Je n’écoute pas de rap conscient. C’est plus ma came depuis les tribulations de Rockin’Squat et les prêches de Kery James. J’ai toujours trouvé l’analyse politique et sociétale des rappeurs un peu légère. A mon goût, ça manque de finesse et malheureusement, souvent d’intelligence. Bon, il y a bien eu La Rumeur ou Flynt pour donner dans la pertinence, mais en général, c’est discours moralisateurs et banalités. D’ailleurs, c’est quoi le rap conscient ? Conscient de quoi, de sa condition ? Du sale pétrin dans lequel on est ? Conscient que tout n’est pas si facile ? On sait pas trop, et jusqu’à aujourd’hui, ce n’est ni la conscience ni l’engagement que je cherchais dans le rap. Mais ça c’était avant, car je viens de trouver des réponses. Et ces réponses, je les ai trouvé dans l’excellent album du rappeur FL-How aka La Plume. 

Pour planter le décor, cap sur l’ouest. Boulbi ? Les Mureaux ? Non, à l’ouest. Chartres, Orléans ? Plus à l’ouest. Ok, Rennes ? Encore plus à l’ouest… Mais si, vous savez, de ces derniers remparts qui résistent encore et toujours à l’envahisseur. De ces terres désolées où soufflent les vents de la révolte. Nous y voilà : Brest, la dernière ville avant New York. Ces coins-là puent la résistance, c’est culturel. Zadistes, étudiants dreadeux, prolos, rappeurs, graffeurs, terroristes, antifas, altermondialistes, agriculteurs, bonnets rouges, pêcheurs, teufeurs, punks, indépendantistes… C’est aussi ça l’esprit breton, l’engagement, la lutte et la dissidence. Surtout dans le Finistère. Surtout à Brest la Rouge. Un esprit qui, sans surprise, se perpétue dans le rap local. Un rap Immonde, Nuisible et Hostile, à l’image du 17 titres éponyme que nous sert le finistérien.

Commençons par le commencement : le support, déjà bien hostile. Béton style et bord de mer, visuels noir et blanc maculés de tâches de sang pour annoncer la couleur d’un album résolument rouge et militant.

Au fil des tracks, La Plume nous distille un rap dur, sauvage et sans fioritures. C’est la première chose qui frappe à l’écoute de cet album, la simplicité. Un vocabulaire sans prétention, des schémas de rimes réguliers, une construction lyricale récurrente, sans réelle prise de risque dans les timbres de voix, certes, mais ce n’est pas le ton général du projet. Ça s’appelle Immonde Nuisible et Hostile mec. Ça sort des tripes pour toucher là où ça fait mal. Le message est clair et percutant, FL-How n’est pas là pour les tricks. Les lyrics tombent, efficaces, portés par une voix puissante, une grande éloquence, une bonne dose de violence et une énergie viscérale. Ça pue la rage et la réalité. Une réalité brute que le Brestois nous crache à la gueule, avec ou sans accord parental, à la manière d’un Hugo TSR.

L’album est très bien produit. Si la tendance est plutôt sombre, à la croisée des bas-fonds brestois et new yorkais, l’éclectisme est au rendez-vous. Les influences soul, jazz et funk apportent une certaine chaleur qui contrebalance la froideur du discours. On sent un vrai travail de direction artistique, autant dans la qualité des instrumentales que dans la cohérence fond/forme. Des ambiances énergiques et mélodiques taillées sur mesure par l’équipe Tamahagané pour une écoute immersive. De l’angoisse du morceau “Cage-Bra” aux vapeurs de weed de “Droit à la paresse”. A noter, de bonnes apparitions du beatmaker Nizi qui fait du Nizi et une spéciale pour les morceaux “L’employé modèle” (FL-How) et “Le champ des possibles” (Raan/Nizi). Enfin, les DJ Kekra et Gaya renforcent le rendu fondamentalement Hip-Hop du projet par l’emploi quasi systématique de scratchs et de samples bien placés, de la tirade de Pierres Carles à la sociologie de Loïc Wacquant. Les morceaux s’enchainent, l’orchestre change et on bouge toujours autant la tête. L’ensemble dégage beaucoup d’impact. Patate de docker. Ici c’est Brest.

Justement Brest, capitale hexagonale de la déprime, palme d’or de la grisaille, de la dépression et de leur sombre cortège de conséquences : alcool, drogue, violence, chômage, psychiatrie et taux de suicide. Ambiance portuaire. Loin de l’esprit havin’fun des block parties, l’écriture de La Plume est psychologiquement et socialement marquée, mais toujours battante, à l’image du territoire et de ses autochtones.

« Ici y’a pas le soleil de Provence, ni d’romance, nos histoires s’terminent plutôt sur la potence.»

En ressort un rap dépressif, pessimiste mais réaliste. Un rap engagé, sans démagogie, sans banalités et sans concessions. Un rap du bord de la falaise. Un rap qui va plus loin que le bout de son nez. C’est ça que j’ai aimé dans ce projet, l’analyse sociétale est pertinente. Le rappeur, au-delà de rapporter son environnement direct, dissèque et analyse les grands maux de nos sociétés. Et le constat est alarmant.

Lucide, FL-How dresse le portrait d’une jeunesse désabusée, qui au-delà de ne pas se reconnaitre dans le système, le boycotte complètement. Une jeunesse politique mais dépolitisée. Une jeunesse sauvage qui vit en marge et qui vous emmerde. Cet album, c’est la bande son de la résistance. Les raisons de la colère. La haine et l’hostilité face aux élites politiques, médiatiques et économiques qui labourent le paysage sociale depuis tant d’années. Le rejet de l’absurdité de l’époque post-moderne et de ses dysfonctionnements. Un appel à la révolution. Toute la violence et la virulence d’une lutte des classes qui prône l’action directe.

« Marcher sur la ligne, rester dans les rangs, être tolérant, respecter l’insigne, condamner l’errance. Suivre les conseils et les consignes des puissants : le taf ça conserve, allez-y jusqu’à l’épuisement. »

Le rejet de la société de consommation, et par extension de nos modes de vies, apparait comme thème central. Le nouvel opium du peuple atteint ses limites depuis trop longtemps, entre endormissement général et aliénation des masses. L’analyse du Brestois est particulièrement intéressante sur la place de l’humain dans nos sociétés : un rouage destiné à faire tourner la machine capitaliste, un esclave des temps modernes, un facteur de production que l’on répare à coup d’antidépresseurs.

A l’heure où l’idée d’un salaire inconditionnel commence à émerger dans le débat public, les pensées de La Plume et associés sont plus d’actualité que jamais. La question du travail est centrale, dans une certaine proximité avec les thèses de Bernard Friot ou de Frédéric Lordon. Pourquoi passer sa vie à la gagner ? Pourquoi sacrifier son temps, son dos et son mental sur l’autel du grand capitaliste ? Entre combat et complaisance, la Plume a tranché.

Immonde Nuisible et Hostile, c’est avant tout un support militant. Une lutte contre l’industrie musicale et ses suppôts. Ce n’est pas nouveau dans le rap mais c’est bien fait sur le morceau “L’art et la money.” Et vu la merde qu’on sert aux plus jeunes d’entre nous, ce n’est jamais superflu. Une lutte contre le grand capitalisme, l’état et la masse qui cautionne l’ordre établi. Une lutte contre ceux qui collaborent en faisant tourner les machines économique et électorale. Un troisième doigt pointé sur les limites de la démocratie telle que nous la connaissons et un discours qui, au-delà du simple stade d’indignation, prône l’insurrection. FL-How n’est pas très Charlie.

Enfin, après le constat, cet album nous livre quelques ouvertures et pistes de réflexion socio-politique. Il est aujourd’hui nécessaire de repenser nos modes de vie, le rappeur l’a bien compris : un autre monde est possible. Inspiré par les pensées anarchiste et altermondialiste, il prône une société plus égalitaire, plus libertaire… Fondu dans le champ lexical des banlieues rouges de la fin des années 70. Démocratie directe, autogestion, anti-autoritarisme, partage et indépendance, systèmes de consommation plus locaux, retour à la terre et meilleure gestion de l’appareil productif… Et si l’avant-garde et l’intelligentsia de demain émergeait de l’école Hip-Hop ?

Notre musique peut réussir là où les politiciens et les médias ont lamentablement échoué : réconcilier discours, conscience et jeunesse, diffuser des idées novatrices et créer l’engagement. En 2006, Akhenaton écrivait “J’attends la fin de leur monde”. Dix ans plus tard, il semblerait que le temps de l’action soit venu.

Pour conclure, je voulais saluer l’équilibre du travail de La Plume, entre violence contestataire et progressisme sociétal. Un album de rap néo-conscient qui m’a réconcilié avec le genre, voir avec une certaine idée du militantisme. Finalement, aujourd’hui, c’est sans doute ça un rappeur conscient : un journaliste objectif et indépendant, un politicien ni corrompu ni démagogue, un sociologue qui imagine la société de demain et un artiste qui dessine les contours du monde dans lequel il espère vivre un jour.

FL-How aka La Plume, membre du collectif Dernier Rempart (Brest) travaille actuellement sur un projet en collaboration avec le beatmaker Many The Dog (Tamagahané Beat).

Immonde Nuisible et Hostile, un album réalisé en autoproduction disponible à prix libre sur Bandcamp. Retrouvez toute l’actualité de l’équipe sur Facebook

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