Une voix particulière reconnaissable entre mille, un obscur projet que seuls les plus déterminés trouveront sur les internets, des apparitions diverses aux côtés de Furax par exemple, et des fulgurances lyriques entendues notamment sur l’album Inglourious Bastardz sur lequel il est l’un des membres les plus marquants. C’est à peu près tout ce qu’on sait de L’Hexaler à l’heure où la sortie de son album est imminente. Imminente n’est d’ailleurs pas le terme le plus adéquat tant le rappeur liégeois aura fait saliver ses suiveurs les plus fidèles et les plus anciens, le premier extrait, « Un as dans la manche », datant du 19 octobre 2012. Le premier d’une imposante série de sept morceaux balancés au cours des trois ans qui ont précédé la sortie de l’album.

Étant donné le nombre très important d’extraits que L’Hexaler a publié avant la sortie de l’album, nous ne prendrons pas ce fait en compte et considérerons l’album dans son ensemble tel qu’il est sorti. Le Liégeois a opté pour un long format avec un album de vingt titres, dont deux interludes. Un nombre assez élevé qui contient néanmoins très peu de déchet. Un pari réussi notamment grâce au nombre de featurings assez raisonnable, les invités apportant pratiquement tous une touche particulière. Le très bon « Que serait l’homme sans l’âme? » en est l’illustration parfaite, la puissance de Jeff le Nerf et la précision de L’Indis se mêlant très bien avec la poésie de L’Hexaler qui est tout de même le premier rappeur à name-droper Mendeleïev. Même chose avec le classique « Nuits blanches » réunissant Swift Guad et Paco, amenant un trio de rappeurs aux voix atypiques, où chacun apporte un couplet différent, du plus bel effet. En outre, on retrouve avec plaisir la Bastard Prod au complet sur « A l’opposé de chez moi », notamment Furax qui se fait rare depuis la sortie de son album, avec un autre Toulousain, la moitié d’Op’n Mic, L’Oncle Tom. En plus de cette belle brochette, on citera également la bonne surprise Nir.K, ancien membre des Zakariens, sur « Le cycle de l’Oh », qui sans être transcendant, apporte la patte de l’école des meilleurs rimeurs parisiens du milieu des années 2000 dont il fait partie. On regrettera en revanche le couplet une nouvelle fois affligeant de Rockin’Squat sur « Point de suture », qui gâche un peu le morceau où on retrouvait pourtant avec plaisir un Scylla en grande forme, lui qui n’avait plus été entendu depuis belle lurette.

« Ce monde est à moi, donc allez-y faites comme chez vous. » – A l’opposé de chez moi

L’Hexaler livre un album extrêmement classique dans sa structure mais également dans son contenu, très lié au dit «âge d’or » de la fin des années 90, comme l’illustre « L’hexalourd »hommage au hip-hop, sur une production géniale de Bilbok. On retrouve donc peu d’originalité dans les thèmes, et on regrettera ainsi le fait que le protagoniste mette un remix du morceau « Coq contre lion », traitant de la querelle entre la Flandre et la Wallonie en ghost-track. En refaire un aurait pu être judicieux, le sujet étant plus que jamais d’actualité. Autre thème abordé, celui du voyage avec l’excellent « Une envie d’ailleurs » où les scratchs du Carolingien DJ Eskondo sont les bienvenus sur un album qui en manque légèrement. Sur l’ensemble de l’album, L’Hexaler nous prouve qu’il maîtrise l’écriture d’une main de maître, alignant notamment les métaphores et les allégories, prouvant qu’il compte largement parmi les plus belles plumes du rap francophone, en plus d’être un rimeur diablement efficace et technique, à défaut d’adopter des flows d’acrobate.

Musicalement, l’album reste très homogène dans le genre tout en offrant une palette de styles raisonnablement large. La partie instrumentale a été confiée dans ses grandes largeurs à Mani Deïz et le vieux compagnon de route Bilbok, qui ont tout de même offert quelques perles au lyriciste liégeois. Nous parlions tout à l’heure de l’excellence de « L’hexalourd » avec son vocal dosé de manière chirurgicale, nous rajouterons celle de « Que serait l’homme sans l’âme ? » qui est agréable en plus d’être un véritable terrain de jeu pour des kickeurs comme L’Indis ou Jeff le Nerf. Autre instrumentale géniale, celle de « L’esprit seraing » qui offre à L’Hexaler une occasion d’utiliser un flow un peu plus fluide que sur le reste de l’album. Dans l’ensemble, la palette offerte par Mani Deïz (dix instrumentales) se montre assez riche et n’est pas sans rappeler celle offerte par ce dernier à Fadah pour son album Les loges de la folie, peut-être l’une de ses collaborations qui s’est montrée la plus intéressante. Nous citerons en dernier lieu l’instrumentale de « Ça me tient à coeur », qui est l’oeuvre d’Archimage et ce super sample (de clarinette ?) qui accompagne parfaitement un texte très personnel.

Dans l’ensemble, L’Hexaler nous offre un album assez familial, très bien écrit et bien produit. La ligne directrice est lisible et bien suivie et la plupart des invités sont à la hauteur sans pour autant éclipser le Belge. L’Hexaler est de plus parvenu à créer de véritables symbioses avec ses convives sur quelques titres. Nous regretterons peut-être le manque de prise de risque, L’Hexaler s’étant contenté de faire ce qu’il sait faire de mieux, et le classicisme des thèmes se retrouve un peu trop poussé, excepté « Une envie d’ailleurs » qui traite de manière très concrète du voyage. C’est donc un premier album réussi qui, espérons-le, en appellera d’autres.