Est-il nécessaire de présenter Mehdi Maizi ? Animateur et rédacteur en chef adjoint chez l’Abcdr du Son, difficile de passer à côté ces derniers mois pour quiconque s’intéresse un peu au rap français. Le principe de son exploration est simple : 100 chroniques d’albums emblématiques (un seul par artiste ou par groupe sélectionné), rangées dans l’ordre chronologique. Derrière ce concept en apparence simple, se cache un ouvrage que nous vous recommandons pour les raisons suivantes :

1 – Le prolongement de « Regarde ta jeunesse dans les yeux » de Vincent Piolet

Nous en parlions le mois dernier, Regarde ta jeunesse dans les yeux (paru également chez Le mot et le reste) retrace le parcours des pionniers du hip-hop en France, un récit décrivant leur périple depuis le début des années 80 jusqu’à la sortie de Rapattitude en 1990. C’est justement avec cette compilation que Mehdi Maizi débute son exploration, assurant une continuité bienvenue avec l’ouvrage de Vincent Piolet.

2 – Le format

Avec de courtes chroniques d’environ 300 mots, et un style d’écriture documentaire et synthétique sans grandes envolées lyriques, le bouquin se lit assez rapidement. Et même si un grand nombre des disques sélectionnés mériteraient de plus longues chroniques, le format choisi par Mehdi Maizi donne un certain rythme qui maintient le lecteur concentré dans l’exploration proposée. Toutefois, pour ceux qui trouveraient certains passages trop rapides, notamment sur des albums clés comme L’école du micro d’argent, Mauvais oeil ou L’ombre sur la mesure, des dizaines d’articles sont disponibles sur internet pour prolonger la réflexion.

3 – Le parallèle avec les différents courants US

De 1990 à 2015, l’auteur s’est appliqué à souligner les influences du rap Outre-Atlantique et ses différentes tendances présentes dans les disques sélectionnés. On sent d’ailleurs une réelle volonté de rappeler l’impact du son californien (Aelpéacha, South Side 13…), ainsi que de producteurs new-yorkais autres qu’Havoc de Mobb Deep, référence ultime pour nombre de beatmakers français aujourd’hui encore.

4 – L’exhaustivité

Malgré une sélection limitée à 100 projets, Mehdi Maizi parvient avec ce livre à faire apparaître toutes les grandes tendances du mouvement. Hip-hop, militant, mélancolique, oisif, technique, pré-slam, alternatif, rue, nostalgique des 90’s… Toutes les sensibilités ont leur place dans dans cet ouvrage, qui offre un panorama exhaustif de ce que le rap français a pu offrir en 25 ans d’existence discographique.

5 – Une vertu pédagogique

En s’évertuant à replacer chaque sortie dans son contexte, et en précisant à chaque fois les types de samples utilisés, les beatmakers présents, influences, écoles de rap et thèmes récurrents, il permet à l’auditeur d’apprécier le disque qu’il s’apprête à découvrir sous le bon angle (utile pour certaines vieilleries albums fondateurs difficiles d’accès à la première écoute). Et loin de se limiter à un « Rap français pour les nuls », les chroniques offrent des anecdotes ou des petits détails de fabrication qui rendront la lecture intéressante pour ceux qui connaissent déjà les albums choisis.

6 – Une discothèque de choix

Même si ce n’est pas l’objectif de cette exploration, cette liste constitue une discothèque concentrée en qualité pour le jeune auditeur qui souhaiterait en savoir plus le rap français, à quelques très rares exceptions près (qui restent subjectives, dans mon cas je trouverais aisément un remplaçant à Himalaya par exemple).

7 – Se replonger dans sa discothèque

Cet ouvrage, au fur et à mesure des chroniques, pousse également l’auditeur averti à aller dépoussiérer quelques vieux CD’s de sa discothèque ou squatter les plateformes d’écoute pour redécouvrir avec plaisir des morceaux planqués dans des coins obscurs de sa mémoire. Et puis il y a aussi les albums qu’on découvre tout court (personnellement il s’agit de ceux du Célèbre Bauza et de Baloji) .

8 – L’importance des années 2000

Même s’il fait la part belle aux années 90, Rap français… rappelle que les années 2000, souvent considérées comme une période médiocre qualitativement et dominée par le rap de rue, ont eu leur lot de bons albums (souvent moins médiatisés) et ont posé les bases d’un rap aujourd’hui beaucoup plus diversifié.

9 – La prudence quant aux années 2010

Seul le temps peut établir si un album peut être considéré comme classique ou incontournable. Ici Mehdi Maizi n’a sélectionné qu’une poignée d’albums des années 2010 alors que nous sommes déjà en 2015, une sage précaution qui lui permettra certainement de ne pas regretter certains de ses choix dans 10 ans.

10 – Une invitation au débat

Pourquoi ne pas avoir mentionné KDD et leurs sonorités avant-gardistes comme sur « Qui tu es ? » Et le rap militant des années 2000 de Keny Arkana ? Et un peu plus de province avec N.A.P ou Hocus Pocus ? Et Cut Killer et son collectif de DJ’s en forme de dream team ? Et Nessbeal ? Que font Sefyu et Mala dans cette exploration ? Cette liste forcément subjective donne envie de la commenter avec l’auteur, ou même entre nous, sachant que chaque amateur de rap français aura sa propre liste de 100 disques incontournables. C’est d’ailleurs un des objectifs assumés de l’auteur, qui précise en fin d’introduction : « Si ce livre peut devenir un sujet de discussion parmi les auditeurs les plus pointus comme chez ceux désireux d’en apprendre davantage (…), alors le contrat aura été rempli. » Une invitation au débat qui permet de prendre conscience de l’héritage que possède le rap français, qui n’est plus si jeune que ça alors qu’il est encore traité comme tel dans beaucoup grands médias…

Rap français, une exploration en 100 albums : disponible depuis le 20 avril.

Lire aussi : l’interview de Mehdi Maizi pour Qualidistrict

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