme « Eternel recommencement » par exemple. Et merci à Diam’s qui est venue dans le DVD que j’ai sorti faire le piano / voix avec moi, et qui m’a ouvert pas mal de portes, je l’embrasse très fort.

Sur le même EP, Eternel Recommencement, on retrouve déjà S-Pi, et Sam’s pose sur la Mixtape Spéciale Avant L’album qui sort un an plus tard. Cela fait dix ans que vous posez ensemble, vous n’avez jamais pensé à faire un album commun ?

Youssoupha : On y a beaucoup pensé, on a été des fois proches de le faire, mais c’est un peu moi qui ai cassé les couilles j’avoue. En vrai je suis un peu dur avec eux. Pendant longtemps j’ai été en mode « Vous êtes pas prêts »… Des réflexes de daron à la con. L’un dans l’autre peut-être que j’ai eu tort, je pense qu’il y a eu une séquence où on aurait dû le faire. Après le truc c’est que je mets pas mal de temps à écrire mes albums moi-même, donc j’avais aussi peur que ça me décale. Mais si jamais ça ne s’est pas fait, pour moi c’est d’abord de ma faute, et ça aurait pu être une très bonne idée. Est-ce que, comme ton interview le fait ressortir, ce n’est pas parce qu’au début de ma carrière j’avais déjà fait beaucoup de projets en groupe, et que j’avais envie de faire des morceaux en solo ? Je ne sais pas, j’ai encore beaucoup d’idées en tête… Mais ça reste mes petits frères que je porte fort dans mon cœur, et on est toujours ensemble sur scène et sur disque.

5 – Youssoupha – Eternel recommencement (Eternel recommencement, 2005)

Youssoupha : C’est le virage. Je pense qu’aujourd’hui, si je peux acheter une maison pour mon fils, c’est grâce à cette chanson-là. C’est super bête un destin en fait. Ce morceau-là je l’ai écrit sur une plage, j’étais déjà avec ma femme, la mère de mes enfants, on était allés dans le sud de l’Espagne, et j’ai écrit ça. A la base c’était un sample de Sardou, qui reprenait aussi les paroles « J’ai laissé au bout du monde, dans le ventre d’une blonde, un enfant qui me survivra » (issu du morceau « Tuez-moi »), donc j’avais imaginé un concept balourd où je mettais Marine Le Pen enceinte. Ça m’a un peu saoulé, mais c’est pour ça qu’il y a la rime sur Marine Le Pen. En fait j’en ai eu marre au bout du deuxième couplet, et je suis parti dans un freestyle qui ne s’arrêtait pas, et au bout d’un moment, après maintes et maintes mesures, je me suis demandé comment boucler la boucle, et j’ai trouvé cette phase du début.

Pour moi le morceau était bon, sans être extraordinaire. J’ai vraiment senti qu’il était extraordinaire quand il a commencé à passer en radio, que des rappeurs ou des journalistes rap ont commencé à me reconnaître. Je suis très fier de ce morceau-là, il était tellement spontané. Mine de rien, il y a eu beaucoup de rappeurs de ma génération qui ont eu des morceaux forts en 2005, je ne suis pas le seul : Sefyu, Bakar, Nessbeal… Et sans manquer de respect à personne, je suis tellement content d’avoir pu assurer une carrière pérenne à la sortie d’un morceau pareil, parce que ça aurait pu être un one shot. Tout le monde me le disait d’ailleurs, que je n’allais pas pouvoir faire une carrière avec que des longs textes comme ça tout le temps. Moi-même je me demandais ce que j’allais bien pouvoir raconter. Et quand je vois où on en est aujourd’hui, au Bikini à Toulouse, 1000 personnes, la semaine prochaine c’est le Zenith de Paris… Je suis fier pour ce bonhomme-là.

6 – Youssoupha – Ma destinée (A chaque frère, 2007)

Youssoupha : Je surkiffe ce morceau, d’ailleurs je le fais toujours sur scène. Il raconte tout ce que j’aime du rap français, son côté New Yorkais qu’on retrouve dans ce titre-là, la grosse prod de Madizm, la construction du morceau. J’aime beaucoup le clip, c’était la première fois que j’allais au Sénégal, c’est le pays de ma grand-mère. J’ai profité des budgets de majors. C’est le premier extrait de mon album A chaque frère, et ma maison de disques était dubitative sur le choix du single, même si moi je continuais à croire que c’était un super morceau. L’album n’a pas fait le carton qu’il fallait. Des fois, et moi le premier, on aime le succès commercial mais on n’aime pas le succès d’estime, le cadeau des losers. Aujourd’hui, je me rends compte que le succès d’estime d’A chaque frère, et de « Ma destinée » du coup, j’en retire vraiment les lauriers. A cette époque-là je ne remplissait pas les salles, et aujourd’hui que je les remplis, quand je chante cette chanson tout le monde la connaît ! Je me dis : « Mais vous étiez où à l’époque ? » Il y a quelque chose qui était semé, il fallait juste continuer à travailler et ça m’a appris ça.

Et je vais te dire un truc que je n’ai encore dit à personne je crois à propos de ce morceau-là : dans un des couplets je dis que je rêve d’avoir une fille, et je n’avais pas encore mon petit garçon qui est né plus tard. Et en fait j’aurai très bientôt une petite fille, dans quinze jours si Dieu veut, donc c’est marrant de reparler de ce morceau-là, alors que ma femme m’a rappelé mon texte il y a quelques jours à peine. Elle m’a dit : « Tu attendais une fille et tu as eu un garçon, mais la fille dont tu parlais dans ta chanson va voir le jour. »

Sur ce morceau, et plus généralement sur l’album, on sent une évolution dans l’interprétation…

Youssoupha : C’est le début de la vraie professionnalisation. On n’est plus dans le coup de chance, on ne peut plus jouer le côté naïf. C’est facile de surprendre, c’est plus difficile de confirmer. Les gens m’attendaient donc je me suis professionnalisé, j’ai fait beaucoup de concerts, des premières parties de Method Man.

Je me souviens avoir attendu 2h30 entre ta première partie et son set en 2007 à Toulouse, et le voir arriver sous les sifflets, pour retourner le public en deux morceaux.

Youssoupha : Il m’avait donné la leçon. On était bons avec S-Pi qui m’accompagnait à cette époque, mais dès qu’il arrivait sur scène il nous montrait qui était le patron. J’ai fait toute sa tournée en France, notamment sa première partie à L’Élysée Montmartre, et grâce à lui j’ai tout appris au niveau de la scène. Je faisais la première partie, puis je le regardais sur scène.

7 – Youssoupha – L’effet papillon (Sur les chemins du retour, 2009)

Youssoupha : Cette prod des SoulChildren… Ce que je fais dessus est pas mal, mais quelle prod…

Je me souviens avoir lu une interview des SoulChildren dans laquelle ils disaient que plusieurs rappeurs l’avaient refusée…

Youssoupha : Beaucoup l’ont refusée, et moi j’ai failli aussi. C’est Lassana, mon manager, qui m’a conseillé de l’utiliser. La prod est terrible, mais j’ai failli jeter le morceau à la poubelle parce que je n’avais pas de refrain, et sans refrain le morceau ne voulait rien dire. Ça me saoulait, et j’ai demandé à Maître Gims de m’écrire le refrain. Je le croise à un concert, on parle de la difficulté de trouver des refrains parfois, et je lui parle de ce morceau. Il vient en studio, et alors que je le préviens que c’est une galère, il me trouve le refrain super rapidement. Je le pose, mais c’est lui qui fait les « Ouhouh, ahah » du morceau, et c’est pour ça que je le dédicace à la fin. « L’effet papillon » c’est le genre de concept que j’aime bien, comme un film. Et j’ai profité de l’argent de la major pour voyager, et aller tourner le clip à Kinshasa. Bon souvenir.

C’est un morceau truffé de punchlines, on se souvient notamment de la petite pique à Nessbeal…

Youssoupha : Avec le recul j’avais un tout petit peu tord dans cette histoire-là… (rires) En fait il ne m’avait rien fait à moi, c’était juste par rapport à quelque chose qu’il avait fait (une pique à l’encontre de Medine, ndlr) et qui m’avait exaspéré, et du coup j’avais un peu fait le justicier. Donc aujourd’hui, avec le recul, je comprends sa contrariété.

8 – Youssoupha – Apprentissage Remix (2010)

Youssoupha : Ce remix n’est pas dans l’album, on avait décidé de le réenregistrer pour le clip. L’album ne cartonnait pas vraiment, la maison de disques avait un peu lâché l’affaire, et on cherchait des idées pour faire parler de l’album… On kiffait beaucoup « Apprentissage », et on s’est dits que vu que les gens le connaissaient déjà, il faudrait lui donner une deuxième vie. Donc on a d’abord posé le remix, puis on a fait le clip que beaucoup de gens ont apprécié.

J’ai choisi ce morceau, qui est un remix à plusieurs d’un morceau préexistant comme on a pu en écouter beaucoup, parce qu’il revient souvent quand on évoque tes classiques…

Youssoupha : Celui-là est resté oui. Je crois que ce qui a vraiment consacré ce titre c’est quand je l’ai joué à l’Olympia et qu’ils sont tous venus le faire avec moi, et c’est devenu un genre de petit classique du rap français comme on l’aime. En plus tu as des « classic men » dessus : Sinik, Medine, Tunisiano, Ol’Kainry…

Au regard de tes collaborations, on voit d’ailleurs que le casting est logique en quelque sorte…

Youssoupha : C’est vraiment des gens avec qui il y a un vrai échange, un vrai partage et qui sont devenus mes amis.

9 – Youssoupha – Menace de mort (Noir D****, 2012)

Youssoupha : Le morceau dont le clip est sorti le jour où j’étais au tribunal… (Eric Zemmour avait porté plainte pour injure et diffamation après la diffusion sur Internet, en mars 2009, de la chanson « A force de le dire » paru sur son album Les chemins du retour, qui contenait cette phrase : « A force de juger nos gueules, les gens le savent qu’à la télé souvent les chroniqueurs diabolisent les banlieusards, chaque fois que ça pète on dit que c’est nous, je mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Eric Zemmour. » ndlr)

Un jour assez particulier de ma vie, c’était ma première fois dans un tribunal, alors que je pensais que le procès allait être réglé entre avocats. Et au final je me suis retrouvé à la barre, à devoir décliner mon identité, c’était un peu bizarre. Ce morceau en vrai c’est une résistance dans le sens où il y a eu une polémique, et les gens disent que ça m’a fait du buzz, mais en vrai au début ça m’a surtout fait du mauvais buzz. On ne réalise pas, mais dans la séquence le grand public ne me connait pas en fait. Morandini qui en a fait des tartines dans son émission de merde ne me connait pas, son public non plus. J’étais un rappeur de plus avec des propos violents pour le grand public. Mais quand tu en parlais avec les gens du rap, dire que Youssoupha c’était un rappeur super dangereux, ça les faisait un peu rigoler. « Celui qui essaie de se laisser pousser les cheveux en ce moment ? Celui qui chante ‘Macadam’ ? Lui ? » (rires)

Donc au début ça avait vraiment fait un bad buzz, ma maison de disques paniquait un peu, donc il avait fallu trouver des moyens de calmer le truc. Il y a eu ma tribune dans Le Monde qui m’a beaucoup aidé, il y avait du second degré, ça a fait un peu rire les lecteurs. Et puis il y a eu ce morceau, puis le clip. Les gens de la culture généraliste ne comprennent pas le rap français, donc on leur a mis les paroles de manière alignée pour qu’ils les comprennent.

C’était le début d’une série de clips de ce genre, centrés sur le texte… Je me souvient d’Orelsan et Suicide social au même moment.

Youssoupha : Exactement. Et du coup ça m’a sorti de la panade, ça a cartonné, et ça m’a beaucoup aidé pour Noir D****. J’ai quand même perdu le procès, que j’ai gagné plus tard en appel.

10 – Youssoupha – Chanson française (NGRTD, 2015)

Youssoupha : Le morceau le plus relou à écrire de ma vie, j’ai lâché l’affaire plein de fois en l’enregistrant. Il fallait caler les samples, avoir le flow adapté, il ne fallait pas qu’on triche. On s’est même demandé : « Et si on trichait et qu’on appelait les mecs pour faire les voix ? » Et puis on s’est dit que c’était trop facile, que c’était juste un featuring… Et heureusement il y avait Nodey qui a fait la prod, qui est un bon ingé son, qui connait donc Pro Tools, et qui est en même temps passionné de rap français. Il savait de quoi on parlait, c’était le mec parfait pour faire ça. Au début on ne savait pas ce que ça allait donner, il fallait le finir pour savoir. Avec les changements qu’on faisait au fur et à mesure ça a pris bien trois semaines, et puis quand on a vu le résultat on était super contents. Ça faisait longtemps que je voulais travailler avec Nodey, lui pareil avec moi… Quelle entrée dans ma vie cet enfoiré ! Un morceau majeur.

Ça fait quoi de faire un million de vues sur YouTube avec l’audio d’un morceau sur un beat à l’ancienne ?

Youssoupha : C’est un truc de fou. En concert c’est l’un de ceux que les gens préfèrent dans NGRTD, et je suis content parce que dans ce titre j’essaie aussi de tordre le cou à la fameuse phrase « Le rap c’était mieux avant ». C’est pour ça que je dédicace tous les jeunes rappeurs à la fin. Je ne voulais pas que ce soit un morceau pour les vieux, ça me casse les couilles ce genre de concept. C’est ce rap qui m’a éduqué, oui, je ne vais pas mentir, mais pour moi l’avenir du rap c’est Sam’s ou Tito Prince, pas Kery James, Youssoupha ou Zoxea. J’ai eu plus de jeunes rappeurs qui m’ont envoyé des messages pour me remercier de la dédicace que d’anciens. Ce n’était pas fait pour ça, mais ça démontre que, sans être un reproche aux anciens, la jeune génération n’est pas faite de petits cons suffisants, ils se sont vraiment bien comportés : Nekfeu, Hayce Lemsi, Tito, Jarod, Zekwe Ramos… Donc quand on est dans nos positions de vieux aigris à dire que les petits ne pensent qu’aux thunes, c’est en partie faux. En tout cas avec moi ils se comportent de manière remarquable, donc ça m’a conforté dans mon idée que j’ai bien fait de leur passer un big up. Donc qu’ils fassent mieux que nous et qu’ils nous cassent la gueule, le rap s’en portera mieux !

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