Il fait un peu frais mais beau en ce soir de mai. Le Bon Son se pose avec Pumpkin & Vin’S da Cuero, entre un coca et des sushis, sur les marches d’une ruelle parisienne. Ambiance détendue. Peinture Fraîche, le premier album commun du duo est sorti le 18 mai. C’est donc le moment pour parler de leur(s) histoire(s) et de leurs récents travaux de printemps, entre découpage de rimes, ajustement de tempo, et bricolage d’instrus.

Salut à tous les deux. Pour commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter ? Qui êtes-vous, comment avez-vous débuté dans la musique, et où vous-en êtes aujourd’hui, à l’approche de la sortie de Peinture Fraîche…

Pumpkin : Pumpkin, rappeuse, 34 ans. Mon vrai prénom c’est Cécile, je suis originaire de Brest. J’ai découvert le hip-hop et le rap avec MC Solaar, au début des années 90. Dans un premier temps j’étais fan de lui, en tant qu’artiste, sans comprendre ce qu’était le rap, le hip-hop. Ça c’est venu bien plus tard. J’ai commencé à écrire des textes, puis à faire du rap en 1996. J’ai monté un groupe avec une autre meuf, un groupe de filles. On faisait du rap comme certains décident de chanter. Comme quand tu décides de faire un groupe de punk sans savoir jouer d’un instrument. On s’est pris au jeu et je n’ai jamais lâché l’affaire. La plupart des personnes avec qui j’ai fait du son ont lâché avec le temps, chemin faisant. Pour x raisons j’ai jamais arrêté. Et à chaque projet, j’ai essayé de pousser le délire et de faire mieux à chaque fois.

Tu disais avoir commencé à kiffer Solaar sans savoir que c’était du rap. Quand tu as écrit tes premiers textes, tu avais conscience d’écrire du rap ?

Pumpkin : J’ai commencé à écrire avant de faire du rap. J’étais de ces ados qui écrivaient dans leur chambre, entre le journal intime et la poésie, comme une forme d’expression personnelle. Par la suite j’ai fait un bac L, une branche littéraire, mais le goût des mots m’est venu très tôt, très jeune, à l’école. Plus tard, j’ai trouvé que la forme d’expression du rap me convenait.

« Comme j’étais le seul de mon quartier à avoir un ordinateur dans sa chambre, j’ai été celui qui a eu pour mission d’acheter et de faire nos premières instrus sur Hip-Hop eJay, et Groove eJay et l’édition spéciale samples de KDD » – Vin’s Da Cuero

Et toi Vin’S, qui es-tu ? Et comment es-tu venu au hip-hop ?

Vin’S da Cuero :  Vin’S da Cuero, beatmaker, de mon vrai prénom Vincent, on s’en doute. Je suis né et j’ai grandi à Paris. J’ai commencé le rap en tant que MC, avec les mecs de mon quartier après avoir écouté une compilation du magazine Rap US, disparu aujourd’hui. Une putain de compil’ : tu avais Deltron 3030, Reflection Eternal, Big L… des gros noms de la fin des années 90/début 2000. J’écoutais du rap depuis longtemps mais ça m’a donné envie de rapper et de m’y mettre. Et quand je suis rentré de vacances après avoir eu ce magazine, je suis allé directement chez un pote en lui disant « faut qu’on monte un groupe de rap ». Et le soir même on était en train de faire la liste de nos potes pour rapper avec nous, on faisait notre recrutement.

Comme j’étais le seul de mon quartier à avoir un ordinateur dans sa chambre, j’ai été celui qui a eu pour mission d’acheter et de faire nos premières instrus sur Hip-Hop eJay, et Groove eJay et l’édition spéciale samples de KDD. Au début franchement ça me faisait chier, et petit à petit, j’ai commencé à me prendre au jeu. À 18 piges, j’ai acheté ma première MPC après avoir bossé tout l’été pour me la payer, j’ai fait du beatmaking. Ça a estompé le côté MC au fur et à mesure. J’ai bien fait je crois, un jour mon père en passant devant ma chambre alors que j’enregistrais un son m’a dit « T’es quand même meilleur beatmaker que rappeur ». Il ne l’avait pas dit de manière méchante mais de manière super objective, et j’ai totalement lâché le rap pour ne faire plus que des instrus.

Ça veut dire qu’un jour on ressortira peut-être une vieille tape de toi en train de rapper ?

Vin’S da Cuero : Ah ah, certainement. Le pire du pire, c’est un enregistrement que j’ai fait sur des faces B au lycée, sur lequel je n’arrêtais pas de dire « tass-pé, tass-pé ».

Pumpkin : Sérieux ?

Vin’S : Ben ouais, il fallait dire « bitch » comme les Américains. Quand on était gamins, toi t’écrivais de la poésie, moi j’écrivais des trucs « hardcore » (rires). Voilà pour mon histoire. Aujourd’hui on a monté Mentalow Music avec Pumpkin, on sort nos vinyles, nos cassettes, on a fait du chemin ! On n’a jamais arrêté comme disait Pumpkin, et ça commence à porter ses fruits.

Justement, comment est née l’envie de créer votre label, Mentalow Music ? Vous aviez été approchés par des labels par le passé ?

Vin’S : Il y a eu une espèce de mini-approche avec Wagram, il y a longtemps. Avant la sortie du tout premier album de Pumpkin (L’Année En Décembre , 2009), ils avaient flashé sur un son qui s’appelle « Polaroïd », il y avait eu un rendez-vous, mais ça n’était pas allé beaucoup plus loin.

Et enfin on est parti d’un constat très simple. C’est que beaucoup d’artistes ont un album et vont attendre des années avant de tomber sur la maison de disques qui va sortir leur album. Nous, notre seule envie était d’avancer artistiquement, et tu ne peux pas avancer si tu as un album qui traîne dans tes tiroirs. C’est comme avoir un cadavre dans le placard, tu ne peux pas penser et passer à autre chose tant qu’il est là. On s’est dit qu’il fallait sortir nos sons nous-mêmes. On a d’abord eu un distributeur, Musicast, qui nous a permis de balancer nos vinyles chez FNAC, Amazon et en 2011 on a voulu mettre un nom là-dessus. Mentalow Music est né (clin d’oeil à leur chat « Menthe », véridique, ndlr). Il fallait un nom prononçable par des anglophones, on a pimpé un peu l’expression française Menthe-à-l’eau. Aujourd’hui, quasiment toutes les semaines, on reçoit des emails de groupes qui nous demandent de signer chez nous, c’est assez drôle.

Vous avez parlé un peu de vos premières amours rap en début d’interview. Notamment MC Solaar pour Pumpkin et le rap américain pour Vin’s. Au-delà, on trouve quoi comme dénominateur commun dans vos influences ?

Vin’S :  Il y a toute la scène Common, Mos Def, tous ces rappeurs fin 90, début 2000, dits soulful, ou conscious rappers. Après, moi j’écoutais des trucs que Pumpkin n’écoutait pas vraiment comme J-Dilla

Pumpkin : J’ai écouté du J-Dilla sans savoir que c’était du J-Dilla ! Comme je n’étais pas beatmaker, j’avais moins cette sensibilité. Je connaissais les très connus, les Dr Dre, Timbaland, etc. Mais ceux qui étaient plus dans l’ombre, je n’avais aucune idée de qui ils étaient. Et la rencontre avec Vin’s,  puis le fait de côtoyer tous ces beatmakers m’a ouvert ce champ là. C’est un peu malheureux, mais à la mort de J-Dilla, un pote m’a sorti la liste Wikipédia de tous ses sons. J’ai vu que je connaissais plein de morceaux sans savoir que c’était J-Dilla. J’étais assez passive, et jusque là je m’étais toujours intéressée aux rappeurs avant de m’intéresser aux beatmakers.

Vin’S : Depuis qu’on vit ensemble, moi j’ai connu l’effet inverse en m’intéressant beaucoup plus aux textes des rappeurs. Avant j’étais très rap américain, et je m’en foutais qu’un Redman ou un Method Man raconte de la merde. Depuis que je vis avec une rappeuse qui accorde une place toute particulière au texte, c’est différent. En rap français, si le gars raconte de la merde, je n’écoute même pas. J’ai vieilli aussi, je fais plus attention, et si les mecs racontent la même chose pendant 10 chansons, je zappe sur autre chose.

« On est des petits artistes, on fait pas 10 000 euros par mois, mais par contre on vit des trucs que peu de personnes vivent. Plus tard, on aura des histoires à raconter. »

J’ai vu plusieurs rapprochements entre vous et DJ Vadim, Ty, Foreign Beggars, la rappeuse Boog Brown, présente sur votre dernier projet… Vous pouvez nous raconter ces connexions ?

Pumpkin : Toutes ces personnes, ce sont des gens qu’on a rencontré dans notre vie. Mais il y a pleins d’autres personnes avec qui j’adorerais collaborer. Il y a deux options. Soit attendre que l’occasion se présente, ou bien ne rien faire. Mais aller juste chercher des gens sur Internet que je n’ai jamais rencontrés, pour moi ça n’a pas de sens. Il faut un feeling au préalable. Pour bosser ensuite, Internet est un outil formidable, mais il ne faut pas que tout passe par ça. Ty, par exemple, je l’ai découvert au début des années 2000 en concert à Barcelone, avant que mon pote Dandy Teru (Ubiquity Records) qui a bossé avec lui, me le présente. Et quand tu bosses ensuite avec ces gens que tu admires comme Ty ou 20syl, c’est fou. Quand on est allés voir Ty à Londres, il nous a fait découvrir Brixton, son quartier…

Vin’S : C’était quand même le luxe. T’es avec Ty, LE rappeur de Brixton, il te fait découvrir son quartier, dans la rue tout le monde le checke, c’est génial. Et c’est avec TOI qu’il est dans la rue, qu’il tourne un clip (sorti en 2012, sur l’EP Silence Radio). On est des petits artistes, on fait pas 10 000 euros par mois, mais par contre on vit des trucs que peu de personnes vivent. Plus tard, on aura des histoires à raconter.

Pumpkin : Ce sont des choses qui sont pour nous incroyables, pourtant ce sont des choses si simples. J’espère qu’il nous reste encore plein de moments comme ça à vivre. C’est aussi pour ce genre de délire qu’on fait de la musique.

Et par ailleurs, est-ce qu’il y a des gens , que vous n’avez pas forcément rencontrés, qui vous inspirent ?

Pumpkin & Vin’S : Common, Mos Def, Q-Tip, Damon Albarn, Pharoahe Monch, Jill Scott, Erykah Badu, Chet Faker…

Et d’autres artistes hors hip-hop ? Vous citez Chet Faker par exemple…

Pumpkin : Les degrés de séparation sont infimes. Quand tu vois que Chet Faker a travaillé avec Flume. Flume c’est la beat scene, Vin’s fait de l’electro boom-bap… Tout ça peut se rapprocher assez vite finalement.

Et hors-musique ?

Vin’S : Gondry par exemple ! Je kifferais travailler avec lui. C’est un mec qui a une vision tellement propre, différente. Dans la typographie, j’aime un mec talentueux comme Tyrsa, j’aimerais bien faire un projet avec lui. Récemment on a travaillé avec Dourone un street-artiste de Madrid, qui va apparaître dans notre prochain clip.

On est tourné vers les autres formes artistiques. Je fais par exemple aussi des bandes-sons pour des expositions, comme celle sur le photographe Harry Gruyaert, à deux pas d’ici, à la Maison Européenne de la Photographie. J’ai la chance d’avoir des parents artistes, ma mère est photographe, peintre, dessinatrice… Mon père est photographe de mode. Grandir là-dedans m’a ouvert à toute forme d’art. Même si les trucs très conceptuels, genre aller poser au bord d’une fontaine avec mon pied sur la tête, c’est pas trop mon délire. Mais dans le hip-hop tu as déjà plusieurs formes d’art : la danse, le graff, plein de choses qui sont externes au rap. T’es obligé d’être ouvert quand tu fais partie de cette culture.

C’est ce qui te conduit à faire le visuel de Peinture Fraîche ? 

Vin’S : J’ai effectivement bossé sur l’artwork. Mais les photos ont été faites par Simon Bonneau aka Singe de chez Chivteam, qui a aussi fait le clip de « Série Noire ».

Pumpkin : On a des visions et des idées au niveau visuel, sans avoir toujours les moyens de les mettre en oeuvre. Avec toutes les personnes avec qui on collabore, on apporte des idées et eux aussi. Sur « Série Noire », on avait envoyé le morceau à Singe, Il nous a envoyé une idée de clip qu’il avait. Mais de notre côté, on a pensé à autre chose, dans l’endroit où on habite en ce moment. Ce lieu (près de la forêt de Fontainebleau, ndlr) est tellement ouf, tellement particulier, qu’il fallait qu’on profite de ce cadre .

Vin’S : On n’a pas retenu la première histoire, mais c’est lui qui a fait toute la réalisation, les plans etc. C’est vrai qu’on aime bien s’impliquer dans les idées de visuels. Ce n’est pas notre genre de dire « Fais-nous un clip ! », et ne rien dire ensuite. Après on sait rester à notre place, on sait très bien qu’on n’a pas les capacités pour être réalisateurs. Même si j’ai une certaine idée de l’esthétique, du cinéma, de clips bien réalisés, je ne sais pas le faire. En revanche apporter des idées, des lieux, des histoires, oui. Tout comme un rappeur qui n’est pas beatmaker peut avoir une certaine idée du beat, nous on peut avoir une certaine idée de l’image.

« Peinture Fraîche ». C’est quoi l’idée derrière ce titre d’album ?

Pumpkin : Ça symbolise un nouveau départ. Quand t’emménages dans un nouvel endroit, tu remets tout à plat, remets les compteurs à zéro. Tu mets un coup de peinture. Ça correspond à ce moment de nos vies où on vient de quitter Paris, on est en transition. Transition qui dure d’ailleurs un peu parce que faire un album, c’est toujours un peu plus long que prévu. Et puis j’aimais bien comme sonnait « Peinture Fraîche ». On ne l’a pas retenu de suite ce nom, puis on est revenu à cette première idée, très instinctive.

Vin’S : L’an passé, notre EP, prélude à l’album, s’intitulait « Le Beau Temps », on voulait une connexion dans les noms sans que ce soit trop cliché. C’est quand il commence à faire beau, que tu fais les grands travaux. Il fallait que les deux symbolisent ce renouveau, de manière discrète.

Pumpkin : Et en tant que couple, ça fait 7 ans que nous sommes ensemble, on voulait montrer que c’était notre premier projet en commun.

« Au final pour « Peinture Fraîche », j’ai du composer entre trente et quarante sons, des croquis, des prémices de morceaux. » – Vin’s Da Cuero

Et la collaboration autour de l’album, comment s’est-elle passée ? Chacun travaille de son côté puis vous mettez en commun ? Vous vous donnez des idées directrices à chaque morceau, un concept ?

Pumpkin : C’est moins clair que ça. Moi j’écris toujours, en permanence. Vin’s produit toujours aussi. On a décidé de faire un album, mais il nous fallait d’abord de la matière première avant de réfléchir au format, à la ligne directrice. Tout est venu en faisant des textes, des sons. On n’est pas parti de zéro en se disant « on va faire un album qui s’appellera Peinture Fraîche ».

Vin’S : On se dit d’abord qu’on va faire un projet ensemble, puis on définit que ce sera un album. À partir de ce moment, je fais plein de productions, pas des morceaux finis, juste des débuts d’instrus. Limite sample-batterie. On voit si les ambiances sonnent bien, vont bien les unes avec les autres, et là on approfondit le truc, en fonction de l’inspiration. Là pour ce projet, j’avais fait une quinzaine, vingtaine de prods avant même le début. Ensuite c’est un ping-pong entre Pumpkin et moi. Elle écrit des textes sur certaines instrus puis j’essaie d’approfondir, d’améliorer. Au final on aboutit à des morceaux. Et puis parfois je refais totalement certains sons pour des textes sur lesquels mon idée originale ne collait pas. Au final pour ce projet, j’ai du composer entre trente et quarante sons, des croquis, des prémices de morceaux.

Dans le détail de notre travail à deux, on part donc souvent d’une de mes  productions, Pumpkin écrit ses couplets, on réfléchit ensuite au séquençage en fonction de la durée des couplets, voire si on peut faire quelque chose de différent du séquençage intro-couplet-refrain-couplet-refrain. Puis Pumpkin fait souvent un preview qu’on enregistre, puis je retravaille le séquençage, avant de faire un enregistrement définitif.

Pumpkin : Et de mon côté je réécris les textes 150 milliards de fois, je fais des retouches en permanence.

Du travail de longue haleine donc. Vous y avez passé combien de temps ?

Vin’S : Un an et demi entre la première instru et le mastering final.

Et les deux sons déjà présents sur l’EP Le Beau Temps, étaient prévus sur Peinture Fraîche ?

Vin’S : En fait, pendant qu’on faisait l’album on s’est dit qu’on allait sortir un EP avec des morceaux de l’album.  On savait quels 4 morceaux seraient sur l’EP, sans savoir lesquels resteraient sur l’album, hormis « Louder ». On a sélectionné au moment de la tracklist de l’album.

Pumpkin : Un album c’est comme un puzzle, tu assembles les morceaux au fur et à mesure.

Vin’S : C’est en faisant des playlists, qu’on a vu lesquels on garderait pour l’album. Donc on a gardé « Louder » et « L’Encre ». Et on a fait remixer « La Mer À Boire » par notre pote A Cat Called FRITZ. « Addiction Toxique » est celui qui est exclusif à l’EP.

Pumpkin : Qui est un morceau que je trouve cool.

Vin’S : Ouais il est cool. C’est un morceau qu’on faisait sur scène d’ailleurs. Un mash-up de plusieurs anciens morceaux. On a tourné avec pendant près d’un an et demi, et on a voulu le sortir en vrai.

« La recherche du bon texte, c’est une quête infinie, on cherche un idéal qui n’existe pas. » – Pumpkin

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Pumpkin, on parlait de ta manière d’écrire. Tu écris, réécris beaucoup comme tu le disais. Tu as commencé tôt à écrire, sans avoir conscience que c’était du rap. Si aujourd’hui on te dit que tes textes sont un mélange de rap et de poésie, tu valides ? 

Pumpkin : Oui, carrément. Mais de toutes façons pour moi, le bon rap a toujours quelque chose de poétique. J’aime bien également que ce soit rough, que ce soit brut, voire un peu punk comme peut faire Grems parfois, dans un style « je dis ce que je veux et je vous emmerde » peut-être parce que je suis incapable de le faire et trop cérébrale pour ça. Mais j’aime aussi ce côté impulsif, et j’essaie d’y travailler, de trouver un juste milieu. La recherche du bon texte, c’est une quête infinie, on cherche un idéal qui n’existe pas.

On vient de parler rap, retour au beatmaking. Hormis toi Vin’s, il n’y a que 20syl qui t’accompagnes sur la co-production d’un morceau. C’était une volonté de ne pas se disperser, de rester juste tous les deux ?

Vin’S : C’est clairement un album duo. On tournait sur scène ensemble, on s’est dit que la suite logique c’était le duo, sous un même album, avec nos deux noms, pas sous un nom de groupe. Pour garder chacun notre identité, mais garder ce travail juste tous les deux.

Si vous deviez décrire en quelques mots cet album à quelqu’un qui ne l’a pas encore écouté, vous diriez quoi ?

Vin’S : Comme on l’a souvent dit, pour moi c’est de l’électro boom bap. Du son inspiré des origines du rap, du boom bap breakbeat/sample, mais à la sauce 2014-2015, avec des sonorités plus électroniques, des synthés, des nappes, des trucs plus modernes. On va dire que c’est du boom-bap 2.0, si on peut dire ça comme ça. Voire 3.0 parce qu’il y a eu beaucoup d’évolutions du boom-bap depuis les années 80. Certains nous disent que notre son est old-school, mais je ne suis vraiment pas d’accord. Le boom-bap est un genre à part entière. Il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Et là c’est un mélange. Certains font du rap-pop pour les enfants ou ce que tu veux, comme Maître Gims et compagnie, nous on fait de l’électro boom bap.

Les gens aiment bien classer dans des familles, est-ce que vous vous sentez appartenir à une famille du hip-hop ? Ou même une autre famille ?

Vin’S : La famille des indés certainement.

Pumpkin : C’est plus global. C’est dans une manière de concevoir, de développer le projet artistique, pas seulement sur le plan strictement musical, qu’on s’inscrit. Après si on ne parle que du côté musical, je me sens faire partie de plein de familles. On parlait de la scène UK, avec Ty, Foreign Beggars etc. Même si on ne fait pas les mêmes sons, moi je me sens proche d’eux. Parce que quand on s’est rencontrés, le courant est passé, on a collaboré. Je me sens également proche de gens de Détroit, de New-York, de Los Angeles, de mes potes espagnols de Beatspoke. C’est un esprit avant une ressemblance musicale.

Vin’S : Je suis d’accord avec ça. On a plein de potes dans le rap français, c’est un petit milieu, et on se connaît tous. Mais concernant le son qu’on fait nous, il n’y a pas vraiment de gens exactement dans le même genre. Tu vois, on est potes avec Grems mais ce qu’il fait, ce n’est pas le même genre que le nôtre. Pareil pour Gaël Faye, dans un autre délire encore. Ou même 20Syl, qui est très électro, voire beat scene. Pareil pour Phases Cachées, très hip-hop reggae. Il y a des passerelles entre nous mais il n’y a pas vraiment de trucs très similaires. À l’inverse quand tu prends 1995, L’Entourage, tous ces gars ont vraiment leur style musical très marqué.

Pumpkin : Et ils le revendiquent ! Si tu prends mes premiers albums, tu trouveras forcément des choses qui se recoupent parce que ça reste moi, quoi qu’il arrive. Mais on est en constante évolution. On cherche toujours une évolution, à faire des choses nouvelles, prendre des risques. Ça plait plus ou moins, mais c’est difficile de nous mettre dans des familles.

Vin’S : C’est comme Grems, toujours lui. Il fait aussi bien des sons sur de la deep house, que sur de la trap, ou que sur du boom-bap, avec Noza. Il est difficile à classer, nous c’est un peu la même chose. Mais si on doit définir notre famille musicale, c’est large et c’est Guts, 20Syl, Grems et ceux qu’on a cités.

En écoutant l’album, on a ressorti cette phase de Rose Combat, dont on doit pas mal vous parler. « Ne me demande plus ce que ça me fait d’être une meuf qui rappe, la réponse est dans mes textes, tout y est, sans faute de frappe » . Pumpkin, c’est pesant que tout le monde te pose cette question d’être une femme qui rappe ? Même si en te demandant ça, on revient nous aussi sur ce sujet.

Pumpkin : Alors, non on nous parle peu de ce morceau. Mais déjà ta manière d’en parler est intéressante, et tu as écouté le morceau, compris des choses, et pose donc la question différemment. Tu demandes si c’est relou qu’on pose la question, ce n’est pas la même chose. Pour répondre, oui, c’est un peu chiant dans la mesure où souvent ça prend le dessus sur des choses qui sont plus importantes. Je trouve ça légitime cette question, il n’y a pas beaucoup de filles non plus. me demander ce que je ressens en tant que femme qui rappe etc. Maintenant je préfère qu’on me pose des questions sur autre chose. Tu viens de dire un truc intéressant, tu as dit « On doit pas mal vous parler de ce morceau« , mais finalement on ne nous en parle pas. On nous pose pas mal de questions sur notre démarche, d’où on vient, qui on est,  comment on définit notre son, mais finalement on parle finalement assez peu de ce qui est soulevé dans les morceaux…

« J’aime bien la frime du rap, ce côté « je me la pète, et je t’emmerde, et je suis la meilleure ». Je trouve ça chouette, drôle. Mais il faut que ce soit amené d’une certaine manière »

Transition toute trouvée : on remarque que tu es assez peu dans l’egotrip dans les lyrics de cet album. Tu évoques des sujets sombres, certaines causes. Pourquoi on te voit moins dans ce domaine ?

Pumpkin : En fait moi j’aime bien l’égotrip, mais j’aime l’égotrip malin ! Je trouve que j’en fais un peu sur « Discipline ». J’aime bien la frime du rap, ce côté « je me la pète, et je t’emmerde, et je suis la meilleure« . Je trouve ça chouette, drôle. Mais il faut que ce soit amené d’une certaine manière. Je parle quand même beaucoup de moi malgré tout dans mes morceaux. Mais l’egotrip pur, auquel tu fais sans doute référence, il me saoule profondément. C’est intéressant quand tu arrives à le faire à ta sauce, en subtilité. La subtilité me plaît. Ça va faire chier des gens, parce qu’ils préférèrent les choses plus directes.

Vin’S : Mais il y a des artistes là-dedans. L’album de JP Manova, il est super bien écrit, et c’est souvent du pur égotrip. Ou Rocé qui dit « Les MC’s appellent punchline ce que j’appelle écrire » (Sur le morceau « En Apnée », ndlr). Ou Grems qui en fait plein, mais c’est bien écrit. Malheureusement il y a plein d’égotrips de mecs auxquels tu ne crois pas… Parce que les mecs racontent des conneries.

Pumpkin : Ceux qui balancent « je suis meilleur que toi parce que ceci, je suis meilleur que toi parce que cela« . Au lieu de le dire, démontre-le. J’avais déjà fait cette comparaison. C’est comme les meufs avec t-shirts du style « i’m hot », « je suis bonne » et ce genre de message avec des formules chocs. J’ai envie de leur dire « si tu l’es vraiment, t’as besoin de l’avoir sur ton t-shirt ? » . Dans l’égotrip, souvent on comble du vide.

On a vu beaucoup de dates pour la sortie de votre album, dont la Release Party du 10 juin prochain au New Morning à Paris. Et puis j’ai vu que vous alliez au monumental festival Hip-Hop Kemp, en République Tchèque. C’est une reconnaissance pour vous ?

Vin’S : C’est un truc de ouf. Il y a très peu de français qui l’ont fait. Dans mes connaissances, il y a juste Blanka (La Fine Équipe/Jukebox Champion), Pfel et Atom  (BeatTorrent) qui y sont allés. Et quand tu regardes la liste de tous les artistes qui y ont participé, t’es choqué. Étant vachement tournés vers l’international, ça nous fait plaisir. On est allé jouer à Berlin, à Zürich, à Londres, en Belgique. On essaie d’aller dans des endroits où les gens ne parlent même pas français, parce que la musique va au-delà des mots. Et Le Hip-Hop Kemp, c’est un truc de fou, c’est le plus gros festival hip-hop d’Europe.

Pumpkin :  Moi je connais ce festival depuis l’époque où j’étais en Espagne. On n’y est jamais allé, mais chaque année je regarde la programmation. Très peu de Français y vont. Récemment on a commencé à travailler avec une bookeuse basée à Berlin, qui bosse entre autres avec Yarah Bravo, Vadim, Dynasty… Masta Ace, RA The Rugged Man, des gros indés américains, pour leurs tournées européennes. Jouer à l’étranger c’est compliqué, souvent on essaie de te faire jouer avec un DJ local, les cachets sont bas. C’est pas toujours évident, on dort chez l’habitant s’il faut, faut avoir envie d’y aller. Mais là le Hip-Hop Kemp, c’est génial et pro. Quand notre bookeuse nous en a parlé, on lui a dit « mais si t’arrives à nous faire jouer là-bas, c’est chan-mé ! ». Ensuite, on a regardé le line-up, c’était fou. On parlait d’égotrip tout à l’heure,  je me la suis raconté un peu sur Instagram j’ai posté la photo du line-up et j’ai écrit « Hey c’est qui la petite frenchie au milieu de toutes les stars américaines ? » . Putain on a réussi à faire ça ! T’imagines combien de gens aimeraient être à notre place ? Même s’il y a des gens que ça n’intéresserait pas non plus, parce que les conditions ne sont pas toujours top à l’étranger. Pour certains, si tu n’as pas tes 2000 euros de cachet, ils ne viennent pas, même s’ils sont peu connus.

Vin’S : Les français ont souvent du mal à comprendre que s’ils sont connus en France, ils ne sont pas forcément connus en République Tchèque ou en Allemagne.

« La plupart des artistes français ne tournent qu’en France. Alors que tu as l’Angleterre juste à côté, l’Allemagne… »

Et on imagine que les connexions se font aussi dans ce genre d’évènements…

Vin’S : Déjà sur la scène principale, tu touches 20 000 personnes d’un coup.

Pumpkin : On sera sur une plus petite scène, mais tu touches plein de gens. Sans compter tous les pros qui seront là. Et en termes d’exposition, il y a énormément de blogs qui parlent de nous grâce à ça. En Pologne, en Italie, en Allemagne, des gens ont relayé le fait qu’on jouait au Hip-Hop Kemp. Ça nous ouvre à encore plus de publics qui ne nous connaissent pas encore.

Vin’S : Malheureusement en France, on se fout souvent de la gueule des américains recroquevillés sur eux-mêmes, mais ici, c’est pareil. Hormis ce qui vient de chez nous, des US, et un petit peu d’Angleterre, c’est limité. La plupart des artistes français ne tournent qu’en France. Alors que tu as l’Angleterre juste à côté, l’Allemagne…

Pumpkin : Ça exige de parler un peu anglais sur scène entre les morceaux. Donc beaucoup ne le font pas aussi pour ça. Ou alors ils jouent dans les Alliances Françaises ou devant des publics français.

Vin’S : Et nous on n’a pas cette mentalité-là. Aller à l’étranger, ça t’ouvre à d’autres choses. Créer Mentalow Music, ce n’était pas une mentalité française à la base. On nous l’a reproché. Les pros nous ont reproché d’être arrogants, parce qu’on avait notre label, qu’on communiquait nous-mêmes, qu’on avait les contacts directs avec la presse. On est tout sauf arrogants, on est hyper ouvert. Mais les pros ne voulaient pas bosser avec nous ? On ne va pas attendre. Par contre le jour où ces même pros nous veulent, il ne faut pas qu’ils s’étonnent qu’on bosse avec d’autres.

« C’est pas grand chose, mais la symbolique est tellement forte, de couper le souffle à un mec à des milliers de kilomètres, aux États-Unis, et qui comprend pas vraiment ce que tu dis, qui écoute peut-être du rap depuis 20 piges »

Pumpkin :  Il faut savoir qu’on échange en permanence, avec des gens de l’étranger qui ont des manières de faire différentes, et on s’y intéresse, et on nous le rend bien, même si on reste des très petits, on a des gens qui nous achètent des vinyles dans le monde entier :  Hongrie, Nouvelle-Zélande, États-Unis, Amérique du Sud. La moitié des ventes sur notre site est à l’international.

Vin’S : La dernière fois il y a un mec sur un forum américain qui a dit qu’après avoir écouté 5 minutes, il avait commandé le vinyle, il avait acheté direct. Et un autre qui disait que c’était la première fois depuis « Internal Affairs » de Pharoahe Monch qu’il achetait un album en ayant écouté un seul morceau. Et de dire ça de nous, deux petits français de l’autre bout du monde, c’est ouf.

Pumpkin : C’est pas grand chose, mais la symbolique est tellement forte, de couper le souffle à un mec à des milliers de kilomètres, aux États-Unis, et qui comprend pas vraiment ce que tu dis, qui écoute peut-être du rap depuis 20 piges. Il a décidé d’acheter le vinyle d’inconnus, pris le temps d’aller l’écrire sur un topic. Tu te dis que c’est génial.

Un dernier mot sur votre Release Party ? Le 10 juin ?

Vin’S : C’est New School qui organise au New Morning, le 10 juin. Ils ont déjà fait de très belles soirées : Guts, A State of Mind, Kacem Wapalek… Là ce sera notre Release Party, il y aura DJ Vadim en guest pour faire un DJ Set en clotûre. En intro, ce sera Céo, qui backe Hippocampe Fou sur scène depuis pas mal d’années .

Pumpkin : Et pour donner encore envie de venir aux gens… En plus du pack déjà alléchant, on prépare un show spécial, unique, pour cette soirée. On invite notamment le batteur de Féfé, Julien Tekeyan, et notre pote guitariste Dan Amozig. Faut venir nous soutenir !

Merci encore à Pumpkin et Vin’S da Cuero pour leur disponibilité.

Pour vous procurer Peinture Fraîche, ça se passe ici.

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