Grandmaster Splinter, KLM ou bien Népal. Une multiplicité de blazes à rapprocher de son goût pour le mystère entourant son identité, et de la double diversité qui le caractérise. Connu avant tout en tant qu’MC, Népal abreuve également nombre de rappeurs parisiens d’instrumentales maison. Deux disciplines dans lesquelles il s’exerce à différents styles. A l’aube de la sortie de son deuxième projet solo, initialement prévue l’été dernier, l’heure est pour nous au bilan et aux projections quant à la jeune carrière du MC du Dojo.

Une contextualisation s’impose en premier lieu. Népal fait partie du collectif 75ème Session, à l’origine entre autre de la série de freestyles anonymes John Doe, qu’il a d’ailleurs lui-même inaugurée. Un anonymat qu’il cultive, on reviendra là-dessus par la suite. Au niveau collectif, il forme un duo complémentaire avec son compère Doum’s de l’Entourage, intitulé 2Fingz et déjà à l’origine d’un maxi 4 titres puis d’une mixtape de très bonne facture, aux ambiances variées, sur laquelle on peut retrouver une flopée d’MCs de la « newschool » francophone. Le groupe vient d’ailleurs d’annoncer la sortie prochaine du volume 2 de sa mixtape La Folie des glandeurs, en balançant sur le net un son très US produit par… KLM.

Découle de cet entourage particulier le fait que ses collaborations sont essentiellement centrées sur la capitale et surtout les rappeurs et beatmakers gravitant autour de la 75ème Session : Diabi, Sheldon, Sopico, FA2L et Walter entre autres.

Le constat actuel est que Népal est encore majoritairement un rappeur à faces B. En témoignent ses premiers pas sur la série de medleys Grandmaster Splinter ainsi que son premier EP 16 par 16 sorti en 2014, posé uniquement sur faces B et dont un remix track par track par des beatmakers actuels est paru ensuite. Des faces B qu’on aurait pu au départ regretter d’être un peu trop classiques voire considérer comme intouchables de par leur statut, notamment pour « Fugu » et « James Worthy », respectivement sur les instrumentales de « Qui peut le nier » d’Oxmo et « L’effort de paix » de Lunatic. Mais force est de constater que les prods sont au final découpées comme il se doit.

Les ambiances des instrumentales choisies ont toutefois tendance à évoluer assez radicalement depuis un bon moment déjà. La série Grandmaster Splinter, dont les deux premiers épisodes sont exclusivement boom bap, s’achève sur un medley aux atmosphères plus mixtes. Même tendance au sein de 2Fingz dont la première mixtape est déjà partiellement peuplée de productions modernes. Enfin, le constat est identique pour les sons isolés que Népal délivre ponctuellement, avec une tendance marquée pour les instrumentales planantes de Drake et la désormais classique prod de Jahlil Beats pour Bobby Shmurda.

La technique est travaillée, l’innovation recherchée : flows tranchants ou posés, placements originaux, assonances, multisyllabiques et surtout du style, la voix aidant il faut le dire. Les passages chantés sont également monnaie courante, même si c’est une tendance présente depuis ses débuts. Amateur de la Sexion d’Assaut à ses premières heures, notamment les Black M et Maître Gims du milieu des années 2000 dont il singeait la façon de rapper (comme il le raconte à nos confrères du Rap en France), et influencé comme plusieurs générations par les classiques de ce que l’on appelle à tort ou à raison « l’âge d’or » du rap français, il possède désormais indéniablement un style propre.

Pour ce qui est des thèmes, on retrouve pêle-mêle récits de la vie quotidienne, égotrips, discours plus profonds mais peu compréhensibles au premier abord car travaillés dans la forme, ainsi que du storytelling – à dose homéopathique. On note aussi beaucoup d’allusions à sa ville, entre fierté et répulsion. Adepte du name dropping, que ce soit dans le texte ou dans les titres, Népal y insère également beaucoup de références, entre mangas et culture hip-hop.

Mais il y a une autre face à la médaille : KLM est aussi un beatmaker assidu. Là de même, la polyvalence est le maître mot. Il nous suffira de citer quelques exemples pour l’illustrer. D’abord une prod tout droit sortie d’un monde parallèle ressemblant fortement au Queens du milieu des nineties, concrétisée de belle manière par Ormaz et DJ Cerk pour un morceau intitulé « Professionnel ». Un son dont il signe même le clip, dans la lignée old school de la prod et du flow du MC estampillé Panama Bende. Ensuite, dans des styles plus aériens, on pourra mentionner la prod de « No Sizzurp » de 2Fingz en feat avec 2zer, et celle de l’égotrip « 64 Bullet » de Sopico. Enfin, troisième et dernière sélection afin de ne pas accumuler les exemples : on citera l’instru originale du morceau « 66 Mesures », pour lui-même, caractérisée par une absence de beat pendant trois minutes trente.

Pour le reste, diggez donc les ami(e)s. Dans les projets de 2Fingz, dans la free beat-tape Enter the Dojo vol.1, mais aussi chez des rappeurs un peu plus inattendus. Et faîtes vous plaisir.

Pour finir il faut noter l’acharnement que Népal met à cacher son identité au public, allant même jusqu’à se faire remplacer par des compères en interview et dans un clip. D’ailleurs, fait volontaire ou non, taper l’un ou l’autre de ses blazes sur google vous orientera bien malgré vous vers des liens consacrés à une compagnie d’aviation ou encore à de récents changements politiques sur fond de catastrophe naturelle. On expliquera cela sûrement par une volonté de surprendre l’auditeur, et de concentrer son attention uniquement sur le son. Cependant les diggers les plus attentifs auront pu l’apercevoir notamment lors de freestyles Planète Rap d’autres MCs parisiens.

Népal démontre au final maîtriser les styles  »à l’ancienne » tout en apportant en parallèle un vent frais au niveau technique ainsi que sur le plan des ambiances. En témoigne l’originalité des instrumentales choisies, qu’il s’agisse de faces B ou bien de faces A, notamment les siennes. La quantité de sons enregistrés à ce jour est en tout cas déjà conséquente.

Une brise fraîche donc, cependant encore une fois fortement inspirée de « la balistique (sonore) qui vient des States ». Mais comment en faire une critique spécifique à Népal quand il s’agit d’un trait de caractère valable pour une très grande partie du rap français, et ce depuis son apparition ? Il faut au contraire souligner que ces évolutions inspirées, à défaut d’innovations propres, permettent de sortir le rap indépendant du marasme du boom bap ‘’boucle triste, flows linéaires et thèmes dépressifs‘’ encore très en vogue à l’heure actuelle. Une critique que semble partager Népal, qui dénonce lui « les bourrins avec un monoflow », et qui « n’en peut plus des sons du style ‘demain j’arrête… ».

Médine affirmait récemment dans un monologue en trois parties pour Booska-P que « la trap est en train de sauver le rap ». Cette constatation paraît pertinente, même si la désignation de « trap » semble quelque peu erronée et souvent utilisée à mauvais escient dès lors que des sonorités un peu électroniques et des drums originaux viennent s’ajouter aux samples et beats classiques. Grand bien en prenne les artistes qui s’inscrivent dans cette démarche tout en conservant leur originalité propre. Même si chacun fait ce qu’il veut après tout, c’est le plus important et la plus grande source de richesse d’une discipline.

On espère en tout cas que l’imminent projet de Népal continuera à s’inscrire dans cette dynamique. Si on n’en doute pas, rendez-vous pour la confirmation d’ici la fin de l’année, période prévue pour la sortie des versions bleue et rouge. Au vu du titre-concept, les références ne seront en tout cas a priori pas bouleversées.

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