Gengis Khan a dit un jour qu’il était le châtiment de Dieu. Le célèbre empereur mongol aura consacré sa vie à la conquête du plus grand territoire jamais créé depuis Alexandre le Grand. Mort bêtement d’une chute de cheval, il confia à ses fils dans un dernier souffle qu’«il avait conquis pour eux un vaste empire, mais que sa vie était trop courte pour conquérir le monde entier». Ce n’est qu’un peu moins de 800 ans plus tard qu’un obscur rappeur Suisse issu des bas-fonds de Genève que la « Terreur des Steppes » n’avait jamais atteint, décide de finir le travail. Comme son homologue, Neka a commencé par réunifier les tribus francophones avec le projet Inglourious Bastardz dont il est l’un des principaux instigateurs. Comme son homologue, Neka est un homme de groupe. Pour engloutir l’Asie entière, Temüjin a eu besoin d’une armée gigantesque. Neka n’est encore jamais apparu sans son équipe de barbares. C’était donc une véritable curiosité de voir ce que ce premier essai en solitaire pouvait apporter. Après tous ces points communs, nous allions enfin pouvoir déterminer si Neka était plus Gengis ou Dominique Strauss.

Comme les oiseaux d’Alfred Hitchcock, Neka doit nous surprendre. Se cacher pour mieux frapper. La voix est déjà connue. Rauque et grave, c’est la marque de fabrique du leader du Rootscore Crew, mais pas seulement. Il possède également dans son carquois une technique d’écriture plutôt singulière, faites de nombreux chiasmes, citations et rimes croisées. C’est en tout cas ce à quoi il nous avais habitué sur les précédentes sorties. Mais force est de constater que le Genevois a choisi de varier les plaisirs et de régaler les auditeurs de nouvelles flèches lyriques. Ainsi on a droit à du multi syllabisme plus poussé, des rimes plates et embrassées et une plus grande richesse en terme de figures de style.

Autre marque de fabrique que l’on a déjà citée, Neka est un homme d’équipe, comme il est précisé dans l’intro. Neka a donc gorgé son album d’invités, de marque ou pas, qui auront connu des fortunes diverses. Commençons d’abord par l’inévitable compagnon route Menshen, binôme de Neka dans Le S’1drom sur « Enfoncer les portes ». Bien aidés par une production idoine de Mani Deïz aux allures de terrain de jeu pour kickeurs, le duo prouve sa complémentarité parfaite avec notamment un refrain en passe-passe totalement réussi. Menshen est encore présent avec les deux membres de L’1solence, Amanite et M.Etik sur « Pour une poignée de francs suisses » qui ne restera pas dans les annales. Autre invité qui aura rendu une partition convaincante, le peu connu Graindsable sur « C’est parti de rien » sur une production teintée de clavecin de El Gaouli, taillée sur mesure pour le duo de puncheurs. La combinaison avec le Bostonien M-Dot est également réussie avec « Let it go », dont l’ambiance tranche légèrement avec celle qui règne sur le reste de l’album. Un véritable morceau d’été qui sort malheureusement un rien trop tard. Autres invités efficaces, Abrazif qui fait une fois de plus le travail sur le très bon « Peu d’amis » et un LaCraps surprenant sur « Face cachées » avec l’excellente instrumentale des Lyrikal Record qui l’obligent à utiliser un flow différent qu’à l’accoutumée. On peut en revanche parler de déception concernant le featuring avec Jeff le Nerf, « Au même point » qui se trouve être un ersatz du classique « Hymne à la tristesse » sur l’album de ce dernier. La déception s’amplifie notamment lorsque l’on connaît la qualité de puncheur des deux hommes, en plus d’une production de Nizi que l’on a l’impression d’avoir déjà entendue. Par souci déontologique on ne parlera pas de la prestation de Test sur « Qu’ils reposent en paix », tant le légendaire membre de l’hydre à sept têtes fait peine à voir, semblant avoir perdu toute la vigueur qui faisait sa force il n’y a encore pas si longtemps.

A l’heure où l’on voit très souvent les mêmes noms dans les listes de beatmakers qui composent les albums, Neka a su prendre son monde à contre-pied en ne faisant appel aux Kids Of Crackling que trois fois. On a parlé de l’excellente prod de Mani Deïz sur « Enfoncer les portes » et celle un ton en dessous de Nizi sur « Au même point », ce dernier est encore présent sur l’outro de l’album, « Ce n’est qu’un au revoir »se montrant là beaucoup plus proche de son niveau habituel avec une véritable prod d’outro, plutôt lente et allant parfaitement avec le thème. Les trois noms les plus présents sont des plus inhabituels : Lyrikal Record, qui sont naturellement les beatmakers principaux de l’album avec 5 prods, Hell Gordo et Supervillain qui sont chacun aux manettes sur 4 tracks. Neka a lui produit deux morceaux, l’intro et le très bon « Let it go » dont nous avons parlé tout à l’heure. Dernier à l’appel, El Gaouli qui produit le non moins bon « C’est parti de rien ». Musicalement l’album est plutôt varié. On a du boom bap classique, « Enfoncer les portes » en tête mais aussi « Chant de bataille », un des meilleurs morceaux de l’album produit par SuperVillain ou encore « 3 fois rien » en featuring avec Koma et 10Vers, sur lequel Neka s’en sort avec les honneurs. La plupart des meilleurs morceaux le sont sur des productions aériennes aux drums très puissants. Et c’est principalement Hell Gordo qui a su amener cette touche, lui qui produit notamment « Où va l’monde », « Une pierre à l’édifice » et l’excellent « Les anges paresseux » qui est lui doté d’un bpm plus élevé et d’un sample plutôt caverneux avec de la guitare au refrain très intense, sans doute le meilleur de l’album. La guitare tient une place importante dans l’album, apparaissant sur les autres morceaux très patate, « Noir corbeau » principalement, véritable cri de guerre produit une fois de plus par le décidément très bon Hell Gordo mais aussi le déjà connu « Retour en arrière », très efficace sur scène, produit par SuperVillain.

Au long des 20 titres qui composent l’album (19 si l’on ne compte pas l’intro qui n’est pas rappée), Neka se sera montré sans faiblesse criante, faisant le boulot et rattrapant parfois des invités moins au niveau, et ne se laissant pas dominer par les autres. Il n’aura pas connu de baisse de régime et aura marqué son territoire de manière souvent brutale. Il a également très bien choisi ses armes, les productions étant de bonne facture, quel que soit le style. L’homme d’équipe aura au final réalisé un véritable très bon premier album solo. Il semble maintenant prêt pour repartir diriger ses troupes et continuer la conquête de l’Europe, pièce manquante à l’Empire continental du grand Khan. Gengis ou Oliver, mais pas Dominique Strauss.

Lire aussi l’entretien »Noir Corbeau » de Neka réalisé en janvier dernier.

neka

Noir Corbeau : disponible depuis le 9 octobre.

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