Un visuel. Un thème. Un nom. Il faut se mettre dans de bonnes conditions pour découvrir et goûter ce que nous concocte Le Gouffre. Imaginez que l’on vous parle d’un nouvel alcool pendant plusieurs années, bien goûtu et savoureux, qui vous enivre, vous plonge dans une douce folie mais risque de vous entrainer vers l’addiction. Imaginez que vous en goûtiez un peu avec parcimonie, l’appréciez, mais restez sur votre fin car vous n’en trouvez pas en quantité suffisante pour vous faire définitivement à son parfum.

Cet alcool, c’est Le Gouffre. Il se compose de 6 têtes dures (Brack, Gabz, Char, L’affreux Jojo, Tragik et Fonik), auxquelles il ne faut pas oublier de rattacher le grand F, qui manage dans l’ombre, et Chamo, la légende masquée qui se balade de concert en concert. Si le premier maxi produit par I.N.C.H et sorti en 2008 laissait présager d’une bonne surprise pour les auditeurs de bons sons, il faudra attendre jusqu’en 2013 pour réentendre parler du crew du 9.1 avec le retentissant projet Marche Arrière (lire notre chronique) qui rassemblera 69 MC’s sur deux galettes, fruits d’un travail de longue haleine réparti sur trois années. Char, producteur de la quasi-entièreté des instrus et maître d’œuvre, aura signé un véritable exploit en réussissant à réunir des noms de tous âges, horizons et renommées. Une détermination sans faille saluée par le public, qui attend désormais Le Gouffre au tournant. Une fois l’attente créée,  encore faudrait-il démontrer aux auditeurs le vrai niveau des Gouffriers sur un album de groupe, et c’est pour ça que L’apéro avant la galette sera disponible lundi 11 mai 2015. Avant-goût d’apéritif pour les impatients et les gourmands.

A peine remis du jeu du Gouffre (!), nous revoilà en selle pour attaquer L’apéro. Un bref extrait du film « Sleepers », et d’entrée, la bande à Jojo taille dans le vif du sujet en évoquant la tise dans un « J’dérive » remuant, où se succèdent les six kickeurs pour une introspection pleine d’énergie. Un parallèle bien senti entre le monde marin et « là où les mollards deviennent des flaques d’eau ». La prod de Char est impeccable, et laisse place à une seconde bombe d’instru pour l’un des morceaux phares et également le titre éponyme du concept. Une exposition de l’état des lieux très technique, ponctuée d’anticipations « J’plains déjà celui qui devra dépuceler ma gosse » et un refrain efficace qui feront à n’en pas douter un tabac en concert.  Vient alors l’un des rares invités de l’album, SK Micaz, pour un morceau sur la situation sociale en France. Si le thème n’a rien d’inédit, on apprécie les phases toujours recherchées des Gouffriers « Les clochards portent des capes d’invisibilité », « Parce que la banalité te blesse, parfois te laisse paralysé ». On sent la patte de Char, minutieux et perfectionniste, qui a sûrement poussé les uns et les autres à se dépasser.

« T’écoutes du dirty dans ta Renaud Mégane, j’m’écoute le prochain album d’Old Dirty dans ma DeLorean »

Quatrième titre, peut-être le meilleur morceau de l’apéro. Trois couplets géniaux en métaphore filée, trois sports comparés à ce que peut être le deal et la vie « Sur le terrain » à notre époque, périlleuse, musclée et risquée. Le tout sur une prod aux petits oignons, une merveille. Elle débouche sur le premier extrait dévoilé, « Drogue sonore », son lugubre dont le clip parvient à retranscrire avec exactitude ce qu’est Le Gouffre. A un tiers d’écoute de l’album, on savoure, on déguste.

Sur la sixième piste, c’est Mani Deïz qui fournit l’une de ses plus belles boucles pour l’hymne des Gouffriers. « C’est pour le Gouffre », le slogan scandé à chaque apparition sur scène prend forme sur disque avec Tragik qui braille un refrain énervé, photo de ce que peuvent être les ambiances enjouées du côté du Fregou. Un sourire à la misère diraient certains. Puis, arrive la mise en garde contre la consommation intensive d’alcool et d’herbe, qui nuit et détruit plus qu’elle ne s’avère bienfaisante, « Le diable nous manipule »,  mais il faut assumer et ça nos six Fantastiques en sont conscients.

« Comme Schumacher c’est le burnout, j’veux pas m’changer en bouquet d’fleurs sur le bord de la route »

Plus l’écoute avance, plus on découvre des aspects insoupçonnés chez nos Gouffriotes ; ainsi, l’Affreux Jojo s’essaye avec brio à différents flows, mais on vous laissera la primeur de les découvrir par vous-même. Son refrain sur « J’rectifie l’tir » est riche en symbolique, de par son âge et la maturité dont il fait preuve. Le morceau est d’ailleurs carré, un soulagement pour ceux qui souffrent trop de constater les déchets auditifs déversés massivement sur les ondes radio. On notera la présence de deux autres noms, proches du groupe, Katana sur « Burnout » et Wild Sketch, qui, une fois n’est pas coutume, ne réalise pas uniquement la pochette mais signe un couplet sur « L’odeur remonte », et dont la voix nous fait penser à l’un des deux membres de K Special, duo de MC’s ayant opéré au cours de la décennie précédente.

Décidément, cet alcool tient bien en bouche, dégageant l’énergie d’un Red Bull, on pourrait croire à une vodka. Les amateurs de ganja s’empresseront d’en rouler un sur le sarcastique « Bouffée d’résine », et décocheront un sourire sur le texte de l’Affreux Jojo « Les riches jettent l’argent par les fenêtres, j’vais traîner en bas de chez eux ! »  Les morceaux plus personnels comme « En pleine tempête » produit par Metronom et « J’peux pas croire » raviront eux les passionnés de rap français, notamment avec l’appui des références scratchées. Cocktail de styles, de flows et de phrasés, on ne craint toujours pas l’écœurement car le mélange est savamment dosé en parts égales (aucun solo) afin que chacun y trouve son compte. Et alors que l’alcool commence à monter dans le sang, que les effluves font leur apparition, il reste encore le « Burnout » à affronter, et le morceau légendaire rassemblant 33 rappeurs « Générique 2 fin », et qui, il est important de le souligner, ont en grande majorité tous joué le jeu en posant des rimes à la hauteur de leur réputation et de l’événement. Une bête domptée par la prod de Monsieur I.N.C.H, et dont le clip fera date. Car oui, Le Gouffre ne fait jamais les choses à moitié, et propose un pack collector, histoire de régaler les amateurs d’apéro et de confirmer que le projet est abouti de bout en bout. Cohérent, varié, c’est un apéritif d’une bonne heure, que l’on aurait bien prolongé car après tout « C’est pour le goût ! » Un apéro chargé, comme à l’accoutumé quand c’est Le Gouffre qui organise. De bonne augure à l’aube de l’été, et l’on a déjà hâte de boire la suite…

Le Gouffre - L'apéro avant la galette

L’apéro avant la galette : disponible sur legouffre.fr.

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