Juste après la sortie de Majesté, son dernier EP, Lomepal est venu taper un brin de causette avec nous. À quelques jours de son concert parisien à La Maroquinerie (le 10 juin), en plein milieu d’une tournée d’une dizaine de dates, l’actu du MC parisien est brûlante. Ses influences, sa manière d’orchestrer la construction de ses opus, son futur, sa vision du rap sont autant de sujets passionnants sur lesquels nous nous sommes épanchés. En bande originale de l’interview, vous savez quoi mettre…

Salut Lomepal. On t’avait vu avec Le Bon Son il y a déjà quelques mois avec Fixpen Singe, que s’est-il passé pour toi depuis ?

Depuis Fixpen Singe, j’ai sorti un premier disque qui s’appellait Seigneur, un huit titres. En laissant planer un mystère sur le fait qu’il y aurait peut-être une deuxième partie. Et le mystère est résolu avec Majesté qui est sorti lundi 18 mai.

Tu rappes beaucoup sur de nouvelles sonorités, depuis Seigneur, et a fortiori avec Majesté. Comment es-tu venu à t’essayer sur ces sons plus nappés, plus électroniques ?

J’étais déjà là-dedans avant, même si j’ai fait d’autres choses plus classiques. Je ne voulais pas rester enfermé dans un style dans lequel beaucoup de gens ont déjà oeuvré. Je voulais trouver un peu plus mon univers. C’est là où j’ai cherché de nouvelles sonorités et que je suis arrivé là-dessus.

Travailler avec des producteurs comme Stwo, plutôt dans la future bass, la musique électronique, implique une collaboration différente de celles avec des producteurs résolument hip-hop comme Hologram Lo par exemple ?

La collaboration est la même quel que soit le producteur. C’est juste différent sur le son, l’inspiration, l’ambiance. Ensuite c’est pareil : tu rencontres quelqu’un qui fait des sons que tu aimes bien, tu travailles avec lui, cherches des sons avec lui. Tu le revois ensuite pour améliorer ça, c’est très simple finalement.

Sur Seigneur, puis sur Majesté, tu as un peu deux personnalités. Ce sont tes deux facettes ? Tes côtés Dr Jekyll et Mr Hyde ?

Pas spécialement. Ce sont deux univers que j’aime bien exploiter dans le rap. L’un plus sérieux, où j’essaie de parler de choses qui me tiennent à coeur. Et l’autre où j’essaie de faire de la musique pour trouver un état d’esprit plus délirant, dans lequel on se lâche, on fait ce qu’on a envie de faire,  j’aime beaucoup. Ça reste de la musique et on aime s’amuser, s’ambiancer, amuser les gens, les faire sauter, les faire danser. C’est ça aussi Majesté, il y a plus de morceaux un peu plus accessibles on va dire.

C’est difficile d’être dans des délires comme sur Majesté, de l’égotrip, en posant sur des productions parfois moins accessibles, moins « traditionnelles » ?

Je pense que tu peux faire de l’égotrip sur tout et n’importe quoi. Je me rappelle, quand j’étais plus jeune, une fois j’avais entendu Alpha (Wann) faire un texte d’égotrip sur Petits Meutres Entre Amis (de Walter Morgan). Ce morceau s’appelait « Fidèle Au Poste »  je crois. C’est une instru qui était super mélancolique, un son un peu posé sur lequel tout le monde parlait de trucs un peu « conscients ».. Et Alpha démarre son truc avec « J’mets que des Nike mais les poules m’appellent Le Coq Sportif » . Je trouvais ça super chaud de faire ça sur un instru triste. À partir de ce moment j’ai compris que tu pouvais rapper tout ce que t’avais envie de rapper sur n’importe quel son qui te faisait envie. Il n’y a pas de règle.

On a l’impression que depuis quelques temps, tu es quand même plus dans l’introspection, que ce soit sur Seigneur ou sur Majesté, à travers ces deux facettes de toi. C’est un exercice compliqué ? 

C’est un processus différent. Quand tu es dans l’introspection, tu n’as pas envie d’être ridicule, en tout cas moi je n’ai pas envie de l’être. Donc dire des trucs banals, ça ne sert à rien. J’essaie de traduire des sentiments qui peuvent parfois avoir l’air niais pour les rendre intéressants. L’égotrip, c’est différent, la difficulté est de ne pas se répéter, de trouver des choses drôles, pour essayer de surprendre. La punchline est différente.

C’est une manière de te libérer comme certains artistes ont besoin de le faire, ou bien c’est purement artistique ?

Le fait de parler de moi, de faire de l’introspection, ne me fait pas forcément aller mieux. Ce n’est pas un exutoire, mais le fait de pratiquer ce sport, de faire quelque chose que j’aime, ça ça me fait aller mieux. Ça pourrait être de la course à pieds, moi c’est la musique. La sensation de faire un truc que j’apprécie me suffit à me faire aller bien.

Revenons sur la combinaison SeigneurMajesté, deux EP qui se suivent, se répondent l’un à l’autre. Pourquoi ne pas tout avoir sorti d’un seul coup, sur un album par exemple ?

Je n’avais pas envie de tout mettre sur un seul album, je ne me sentais pas prêt à faire un album tout de suite. Ça a beaucoup de valeur pour moi un album, ça me tient à coeur aussi. Mais c’est aussi plus long, donc avec plus d’erreurs possibles, et j’ai envie que ce soit parfait. Aujourd’hui, je me sens prêt.

Tu en projettes donc un bientôt ?

Ouais, je pars dessus là, je commence à travailler.

Déjà une date à avancer ?

Difficile à dire, ça pourra sortir dans un an, comme dans quatre ans. Je commence juste. Ça prendra le temps qu’il faudra, mais c’est ma prochaine étape. Je veux que ce soit parfait, je suis très perfectionniste, donc je vais me prendre la tête.

Concernant Majesté, ça fait quelques jours qu’il est sorti déjà. Comment sont les premiers retours ?

Super bons retours, ça fait plaisir. J’amène lentement mon univers et les gens le comprennent dans le bon sens. Je reçois des messages de soutien, de gens qui aiment vraiment ce que je fais, ça encourage à continuer. On a besoin d’un public qui nous soutient. Faire de la musique pour soi-même c’est marrant mais c’est plus basique.

« Quand tu travailles non pas avec un beatmaker, mais avec plusieurs, il faut que tu penses à la cohérence de l’ensemble. (…)Je commence à créer une trame, et après je cherche telle et telle ambiance pour compléter la cohérence de mon EP »

Et mener ta barque seul sur tes EP solos, malgré les producteurs différents, en quoi c’est différent de tes projets à plusieurs ?

C’est plus de responsabilités mais aussi plus de libertés. Ou plutôt l’inverse : plus de libertés, mais plus de responsabilités. Parce que tu dois gérer tout ton projet. Ça peut partir dans toutes les directions mais tu as un grand pouvoir. Il faut gérer ça comme un plan, réussir à diriger ton projet comme il faut. Quand tu travailles non pas avec un beatmaker mais avec plusieurs, il faut que tu penses à la cohérence de l’ensemble. Mais au final, travailler avec quelqu’un c’est difficile aussi. Et le faire avant mes EP’s, ça m’a aidé et ça m’a donné confiance en moi avant de bosser mes projets solos.

Justement, tu parles de travailler avec plusieurs beatmakers. On voit qu’il y a une trame, une cohérence dans chacun de tes deux derniers EP’s. Tu leur as donné des indications, une ambiance, montré là où tu voulais aller ?

Ouais.  En fait, souvent j’écoute tout ce qu’un beatmaker fait, ou tout ce qu’il a de disponible, et je choisis ce qui me plaît le plus, ce qui m’inspire. Ça c’est plutôt quand le projet est en chantier. Au tout début quand j’étais en train de travailler sur Seigneur et Majesté, sur lesquels j’ai travaillé au même moment, j’étais avec JeanJass, il m’a fait écouter plein d’instrus. Je lui ai dit « je te prends celle-là, celle-là, celle-là… » . Et finalement il n’y a que « Auto-justice », « Égo » et « Toi Et Moi » qui étaient ressorties.

Donc je fais comme ça : je commence à créer une trame, et après je cherche telle et telle ambiance pour compléter la cohérence de mon EP. Je pense par exemple à « Chute Libre » : j’ai demandé à Stwo une instru très précise à ce moment là, et il m’en avait envoyé plein que j’aimais bien mais que je ne voyais pas adhérer à ce moment là. Donc on a mis du temps avant de trouver la bonne. Et quand tu trouves la bonne instru, c’est parfait.

Est-ce que sur ton futur album, tu appliqueras les mêmes méthodes, la même recette ?

Alors non, je ne dirais pas la même recette, ça fait un peu péjoratif. Mais je vais me servir de ce que je sais faire, pour essayer de faire mieux, et différent. Plus le temps passe et plus j’aime de musiques, moins le rap pur et dur m’intéresse. Petit à petit j’aime de nouvelles mélodies, de nouveaux effets de style, je sais pas comment expliquer ça. Ça fait des morceaux à part entière.

« Je vais me faire insulter en disant ça, mais j’ai l’impression que dans le style de rap pur et dur, tous les classiques ont été lâchés.(…) Si tu veux refaire ce qui a déjà été fait, tu pourras peut-être exceller, mais tu seras juste un imitateur »

Il y a d’autres artistes qui t’inspirent donc, d’autres styles musicaux…

À fond ! Là, je disais ça tout à l’heure, le dernier album d’A$AP Rocky, je me le suis mis à fond, j’ai trop kiffé. Et dedans il y a des sonorités qui ne sont pas du tout rap. Tu as des instrus par moments entre hip-hop et rock, et là il se dit « ça m’aide à interpréter le morceau » . Et c’est pas du tout rap. On dirait un gars des Cramps ou un truc comme ça, super interprété avec un style en jeu, qui est très maîtrisé. Je trouve ça très intéressant d’aller creuser comme ça. Le rap, c’est trop limité, il ne faut pas rester dans un seul style. Donc, oui,  je vais continuer à aller écouter plein de trucs.

Quand tu dis rap, c’est le style classique boom-bap ?

Ouais, c’est ça. Je trouve que ça a ses limites. C’est bon, c’est très très bon, mais à ce moment-là franchement, je vais me faire insulter en disant ça, mais j’ai l’impression que dans le style de rap pur et dur, tous les classiques ont été lâchés. Il y a des albums comme Illmatic de Nas, comme les premiers Eminem, des trucs comme ça. Des types qui ont posé des trucs tellement fous dans ce style que du coup aujourd’hui, il faut se servir de ça comme influence et faire son bout de chemin. Si tu veux refaire ce qui a déjà été fait, tu pourras peut-être exceller, mais tu seras juste un imitateur.

Est-ce que tu te vois faire ça toute ta vie ? Dans « Avion Malaisien », tu dis « Le rap m’a fait perdre ma réputation d’galérien / Mais j’sais qu’un beau jour ça disparaîtra comme un avion malaisien » …

Oui, je sais que ça peut s’arrêter du jour au lendemain. Je ne me sens pas prisonnier de la musique, encore moins du rap. Tu vois, j’ai beaucoup voyagé ces temps-ci, je suis parti trois mois en Australie, j’ai vécu des choses très différentes de la musique et ça m’a effleuré l’esprit plusieurs fois de me dire que je pourrais faire complètement autre chose de ma vie. Des choses tout aussi intéressantes, je veux juste m’enrichir, ça ne dépend pas que de la musique en elle-même.

J’ai lu dans une de tes interviews que tu kiffais le montage, la vidéo… c’est toujours un délire ?

Complètement, c’est un truc que j’ai envie d’améliorer. En tous les cas ça m’a beaucoup aidé pour produire mes derniers clips, surtout avec L’Ordre Collectif, j’ai pu apporter mes idées (L’Ordre Collectif, à la réalisation de La Marelle ou encore Solo, ndlr). Même si c’est leur oeuvre, j’ai pas mal orienté sur ce que je voulais, ce que je ne voulais pas. Ça m’aide à avoir du langage aussi là-dedans. Ce n’est pas évident pour tout le monde de savoir mettre des mots sur ce que tu as envie de faire. J’ai déjà cet avantage de réussir à dire ce que j’ai envie de dire. Et là c’est du langage spécifique, c’est très excitant. Alors pourquoi pas ne bosser que là-dedans plus tard. J’ai notamment déjà réalisé un clip avec Mohamed de L’Ordre Collectif justement, pour Relax de Caballero, c’est un truc très intéressant.

« Tout faire seul en autodidacte à 100%, c’est juste de l’arrogance inutile. On a besoin de s’entraider, et on ne peut pas exceller partout »

Tu voudrais devenir un artiste complet, qui fait tout de A à Z sur son album ? Des instrus aux textes, en passant par le visuel ?

Non, parce que ce serait beaucoup trop prétentieux de vouloir tout faire tout seul. Diriger tout, tout seul, oui. Je le fais déjà d’ailleurs. Après tout faire seul en autodidacte à 100%, c’est juste de l’arrogance inutile. On a besoin de s’entraider, et on ne peut pas exceller partout. C’est important de rencontrer les bonnes personnes et ne pas hésiter à avoir la modestie de laisser faire son travail à d’autres gens. Ça n’empêche que tu peux orienter, aiguiller pour obtenir ce que t’as envie de voir.

Tu viens du 13ème arrondissement de Paris. Tu as été influencé par les anciens du 13ème (Mafia Trece, South Cide…) ?

Honnêtement, pas tellement. Pas mal de mes potes ont écouté ça, donc j’ai quand même écouté ce qui se faisait dans mon quartier. Mais après, même quand je parle du 13ème, c’est plutôt pour la nostalgie, je ne représente pas le 13ème. Je suis un touriste partout, quoiqu’il arrive. Je n’ai pas envie de m’attacher à un endroit et le représenter. Et toutes les histoires entre quartiers ne m’intéressent pas. Donc non, j’ai écouté ce qui se faisait près de chez moi, mais je n’ai pas été spécialement influencé.

Tu as plus écouté d’autres rappeurs peut-être alors ?

Le ricain, ouais, j’ai toujours baigné là-dedans, comme tout le monde. Après, quand j’ai commencé à écrire, je me suis repris des vieux trucs français que j’avais déjà écoutés. Ça m’a permis de mieux les comprendre, en écrivant. En tant que rappeur, c’est marrant de les réécouter. Je pense à toute l’école du 91, l’école du 92, ou tous les Beat 2 Boul, Sages Po’, Unité 2 feu, Ol’ Kainry. Je me suis repris tout ça avec aussi l’école de Paris, des trucs comme la Scred. J’ai pu avoir un avis différent. Au lieu d’avoir un avis d’auditeur, j’ai eu un avis d’artisan. Je me disais « ah là, il aurait pu faire comme ça ». J’ai pu avoir la prétention de pouvoir donner mon avis sur le comment. Tout ça m’a influencé à mes débuts, et m’influence encore on va dire.

Tu parles des rappeurs, de leurs textes, de ce que tu as écouté. Tu as des textes assez élaborés, est-ce que des écrivains ont aussi pu t’influencer ?

Ça c’est mon grand défaut. C’est marrant, parce que beaucoup de gens me prennent pour un rappeur très cultivé, et pourtant je n’ai quasiment jamais lu. C’est un grand regret. Je pense que j’ai dû lire Harry Potter quand j’étais petit et c’est tout. Mais c’est sûr que je m’y mettrai. C’est quelque chose de tellement calme la lecture, que je me réserve ça pour quand je serai plus posé.

C’est fou, parce qu’en écoutant tes derniers EP, et particulièrement Majesté, on pourrait croire l’inverse…

Oui, c’est comme quand les gens me disent que je fais de la philosophie, alors que je n’en ai jamais fait, mais je pose des questions comme tout le monde. Pour la philosophie, je pense que tu n’as pas besoin d’avoir d’initiation. Ceux qui ont écrit des textes de philosophie ont réfléchi tout simplement comme je le fais moi-même. Après il est certain que quand tu lis des choses, quand tu discutes avec des gens, ça te donne du recul, et ça permet d’aller encore plus loin. Mais je pense que personnellement tu peux développer ta propre philosophie.

Lomepal, merci. Le mot de la fin est pour toi, tu peux nous parler de ton actu, tes évènements, de ce que tu veux.

Le truc que j’ai envie de mettre en avant, c’est la date du 10 juin à La Maroquinerie. J’ai bossé très dur dessus, et j’ai envie de donner un show encore plus incroyable que celui que j’avais fait à Paris. Sans prétention, on avait réussi à amener un truc super bien au Petit Bain l’année dernière. Et je vais travailler encore avec d’autres gens pour un show super développé, avec de la vidéo, des interludes, des invités, j’ai envie de faire un vrai spectacle. Surtout que c’est à domicile.

Tu kiffes la scène ?

Ouais, je kiffe ça. Là je tourne beaucoup en ce moment grâce à Caramba avec qui j’ai signé pour une tournée. Je vais dans une dizaine de villes en France. Je suis content de tourner et je pense que j’ai encore beaucoup à apprendre dans ce domaine. Je serai aussi sur Dour, avec À Notre Tour, et en solo, et je serai aussi à Rock En Seine. Pendant un an et demi, je vais beaucoup tourner sur scène.

Pour vous procurer Majesté, ça se passe ici ou ici.

Préventes du concert du 10 juin à la Maroquinerie : ici. Places à gagner avec Cultiz ici.

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