Entretien « 10 Bons Sons » avec le K-Fear (La Brigade)

La Brigade c’est un logo célèbre, une philosophie, une discipline, mais aussi trois albums, des dizaines de collaborations prestigieuses et quelques grands classiques… Durant les dix ans qui séparent le premier maxi du dernier album, entre major et indépendance, La Brigade n’a jamais changé de cap et indéniablement marqué l’histoire du rap français. C’est le parcours du K-Fear, un des membres les plus actifs du groupe, que nous avons choisi de disséquer, ce qui a donné lieu à un long entretien dans un parc Parisien il y a quelques semaines.

1 – La Brigade – J’ai rendez-vous (Maxi Le Ring / J’ai rendez vous / Chacun fait, 1995)

« J’ai rendez-vous »… Ça fait longtemps que je n’ai pas écouté ce morceau. C’est le premier morceau de La Brigade en tant que telle, qu’on a enregistré chez Ziko (on enregistrait chez lui à l’époque), dans sa chambre pour être plus précis, dans le 18ème. Et on a tout fait nous-mêmes, Ziko a fait toutes les prods. On a écrit, et on a mixé le maxi nous-mêmes dans un studio associatif. Je n’y étais pas mais ils m’ont dit qu’ils avaient tous les mains sur la console ! Donc c’est vraiment un pur produit de La Brigade, et la particularité de ce vinyle c’est que pour le sortir on a passé un été à Châtelet à vendre des bracelets. C’était vraiment une époque particulière parce que comme on commençait et qu’on n’avait pas d’argent, on a travaillé deux mois et rassemblé à peu près 6000 francs, soit à peu près 1000 euros pour pouvoir presser ce maxi qui, sans nous placer dans le monde de la musique, a commencé à nous professionnaliser. Parce qu’à l’époque quand tu sortais un vinyle c’était quand même quelque chose, pas comme aujourd’hui où tu fais un son, tu le mets sur YouTube, et avec un peu de chance tu es « official ». Avant tu n’avais pas d’autre moyen, si tu n’avais pas un vinyle tu ne passais pas, les DJ’s ne te prenaient pas, etc. Donc c’est ce vinyle-là qu’on a apporté à LTD, la grande place qui vendait du vinyle à l’époque. Chacun avait un carton de 30 vinyles à vendre. Pour la petite histoire j’avais rencontré Cut Killer à Châtelet, et comme on m’avait dit de vendre chaque vinyle à tel prix je n’ai pas voulu le lui donner, on a parlementé pendant 10 minutes et je n’ai pas lâché. Je pense qu’il nous en a un peu tenu rigueur par la suite.

Tu n’as pas voulu le lui donner ?

Non. On était nouveaux dans le game, et j’avais une consigne à respecter. (rires) Promotionnellement c’était une grave erreur, j’aurais dû le lui donner bien évidemment, c’était déjà un DJ qui pesait. Je ne sais plus s’il me l’a pris ou pas au final, mais je me souviens d’une longue discussion. Bref, c’était nos premiers pas en tant que Brigade.

Tu avais commencé avec Fredo dans un groupe c’est ça ?

Exactement. En fait j’avais commencé le rap à Ivry-Sur-Scène avec un pote à moi notamment, Sub, que son âme repose en paix. Moi je viens du hip-hop donc j’ai commencé par la danse, puis j’ai fait du tag. Dans le tag, un pote à moi m’a présenté à Fredo en me disant qu’il rappait aussi. Pendant que les autres tagguaient on sortait nos textes dans le métro, c’était très artisanal, il n’y avait pas d’audience. Puis on a fait un groupe avec Fredo, Drop The Lyrics, dans lequel on a intégré Daddy Mory, qui s’est ensuite fait connaître par le biais des Raggasonic. Comme on allait beaucoup dans les sound systems, Daddy Mory a fait son truc avec Big Red. Puis je suis parti aux Etats-Unis pendant trois mois, et pendant ce temps Fredo me disait qu’il y avait un truc qui se passait avec plein de rappeurs et que dès que je serais de retour je devais me mettre dedans. Il avait rencontré Ziko, Fredo lui a dit que son gars était aux States, mais que dès qu’il reviendrait il rencontrerait le groupe. Dès que je suis rentré je suis donc allé à une réunion de La Brigade, je me suis présenté, j’ai bien aimé leur philosophie et on a intégré le groupe.

On sentait une certaine discipline…

Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’au sein de La Brigade on faisait du sport, on ne buvait pas, on ne fumait pas, on n’avait pas le droit ! Il y a un membre que je ne citerai pas qui était là au début, on lui avait dit d’arrêter, il n’a pas voulu, et un des Brigadiers lui a pris sa plaque.

Vous aviez des plaques ?

Oui. Au-delà du groupe on avait un règlement, une discipline. Avant de créer La Brigade on s’était vus plusieurs fois pour voir ce qu’on voulait faire. On voulait démontrer que tu peux être noir en France sans tomber dans la délinquance. Et quand bien même tu y as été un peu, tu peux en être conscient et essayer de faire avancer les choses positivement avec un autre regard sur ta personne en tant que jeune noir en France. On se disait que pour donner une bonne image il fallait qu’on soit présentables. En plus on est nombreux, initialement on était douze, avec des caractères forts, donc ça pouvait facilement partir dans tous les sens. On s’est donc imposés cette discipline, et c’est ça qui a fait qu’on a pu tenir jusqu’à la fin. Parce que même si La Brigade s’est arrêtée, elle s’est arrêtée d’elle-même, il n’y a pas eu de dissensions. C’est cette discipline que les gens appréciaient, c’est ce qui nous tenait aussi, même sur scène, dans tout ce qu’on a fait.

Et donc on se voyait tous les dimanches, c’était religieux. Même quand il n’y avait pas d’actualité. Entre le maxi J’ai rendez-vous et le suivant (Top Secret, ndlr) il y un laps de temps important, mais on se voyait tous les dimanches malgré tout. C’était au KFC de Château Rouge vers 14h, tu pouvais y voir tous les membres de La Brigade, on était connus pour ça. Des fois ça rigolait certes, mais c’est cette discipline qui a permis au groupe d’exister.

Le logo maintenait un certain flou, on voyait les douze silhouettes, mais tout le monde ne rappait pas, il y avait le Brigadier Fantôme… D’ailleurs on n’a jamais su qui c’était.

C’est une question qu’on me pose même jusqu’à présent !

Et donc ?

Je ne peux pas prendre la responsabilité de déclarer qui est le Brigadier Fantôme. Au départ on était douze, puis quand les gens nous ont vus de manière plus officielle sur Le Testament on était huit à rapper, mais il y avait des gens autour, pour produire par exemple. Mais nous étions douze vrais individus au départ. Après certains ont quitté La Brigade, et il n’y avait plus que huit rappeurs. Et le logo c’est vraiment nous, photographiés et mis les uns à côté des autres.

2 – La Brigade feat. Lunatic – 16 rimes (EP L’Officiel, 1997)

Ça c’est un des classiques de La Brigade, qu’on le veuille ou non. L’histoire de ce morceau… C’était une époque durant laquelle on entendait beaucoup de freestyles à la radio, notamment sur Générations 88.2. Il y avait beaucoup d’égotrips, je me souviens d’écouter Busta Flex qui déchirait en freestyle, je kiffais. Il y avait du level, et nous c’est vrai qu’on n’était pas trop dans l’égotrip. On trouvait ça bien d’essayer de dire des choses, et en même temps ça démangeait, on voyait les autres dans un exercice, c’était frais… Donc j’ai dit à Ziko : « Viens on en fait un, mais on va le faire bien. » Ziko a fait le son, et de mon côté j’avais quelques idées en tête. Comme à l’époque on traînait beaucoup avec Lunatic, qu’on était des les mêmes studios, dans le même délire, et qu’on savait que c’était des snipers, on s’est dit qu’on allait les inviter. Ce qui est marrant c’est que si tu écoutes bien le son, alors qu’on avait déjà cette étiquette de « rap conscient », on est à fond dans l’égotrip sur ce morceau, et Lunatic ils sont dans un délire un petit peu plus conscient, moins égotrip que nous. On l’a enregistré au mythique studio Black Door, c’est là-bas qu’enregistraient Time Bomb, Ideal J, le Secteur Ä… Donc ça a donné ce classique-là dont on est fiers, c’est un gros morceau dont on nous parle encore.

Ce qui est surprenant c’est qu’entre le maxi J’ai rendez-vous et l’EP blanc dont est issu ce morceau, il s’est passé moins de deux ans. Que s’est-il passé pour que vous progressiez autant ? On a l’impression que vous êtes passés par la salle du temps.

Ce qu’il faut dire c’est que quand on est arrivés, c’était avec nos particularités, nous étions plusieurs petites formations qui se regroupaient en un seul groupe. Chacun est venu avec son niveau, en toute humilité. Le recrutement ne s’est pas fait sur le level, mais plutôt sur les gens et l’état d’esprit. Le fond nous intéressait plus que la forme. Mais bien évidemment, le rap français étant en pleine ébullition, et en côtoyant des crews comme Time Bomb, tu deviens perméable à tout ça. Tu ne peux pas rester dans ton coin. Quand on avait fait la mixtape C2 La Balle avec Lunatic, Ill G, je les entendais pour la première fois, j’ai pété un câble ! On traînait avec eux, on faisait des freestyles avec Hifi, Oxmo, X-Men, Lunatic… Tu ne pouvais pas écrire à la légère, tu te concentrais bien pour être lourd. On a fait des morceaux qui ne sont pas sortis aussi. Bref, ça nous a forcés à élever notre niveau à travers une compétition positive. On ne faisait que ça, c’était notre activité principale même si on travaillait à côté, c’est comme ça qu’on a pu progresser.

Cet EP blanc, L’Officiel, vous a mis sur la carte du rap français.

Je pense que oui. On enregistrait plein de morceaux à cette époque en fait, et on a mis ces morceaux-là qui avaient été enregistrés depuis un moment, mais qu’on n’avait pu sortir qu’à ce moment-là parce qu’il avait d’abord fallu trouver l’argent pour presser les CD. Le rap français commençait à être large, et c’était toujours à LTD que tu pouvais tout trouver, petite boutique mais grande place du vinyle pour le rap US et français à Châtelet. Tu te mettais devant LTD et tu voyais passer tout le rap game : DJ’s, producteurs, rappeurs. Je me souviens du moment où le mec du magasin, Clovis, a mis notre disque, en disant : « C’est le dernier La Brigade ! » et il fait péter le son à fond. Et il s’est passé un truc avec les gens présents, et suite à ça Marc de Bombattak, qui était dans la boutique, nous a rattrapés en nous disant qu’il nous trouvait forts, qu’il voulait nous passer à 88.2, faire des trucs… Je crois que c’était pour ce vinyle si mes souvenirs sont bons. C’est donc là que ça a commencé, que les gens ont commencé à parler de nous. Le premier maxi on l’a vendu pour renflouer les caisses. J’ai des potes à moi qui l’ont acheté alors qu’ils n’écoutaient pas de rap, ils n’avaient même pas de platine. Alors que là, les gens ont vraiment senti qu’on avait bossé, qu’on était déterminés, et que la qualité du produit était autre comme tu me le notifiais. Ça nous a vraiment placé sur la carte, et c’est là qu’on a commencé à faire des scènes, on nous appelait, on a fait des réassorts… Il s’est très bien vendu.

Derrière vous enchaînez avec L’Officieux, l’EP noir, puis entre ces deux EPs et l’album Le Testament, vous avez réalisé de très nombreuses collaborations : Martin Luther King, 16’30, Sachons dire non, Première Classe, Néochrome…

On était nombreux, et sur tous les projets. Notre force aussi c’est qu’on n’était pas du même quartier. Moi je venais d’Ivry dans le 94, d’autres du 77, du 95, du 93, de Paris… Donc de par cette configuration on connaissait presque tout le monde en vérité. Quand un mec du sud voulait La Brigade il venait me voir moi, comme a fait la Mafia Trece par exemple, c’est des mecs avec qui j’ai grandi. Par quelqu’un d’autre, on se retrouve invités par Clarck de La Cliqua, et ainsi de suite. Et puis c’était une époque où il y avait beaucoup de collaborations. Je ne sais pas comment ça se passe aujourd’hui, mais c’était comme ça à l’époque. Donc tu ne fais que ça : tu écris, tu écris, sans parler des mixtapes. Moi j’ai été invité à un nombre de mixtapes incommensurable, dans des coins improbables, mais à chaque fois j’y allais, même pour des petits, je donnais un 8 ou un 16. Je me disais qu’écrire en réalité ça ne me coûtait rien, c’était comme jouer aux billes ou faire du smurf, et ça donnait de la force. Maintenant c’est un business mais à l’époque tout le monde était à peu près au même niveau, les collaborations se faisaient et ça te permettait de te faire connaître comme sur la Poska 25 ou Première Classe. Quand on a fait des concerts, que La Brigade est devenue official, je rencontrais des mecs qui me ressortaient des couplets de mixtapes ! Donc finalement faire des mixtapes c’est aussi efficace qu’un album des fois. Il y a plein de rappeurs dont je n’ai pas acheté les albums mais leurs couplets dans tel ou tel freestyle je les connais par cœur.

Je ne sais pas si c’est conscient ou pas, mais j’ai remarqué que tes couplets à toi, en tant que K-Fear, tu as une façon percutante de les débuter, avec une phase choc.

Quand j’écris un texte, la phrase sur laquelle je me prends le plus la tête, c’est la première. Avec Fredo on se dit toujours que c’est la première phrase qui fait ton couplet. Si tu as une bonne première phrase, le reste glisse comme de l’eau. Donc oui je bloque sur la première phrase, et quand j’écris un texte, je ne vais pas bloquer sur la 4ème barre ou la 8ème, ou finir fort… Je vais peut-être consacrer 30% du temps sur la première phrase, pas les deux premières barres, mais la première, pour la deuxième je chercherai la rime qui convient après. Surtout quand tu es dans un freestyle : il faut que tu rentres fort. C’est conscient donc.

3 – Mafia Trece feat. Al Primera, Fredo, Le K.fear, Pit Baccardi, Silf – Détour vers le futur (Cosa Nostra, 1998)

On en parlait juste avant donc. Je connais bien les mecs de Mafia Trece, il y a beaucoup de mecs d’Ivry dedans, j’ai grandi avec leurs grands frères, notamment celui de Serge Money, que son âme repose en paix. Ils m’ont invité donc, et quand j’ai écouté le son ça m’a dérouté, je l’ai trouvé chelou. Bon il y avait du level, du beau monde sur ce morceau, ça ne plaisantait pas. Je me suis donc pris la tête, après quand tu écris un 8 c’est plus facile, tu as moins de choses à écrire, mais il faut que tu sois percutant. C’est comme si tu allais faire un combat de boxe d’un seul round, tu ne vas pas t’économiser, tu donnes tout. Aujourd’hui beaucoup écrivent sur leur vécu en se concentrant sur le fond, alors que nous on se prenait grave la tête sur les images : trouver la rime, l’analogie, la phase, la métaphore…

Je trouvais que la Mafia Trece avait des similitudes avec La Brigade, notamment dans le fait de faire des morceaux « joués », dans lesquels chacun se donnait un rôle, comme au théâtre. On en retrouve pas mal dans Le Testament.

Mafia Trece ont aussi apporté leur pierre à l’édifice. Je me rappelle que je les voyais arriver forts, c’était comme mes petits frères. Ils ont quadrillé le game d’une façon différente pour l’époque. Tout le monde comptait sur la grosse radio mais eux ils ont fait du grignotage de terrain, comme Rost à l’époque : un travail de fourmi, du sérieux, de la rigueur, et donc une autre façon de fonctionner.

Et puis comme nous ils avaient des concepts, pour se démarquer. Nous le concept de La Brigade on l’avait bien travaillé, avec les agents, les visuels, dans les chansons, sur scène, sur tout. Il ne suffisait pas d’arriver en masse en foutant le bordel. Sur scène on se prenait la tête sur les tableaux, les changements, les accessoires, les déguisements… En coulisse ça bougeait dans tous les sens. On se disait : « Même si le mec n’entend pas ou n’écoute pas de rap, il faut qu’il capte ce qu’on essaie de lui transmettre. » Et c’est ce qui a fait qu’on a pu tourner plus que d’autres je pense.

https://www.youtube.com/watch?v=fn8b8K5hBYg

4 – 2Fray, K.Fear & Base – Cause et conséquence (Zonzon, 1998)

Zonzon ! C’est des sons que je n’ai pas écoutés depuis longtemps…

Il y a trois morceaux de La Brigade sur ce soundtrack.

A cette époque-là on était en accord avec une maison de production qui s’occupait également du film « Zonzon », et c’est comme ça que Base de La Brigade a un peu géré la direction artistique, donc forcément on a eu plusieurs morceaux. Il avait invité pas mal de gens aussi comme la FF, les Sages Po’, etc.

Pour la petite anecdote j’étais en vacances avec Acid vers Nice. Et Base m’appelle et me dit qu’il a une bête d’instru et que je dois absolument remonter. Il m’a tellement chauffé qu’on est remontés, j’ai pété un câble sur l’instru et j’ai passé la nuit tout seul en studio, et c’est comme ça que j’ai écrit le morceau. Les gens l’avaient bien apprécié.

Cette compil réunissait le gratin de l’époque, et on n’en parle pourtant pas beaucoup, je la trouve un peu sous-cotée…

Il y a de bons morceaux, mais une fois que le produit est sorti il ne t’appartient plus. Il y a eu de bons retours malgré tout, je ne connais pas les chiffres, peut-être qu’elle a été sous-estimée… Après c’est comme ça, tu ne peux pas prévoir, il doit y avoir une raison et elle n’est pas discutable.

5 – La brigade – Libérez (Le Testament, 1999)

Je me souviens d’avoir parlé du concept du morceau avec Base dans le métro, je crois que c’était à l’époque d’ « Hardcore » d’Ideal J. J’ai pris une claque en l’écoutant, et je me suis dit qu’il fallait qu’on fasse un vrai truc sur cette instru, un truc pêchu. En écoutant des sons qui me mettaient des claques, j’avais souvent des idées, des trucs qui me venaient, je motivais les autres. On s’est pris la tête sur ce morceau, vraiment, on en a beaucoup parlé avec Base, pour envoyer un truc fort. J’ai commencé à écrire mon couplet puis ça s’est enchaîné, on a fait le fameux refrain… Il faut savoir que pour Le Testament, tous les sons ont été enregistrés à Carpentras : on a mis le peu d’argent qu’on avait dans une maison de campagne, pour des mecs archi urbains c’était déjà un truc de ouf. On dormait là-bas et la journée on allait en studio et on écrivait. On n’a fait que ça pendant un mois. On était nombreux et on avait constaté que sur Paname ce n’était pas gérable avec les empêchements des uns et des autres.

A l’époque tout était analogique, il n’y avait pas ProTools. C’est-à-dire que pour enregistrer il fallait appuyer sur la table de mixage, on ne pouvait pas faire de montage comme maintenant. Par exemple le « Ah ! Eh ! », c’est Base qui l’a crié pendant tout le refrain. A la fin du morceau il est tombé, en nage. Et le saxophone c’est l’ingénieur du studio dans lequel on était qui l’a joué. C’était vraiment une ambiance participative, et j’aime beaucoup ce morceau parce que c’est l’un des plus symboliques de La Brigade, on est tous présents, on a tous travaillé dessus, chacun a apporté son énergie… Quand on le jouait sur scène c’était la folie, on le gardait pour la fin de nos concerts.

Vous arriviez avec des chaînes…

Exact ! Et puis c’était un des premiers morceaux qu’on avait clippés, avec un vrai budget. A l’époque on avait signé chez Barclay donc il avait été un peu diffusé. L’énergie, le message, c’est l’essence même de La Brigade : le fond et la forme. Un de nos meilleurs morceaux à mon avis.

L’album a bien marché derrière…

Tu mets toute ton énergie sur un premier album, tout ce que tu as écrit avant, toutes les phases que tu n’as pas pu placer… Et puis tu n’as qu’un seul premier album, tu n’es pas encore dans le game, tu es juste dans la musique. C’était l’état d’esprit à Carpentras : tu viens et si la musique te plaît tu rappes. Et puis il y avait une insouciance, pas vraiment de calcul, c’était spontané.

Au niveau des feats on retrouvait les trois grands pôles du rap français de l’époque : IAM, NTM et Secteur Ä…

On voulait rassembler, on n’était pas du tout dans les clashs. Ces trois pôles étaient « en guerre », même si c’est soft par rapport aux clashs qu’on observe aujourd’hui, mais il y avait des animosités entre ces trois groupes-là à l’époque, et ils ne faisaient jamais de trucs ensemble. Comme on avait la chance d’être nombreux et d’un peu partout, on a voulu montrer qu’on pouvait rassembler tout le monde sur un même album. C’était une fierté de pouvoir dire qu’on avait rassemblé les trois, de proclamer l’unité en nous rassemblant sur les points qu’on avait en commun. A l’époque c’était quelque chose d’inconcevable.

Et puis c’était aussi une fierté d’être en studio avec des acteurs majeurs du rap game comme IAM, NTM… Quand j’écoutais les freestyles de Radio Nova, je pense à Joey Starr notamment, j’étais petit. Je me souviens aussi d’IAM sur RapLine, « Tu seras Elvis », Passi et Stomy avec « Traîtres », etc. Et quand tu vois arriver ces mecs-là ça te fait quelque chose, tu passes à un autre level. Quand tu es dans la musique tu restes fan des gens qui t’ont mis dedans. Je suis d’accord avec Pascal Obispo quand il dit qu’il est un fan éternel. Bon après quand tu développes ton propre truc il peut t’arriver de prendre un peu d’assurance, parfois un peu d’arrogance et d’avoir la mémoire courte, mais dans le fond tu restes un fan. Quand j’ai vu Das EFX, P. Diddy ou Chuck D pour la première fois j’étais comme un dingue, alors que j’avais déjà fait mon petit trou dans le rap.

Tu dis que vous n’étiez pas du tout dans les clashs, mais à cette époque le morceau « Opération Coup de Poing » avec Pierpoljak vous avait valu une petite pique sur « J’t’emmerde » de Jean Gab’1.

Ce qu’il nous a reproché, que les gens hors de Paris ont eu du mal à comprendre, c’est d’avoir fait un morceau avec Pierpoljak, ancien skin head. Il était connu pour ça, il s’est tapé avec des grands à moi comme Jo Dalton qui m’ont demandé : « Qu’est-ce que vous avez fait les mecs ? » Ces grands ont libéré Paname des skins, et ont permis qu’on se balade tranquille aujourd’hui. Donc certains ne comprenaient pas qu’avec notre image, notre éthique, nous fassions un son avec un ancien skin, et je respecte ça. C’est ce que Jean Gab’1 nous a reproché dans « J’t’emmerde ».

Après, en toute honnêteté, je ne vais pas te mentir, je ne savais pas que c’était un ancien skin. Et initialement, quand on a fait « Opération Coup de Poing », on voulait le faire avec Faada Freddy, mais on avait les musiciens de Pierpoljak, un band jamaïcain. Pierpoljak est arrivé alors qu’on était en studio, et il a kiffé le son et voulu faire un truc dessus. Et puis c’est vrai qu’il pesait de dingue à cette époque ! Donc comme il était chaud on lui a dit oui direct, pourquoi pas ? Encore une fois nous on ne connaissait pas son passé, mais en plus il avait fait sa rédemption, il passait beaucoup de temps en Jamaïque, ses textes étaient en accord avec ça… Et au-delà de ça, quand on a fait le clip en Afrique du Sud, à Soweto dans un gros hood, Pierpoljak a ouvert le camion de la production à un moment, et il a pris les briques de lait, la nourriture, et plein de trucs, et il est allé taper aux portes pour les donner. Je te garantis que c’est vrai, je l’ai vu de mes propres yeux, et sur le moment je me suis dit : « C’est un bon. » Et résultat, on a enchaîné et on est aussi allé distribuer la nourriture. Après on peut toujours dire que c’est de la com’, mais pour moi la rédemption ça existe. De la même façon que des potes à moi qui ont été à un moment de leur vie dans la crapulerie la plus totale, considèrent aujourd’hui qu’ils ont déconné. Est-ce que tu ne peux pas leur donner une seconde chance ? Donc je n’ai aucun regret par rapport à cette chanson, mais ça a déplu à Jean Gab’1.

Mais comme je dis toujours : Jean Gab’1 a eu l’honnêteté de le dire, sans faire des paraboles ou des piques cachées comme plein d’autres… C’est un des premiers qui a mis les mains dans la merde, il a posé sa pierre à l’édifice, et en termes de clashs c’est le premier à être arrivé seul contre tous. Bon, au sein de La Brigade, on a eu des discussions pour savoir comment réagir, certains étaient vraiment chauds pour lui répondre, et certains membres avaient un passif qui faisaient qu’ils pouvaient jouer sur son terrain. Mais on s’est demandés si ça valait la peine, pour une phrase, de répondre tous ensemble. Parce que si un des membres y allait, on n’allait pas le laisser tout seul. Je faisais partie de ceux qui disaient que ce n’étais pas la peine de répondre à ça. Son avis était recevable en plus, il y a juste la phase « 12 et un seul cerveau »… Ce n’est pas comme s’il avait insulté nos mères non plus. On a finalement décidé de ne pas se prendre la tête et de ne pas lui donner ce buzz-là, qu’on était au-dessus de ça, surtout qu’au niveau rapologique c’était faible. Pour tout le reste je ne veux pas le concurrencer, notamment au niveau de son vécu, mais je n’allais pas perdre un 8 barres à rapper contre Jean Gab’1. Et encore une fois son avis se défend, je peux le comprendre quelque part.

https://www.youtube.com/watch?v=nc1zB5-wuYg

6 – La Brigade – Back in bizz (Il était une fois, 2001)

On était aussi en résidence pour cet album, à Bruxelles, et ça c’était le premier son qu’on avait fait, pour présenter l’album. On l’avait clippé au Canada, et c’est vrai que les gens n’ont pas suivi, ils n’ont pas compris qu’on fasse ça après Le Testament. Le public a une image de toi en tant qu’artiste qui fait qu’il t’attend sur un terrain. Mais toi artistiquement tu es en train de maturer quelque chose d’autre, et il peut parfois y avoir un désaccord. Sur cet album-là il y a beaucoup de choses que j’apprécie musicalement, vraiment. Pour moi c’est notre meilleur album en termes de prods, c’est celui que j’écoute le plus, alors que Le Testament c’est beaucoup plus rare. Et cet album contient le texte dont je suis le plus fier, mon couplet sur « Tout petit », alors que le son est passé presque inaperçu.

Le Testament avait tellement bien marché et marqué les esprits que les prods de cet album ont un peu dérouté le public…

C’est légitime. On ne s’est pas dits non plus qu’on n’allait pas refaire Le Testament, je te dis ça a posteriori, ça peut paraître plus évident, on s’est juste dit : « Amenons le truc plus loin. » On écoute tous plein de rap cainri, dans des ambiances différentes, et on s’est réellement fait plaisir, sans calculer. Le morceau avec Sydney par exemple, j’étais comme un ouf, pareil pour « Back in da bizz »… Après je peux comprendre que quand tu sors du Testament les gens s’attendent à plus de violons, sauf que nous on n’était plus là-dedans, musicalement on avait évolué avec ce qui se faisait autour de nous. En plus c’était pointu, vu que c’était notre job. On était en maison de disques, on ne faisait que ça : musique, tournée, voyages, on suivait l’actu…

Et franchement moi je faisais partie de ceux qui disaient qu’on était dans la bonne direction, qu’il fallait être précurseur, ramener un nouveau truc. Peut-être qu’on était à côté de ce qu’attendaient les gens, ou que ça ne collait pas, je ne sais pas. Voilà, donc cet album a eu moins de succès que Le Testament, mais c’est celui que j’écoute le plus personnellement…

Au niveau des featurings vous êtes allés chercher des artistes hors rap.

Dans le rap on avait fait des featurings avec les trois pôles dont on parlait à l’époque, avec Lunatic… On avait fait le tour, et on voulait amener le truc plus loin encore une fois, et il fallait sortir du rap, c’est pour ça qu’on retrouve Mass Hysteria, Junior Kelly…

7 – K.Fear, Fredo & Doc K – Crise d’adolescence (Le Cercle de la Haine, 2001)

Ça c’est le projet dont je suis le plus fier. C’est sorti à l’époque d’Il était une fois, Fredo, Doc K et moi, nous nous sommes dits qu’on avait envie d’expliquer aux gens ce qu’on pensait sur la jeunesse. On voulait le faire avec la musique, mais aussi avec l’image. Donc initialement on a écrit l’histoire et on s’est vraiment pris la tête sur la conception musicale autour. C’était un projet plus gros que nous sans qu’on s’en rende compte. On l’a fait dans un petit studio : écriture des textes, du scénario… Et on s’est ensuite dit qu’on allait en faire un film, on s’est engagés là-dedans avec l’espoir du néophyte sans se rendre compte dans quoi on s’engageait. Heureusement qu’on était inconscient parce qu’a posteriori on ne l’aurait pas refait. On l’a donc mis en image avec des clips, des scènes, en collaborant avec différents acteurs du rap sur ce sujet-là parce que ça parlait beaucoup de la délinquance, les élections arrivaient, c’était un sujet récurrent, et personne du côté des jeunes pour prendre la parole. C’était abusé. C’est comme si tu parlais de quelqu’un à longueur de temps sans lui donner la parole. C’est pour ça qu’après le film on retrouve des interviews de pas mal de monde pour donner un autre point de vue.

Le CD était sorti fin 2001 et le film en 2003…

On l’a fait avec des bouts de ficelle, on a mis un an à monter et sortir le film. On ne s’était pas rendu compte. Mais au final on était super fiers parce que c’était la première fois qu’un tel projet sortait, un manifeste contre la violence avec des interventions de pas mal de monde, de cainris, de Gérard Depardieu même !

Ce qui est intéressant sur ce CD, c’est qu’au niveau de la musicalité et des thématiques on se rapproche plus du Testament, et que pas mal d’auditeurs de La Brigade se sont davantage retrouvés dans ce projet que dans Il était une fois…

En fait on a fonctionné avec d’autres producteurs, notamment avec Seub avec qui j’ai commencé le rap, que son âme repose en paix, ainsi qu’à Jacquez de Non Sens qui avaient chacun leurs couleurs. Donc ça a dû se ressentir. Et puis on était dans un autre exercice, la narration, et la musique avait toute son importance. Pour Il était une fois on choisissait d’abord les sons, alors que là c’était priorité au fond. Ça se ressent sur des morceaux comme « La violence a pris le pas » : quand Seub m’a fait écouter le violon, je lui ai demandé de ne rien toucher, tant pis si ça faisait Mobb Deep…

Tu veux dire que ça laissait de la place aux textes ?

Exactement. C’est un des morceaux sur lesquels je me suis le plus pris la tête dans Le Cercle de la Haine. Je me souviens avoir pris ma voiture, je me suis mis dans un coin perdu d’Ivry, j’ai mis le son à fond et j’ai commencé à écrire. Je ne voulais vraiment pas gaspiller le son. Donc comme tu disais ce projet a été apprécié par le public sans qu’on s’en rende vraiment compte parce qu’on faisait plein de choses et que c’était un petit projet en marge, dans lequel on avait quand même mis beaucoup d’énergie. On allait coller nos affiches nous-mêmes…

Mais maintenant que tu me le dis, je n’avais pas pris conscience de ça mais je comprends que les gens qui avaient été un peu déroutés par Il était une fois aient pu se retrouver dans Le Cercle de la Haine. Et ce n’était pas volontaire puisque j’ai toujours défendu Il était une fois, et qu’on voulait faire quelque chose de nouveau, de narratif pour Le Cercle de la Haine.

8 – La Brigade – Ghetto Soucis (Un esprit libre ne meurt jamais, 2005)

A chaque fois que j’écoute ce morceau je pense à un pote à moi qui l’écoutait non-stop dans sa voiture.

C’est un des sons qui ressort souvent, alors que ce 3ème album a reçu beaucoup de critiques…

Moi c’est l’instru qui m’a parlé pour ce morceau, dès que je l’ai entendue je me la suis mise à fond dans le studio et j’ai gratté le couplet puis le refrain. J’étais lancé. C’est nous qui l’avions clippé, Fredo et moi.

Rétrospectivement, comment vois-tu ce 3ème album ?

Il y avait déjà pas mal de désaccords au sein de La Brigade, sans qu’il y ait d’animosités ou que ce soit conflictuel. Ca concernait pas mal de choses : la façon de gérer le business, ce qu’on devait dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire… Finalement on l’a fait, à Paris, mais on était déjà beaucoup moins ensemble, pour X raisons. Il y a quelques morceaux que je kiffe encore de cet album, mais il n’y avait pas une ambiance propice à faire un vrai truc. Ce n’est que mon avis et ça n’engage que moi, mais je pense qu’on a un peu pointé sur cet album-là, on l’a fait sans l’enthousiasme des précédents albums.

Déjà on était en indépendant, après tant d’années en major où tout était très facile… Le Cercle de la Haine ça ne nous avait pas dérangé de le faire en indépendant, c’était sans prises de tête, et ça nous avait fait du bien. Mais pour Un esprit libre ne meurt jamais il commençait déjà à y avoir plusieurs écoles au sein de La Brigade : le fond, la forme, le biz, le hood… C’est ce qui a fait la force de La Brigade. On débattait beaucoup, sur Skyrock par exemple, et le fait de composer avec leurs exigences. C’est dans cette diversité qu’on trouvait un juste milieu et qu’on s’en sortait. Mais les avis commençaient à être de plus en plus forts, ce n’était pas clair au niveau du business, donc il n’y avait pas l’ambiance qu’on avait pu avoir sur les deux premiers albums. On n’arrivait pas à se mettre d’accord sur qui devait sortir en premier son album solo…

Il a longtemps été question de l’album solo d’Acid…

Oui, mais ça ne faisait pas l’unanimité au sein de La Brigade. C’est un des regrets : on aurait peut-être dû s’exprimer en solo, même si moi ça ne m’a jamais tenté à l’époque de La Brigade. Il y avait beaucoup de divergences pour savoir qui devait se lancer d’abord, et moment du 3ème album les divergences étaient si importantes que l’album ne s’est pas fait dans de bonnes conditions, même s’il y a encore des morceaux que je kiffe vraiment comme « Indépendants » par exemple.

Vous avez tourné avec cet album ?

Je ne sais plus… Si oui, puisque le thème c’était les grands hommes, et que moi j’arrivais déguisé en Bob Marley, mais avec une tournée moins importante que les précédentes.

Jusqu’au bout vous aurez eu Dieudonné pour vos interludes… Vous le connaissiez ?

La vraie histoire, c’est que pour le premier album, à Carpentras, on avait une télé et deux VHS : une d’Eli et Dieudonné, et une de Dieudonné tout seul. Celle de Dieudonné on l’a fumée, on n’a regardé que ça pendant trois semaines, on était tous des Dieudonné en studio, on s’est dosés le cerveau avec son spectacle. Donc en rentrant à Paris on est rentré en contact avec lui, et on lui a demandé de faire des interludes pour nous. Il nous a demandé de pouvoir écouter notre musique, on lui a fait écouter la chanson du tirailleur et il a dit oui. Il est venu en studio, il nous a fait deux heures d’improvisation. Le mec est tellement spontané, efficace, c’était un truc de ouf ! De ça on a retiré des petites interludes de 30 secondes mais on a plus d’une heure et demi sur D.A.T. Il s’est montré super disponible en plus, c’était magique. Et c’est pour ça qu’on en a fait notre fil conducteur, parce que pour nous c’était le meilleur en termes d’humour.

En 2005 il y avait déjà eu l’affaire Fogiel…

Autant maintenant, pour être honnête, il y a des positions avec lesquelles je ne suis pas du tout d’accord. Mais à l’époque du premier album, on l’avait déjà pris pour son côté humoristique uniquement, par pour son engagement politique, son côté vindicatif. Et puis à l’époque de Fogiel, au regard des éléments, pour moi il n’y avait rien de bien méchant.

La Brigade s’est séparée après le 3ème album ?

Oui, on s’est séparés, sans animosités. C’est un peu comme dans une relation amoureuse, si la femme avec qui tu es n’est pas destinée à être la femme de ta vie, il y a une routine et des désaccords qui font que tu te sépares soit avec pertes et fracas, soit à l’amiable comme ça a été le cas avec La Brigade.

Vous vous êtes réunis pour en parler ?

Non je n’ai pas ce souvenir-là. Ça s’est fait spontanément, le dernier album n’ayant pas marché, chacun est allé dans ses activités… Moi je suis toujours resté en contact avec certains des Brigadiers.

Vous vous revoyez à l’occasion ?

Je suis toujours en contact avec Fredo, je l’ai tous les jours au téléphone.

Vous aviez une structure de vidéo ensemble à l’époque, « One Shot »…

Comme je t’ai dit, on a commencé le rap ensemble avec Fredo, je le connais depuis 1989 tu vois ce que je veux dire ? Quand je suis parti aux States il appelait ma mère pour savoir comment elle allait. On se fait confiance, on a nos défauts respectifs mais c’est mon gars sûr, ça va au-delà de la musique. Doc K je l’ai vu la semaine dernière, j’ai eu John Deido au téléphone il y a quelques jours, Ziko aussi… Il y a eu une période où chacun est un peu resté de son côté, mais là Ziko a sorti L’Anthologie, on est en train de se rappeler…

Ziko avait quitté La Brigade avant Le Testament, il n’a pas connu l’heure de gloire, et c’est lui qui sort L’Anthologie…

C’est peut-être pour ça qu’il la sort et que je fais des sons avec lui dès qu’il m’appelle, parce que je sais qu’en tant que Brigadier ça doit faire mal de quitter le groupe au moment où il vit des choses magnifiques. D’ailleurs moi je n’avais pas d’ambition particulière au début, je voulais juste rapper. Mais quand tu vois que des mecs que tu croises connaissent tes couplets par cœur, qu’il y a une demande, qu’on nous payait des billets pour voyager aux quatre coins du monde, des chambres d’hôtel, des gens qui crient en concert, c’était un truc de malade pour des petits mecs de cité comme nous. C’était surnaturel. Donc je comprends la démarche de Ziko, et puis comme il y a un revival de l’époque ça ne m’a pas dérangé.

Il a appelé tous les Brigadiers avant de la sortir ?

Oui, enfin tous les Brigadiers avec qui je suis en contact savent que L’Anthologie est sortie. Donc tant mieux, autant que ce soit lui qui le fasse. Après des fois on nous sollicite pour des retours sur scène, et je suis beaucoup moins enclin à le faire.

Pour être honnête, quand j’ai vu arriver L’Anthologie, je me suis dit que vous alliez vous reformer.

C’était en projet à un moment, mais je fais partie de ceux qui estiment qu’on a la chance d’avoir vécu ce qu’on a vécu, on a un parcours assez bon, on a quelques classiques, on a voyagé, on a rencontré des gens. Shit is done. On s’est séparé sans conflit, tout va bien, laissons La Brigade là où elle est. En solo je peux remonter sur scène, sortir des sons, m’afficher, mais moi tout seul. Je ne veux pas écorner l’image de La Brigade, je la respecte trop. C’est un truc symbolique et tenter le pseudo-retour pour quelques euros ça ne me dit rien, et c’est ce que je leur ai dit. Si ce n’est pas un truc lourd, sérieux et pertinent, le retour pour le retour, ça ne m’intéresse pas. Ceux qui nous ont connu tant mieux, ceux qui ne nous ont pas connu ne s’en portent pas plus mal, les sons sont disponibles sur le net. Que le revival se fasse par le son, comme ce que tu es en train de faire là maintenant, en me faisant écouter des titres que je n’avais pas écouté depuis longtemps. La Brigade nous survivra.

En 2005 c’est aussi l’avènement d’un rap plus dur, plus ghetto, avec des groupes comme Ghetto Fabolous Gang et en premier lieu Alpha 5.20, qui n’a jamais renié le fait que c’était des Brigadiers qui lui avaient donné son premier micro, alors qu’il n’avait pas du tout le même type de discours.

Aux antipodes ! Le truc c’est qu’au début Alpha n’était pas le Alpha qui s’est ensuite fait connaître. Il a une longue carrière. Ce qu’on a apprécié avec Fredo c’était cette authenticité : il vient du bled, puis de Reims, et il a un univers bien à lui. Ce n’est pas technique du tout, mais c’est kiffant parce que c’est authentique, c’est le ghetto français. Un peu comme quand j’ai entendu le 113 pour la première fois. Et puis c’est un mec génial. Donc on l’a boosté, comme tous les gens qu’on appréciait. Je l’ai présenté à Shone et O’rosko Raricim, mais il est devenu ce qu’il est devenu par lui-même. D’ailleurs une fois qu’il se sont lancés avec Ghetto Fabolous Gang on n’est plus intervenus. Si tu regardes bien, les featurings qu’on a faits c’était au début. Alpha restait notre pote, mais il y a des choses que je ne cautionnerai jamais et on en a discuté d’ailleurs. De la même façon qu’on a fait des featurings avec Lunatic. Bref, on avait senti le potentiel, et on lui a toujours dit de ne pas lâcher. Et je suis content de ne pas m’être trompé artistiquement. Déjà il avait une certaine réflexion, et aujourd’hui qu’il est apaisé, s’il peut ramener des gens à la raison c’est tant mieux.

9 – Le K-Fear & Fredo – Hip Hop (Tu t’rappelles) (Cours de rattrapage, 2007)

Ce disque me plaît beaucoup parce que c’est le seul que j’ai fait avec Fredo. Et on a toujours été ensemble, même au sein de La Brigade les gens voyaient bien qu’il y avait une affinité.

Dans les featurings vous y alliez souvent ensemble.

Oui, on s’appelait dès qu’on avait un plan. Moi j’avais l’écriture plus facile, mais lui était plus précis. Là je l’ai un peu poussé pour faire ce projet…

La Brigade c’était fini donc…

Oui, c’était deux ans après. Mais nous on était encore ensemble sur le marché, c’est d’ailleurs comme ça qu’on a côtoyé Alpha. Et je voulais faire un truc, mais c’était avec Fredo ou rien. Donc on a fait des sons et on a sorti Cours de rattrapage avec nos moyens. C’est notre petit projet à nous, on en est bien fiers. On a fait un clip aux States, on a rassemblé plein de têtes du milieu parce qu’on sentait qu’il y avait un peu d’ingratitude dans le rap game. Et nous-mêmes on n’est pas arrivés par hasard, mais parce que des mecs comme Solo, Rockin’Squat rappaient à la radio, Passi, Stomy, NTM, IAM, Little MC… On a voulu rappeler que si certains pesaient, c’est parce que d’autres rappeurs leur ont permis d’être là. Maintenant le côté « hip-hop » revient, c’est vrai, mais à l’époque du morceau, ce n’était pas le cas.

Dans ce projet on retrouve un interlude d’Alpha 5.20, et un peu plus loin un featuring avec Lunatic alors qu’il y avait des tensions entre Booba et Alpha…

Exact, on retrouve des interludes « hommage » des gens de notre entourage comme Layone, Diomay ou Alpha 5.20, au même titre que quelques classiques qui constituent notre héritage… Et sachant que Booba a toujours été respectueux et cool avec moi, je n’y vois aucun problème. Je me rappelle avoir croisé Booba vers 2003 et lui avoir proposé de participer au documentaire qui suivait « Le Cercle de la Haine ». Il avait direct accepté et nous avait donné rendez-vous trois jours après pour tourner, tout ça de façon très carrée, alors que plein d’autres rappeurs beaucoup moins dans la lumière nous ont vraiment fait galérer.

10 – K-Fear – Marche Arrière (Marche Arrière, 2013)

J’ai été approché par François du Gouffre lors d’un concert. Ils m’ont sollicité sur le projet et je trouvais ça original de rapper sur des morceaux à l’ancienne même si j’étais pas réellement convaincu que ça puisse intéresser les gens d’entendre des ambiances a l’ancienne. Je me suis donc rendu dans leur studio qui à l’époque était pas loin de chez moi. Sur place j’ai vraiment été surpris parce que les mecs étaient vraiment à fond dans leur truc ! Akaï 950, et surtout une connaissance de fou du rap français… Et puis quand Char du Gouffre m’a sorti tous les disques de la Brigade dont certains que je n’avais pas moi même, j’ai compris que les mecs ne rigolaient pas. J’aime bien le fait qu’ils restent sur leur concept, je respecte grave leur façon de faire aussi. Les mecs se bougent pour leur vision du rap, un peu comme nous a l’époque.

Pour finir, il a été question d’un album solo ces dernières années, qu’en est-il ?

J’ai déjà enregistré pas mal de morceau, certains que je trouve intéressants et d’autre moins. Mais comme ces derniers temps j’étais sur des trucs plus personnels, je n’avais plus de temps ni d’argent à consacrer à la musique… Mais là je pense repartir en studio pour mixer les morceaux que j’aime et les proposer simplement pour ceux qui voudraient y jeter une oreille. C’est vraiment dans une démarche purement personnelle sans prétention. Je suis pas dans les vues ou le buzz, je fais juste de la musique et je me fais plaisir… En espérant que certains apprécient avec moi bien sûr.

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