Les Soulchildren officient depuis quelques années déjà dans le rap français et leurs productions aussi musicales que variées ont attirés des noms comme Akhenaton, Youssoupha et Flynt pour ne citer qu’eux. Un travail reconnu, et une musique atypique reconnaissable parmi mille. Lumière et questions à l’un des deux piliers de l’écurie Soulchildren, qui sort son premier projet instrumental en solo.

Lionel, on n’avait plus de nouvelles des Soulchildren depuis 2012 et l’album en commun avec Pejmaxx « Enfant de la République ». Comment ça va et pourquoi si peu d’apparitions depuis trois ans ?

Lionel : Ça va très bien je te remercie. Pendant ces années, je n’ai pas eu l’impression de chômer.  En musique et dans toute forme de création,  le temps de production/création est souvent très décalé avec le temps d’exposition.  Nous avons produit plusieurs titres pour le projet de Georgio, enregistré, produit et réalisé l’album de Flynt, entamé des collaborations plus poussées avec Scylla, Eli MC… Nous avons également démarré la production du 3ème album commun avec Pejmaxx.  Je ne cache pas que les autres propositions que nous recevions n’ont pas su nous séduire. Nous nous sommes  beaucoup questionnés sur notre évolution musicale. Avec Nicko, pendant plus d’un an, nous nous sommes éloignés du rap pour nous ouvrir à d’autres musiques.  Il y avait une forme de ras-le-bol du milieu rap français. Pour nous aérer l’esprit, nous nous sommes offerts un espace de liberté en commençant la production d’un projet Soulchildren plus ouvert vers la pop et l’électro, nous avons aussi produit des remix de Lana Del Rey, Disclosure…  Nous avions même choisi un nouveau nom de groupe pour ces projets.  Et puis, les aléas personnels et une dynamique négative ont fait que ce projet a été mis de coté.  Par ailleurs, cette période a correspondu pour moi à un déménagement et une longue période de travaux dans un nouveau logement qui m’ont éloigné des machines. Voilà ce qui explique ce peu d’apparitions ; à moitié voulu et à moitié subi donc.

Comment fonctionnent les Soulchildren au-delà des collaborations classiques avec Pejmaxx, Flynt ou Youssoupha : y a-t-il des démarches artistiques, des volontés de collaboration ou bien est-ce au « coup de cœur » ?

Lionel : La démarche artistique est la même depuis le début : faire une musique de qualité. Etablir un pont entre  modernité et « orthodoxie » hip-hop et apporter une touche, avoir une identité. Une grosse partie de cette démarche se déroule donc en interne. Beaucoup d’écoute, d’analyse et énormément de temps à composer. Beaucoup produire pour beaucoup jeter. Ne garder que ce dont on est fier à 100% et puis ne proposer que des choses qui selon nous, on l’espère,  résisteront à l’usure du temps. L’autre partie c’est de choisir avec soin les gens avec qui nous souhaitons travailler. J’ai chaque jour des demandes de prods, chaque jour on me pose les mêmes questions : « C’est combien ? T’as pas une prod pour mon projet ? Même un fond de tiroir ? » Et chaque jour je m’efforce de répondre que je ne fonctionne qu’au coup de cœur. Un coup de cœur pour une personnalité, un style, une qualité, une rigueur. C’est ce qui me pousse à démarrer une collaboration que j’espère fructueuse avec Eli MC par exemple. C’est ce qui fait que je ne suis pas déçu quand je travaille avec Pejmaxx, Flynt, Scylla, Youssoupha… Je sais que le morceau sera l’objet d’une grande attention, d’un travail. Car c’est bien là ce que je crois être la clef : Le travail.

« En faisant écouter les maquettes à Pejmaxx, il m’a incité à construire quelque chose de plus ambitieux. »

Tu débarques en solo pour ce premier projet estampillé 100% Soulchildren et purement instrumental. Nicko prépare le sien aussi ?

Lionel : Les choses se sont faites comme elles devaient se faire. Je ne crois pas au destin  mais il y a malgré tout parfois, on le sent, un chemin tracé par la vie ou les événements. J’ai décidé de produire quelques titres pour mon propre plaisir quand j’ai pu réinstaller mon studio après un an de travaux. En faisant écouter les maquettes à Pejmaxx, il m’a incité à construire quelque chose de plus ambitieux et surtout à faire en sorte qu’il y ait une sortie physique. Pejmaxx nous a pris rendez-vous avec Julien de Musicast qui a accueilli le projet chaleureusement et qui a poussé pour que le projet sorte en vinyle. A ce rendez-vous, j’avais volontairement associé Nicko. Mes premiers mots à Julien ont été : « J’aimerais sortir un projet solo (Lionel Soulchildren) puis ce serait au tour de Nicko » pour que nous puissions recréer une dynamique un peu éteinte comme tu le signalais en début d’échange. Nous aurions sorti un projet à deux pour boucler la boucle, un album signé Soulchildren. Nicko est sorti ravi de ce rendez-vous, parlant de son futur projet solo.  Je ne rentrerai  pas dans les détails mais je n’ai pas de nouvelles des projets de Nicko depuis ce rendez-vous.

Tu as déjà dévoilé deux clips et on a l’impression que le son sonne moins traditionnel que les salves habituelles chez les Soulchildren. La couleur de l’album, c’est un projet abstract hip-hop non ?

Lionel : Une composition hip-hop a l’habitude d’être lue, ressentie, comprise par le prisme du texte qui l’accompagne. Lorsqu’on enlève le rap à un morceau de hip-hop, que reste-t-il ? Rien pour certains. Un beat pour d’autres. De l’abstract hip-hop ? Je ne renie pas ce terme. Pourquoi pas ? On peut aussi dire hip-hop instrumental, trip-hop, electro, musique de film… Je laisse cette liberté aux journalistes et aux auditeurs. J’ai moi-même toutes les difficultés du monde à poser une étiquette sur ce que je fais.  Je crois simplement qu’on y retrouve l’expression d’une certaine spiritualité, l’expression de choses très personnelles. J’aimerais simplement que ma musique puisse sortir des sphères du rap pour séduire tous les publics. J’aimerais que les gens qui disent écouter « de tout » apprécient mon disque.  C’est d’ailleurs les premiers retours que j’ai.  Des gens qui comprenaient mal mon rôle de producteur /compositeur pour le rap français perçoivent plus aisément ce qu’est ma musique maintenant que mon nom et mon visage sont sur disque.

Pourquoi ce titre, « Internal explosives » ?

Lionel : C’est une association qui m’est venue comme ça. Dictée… Ce que je comprends quand je dis « Explosifs Internes » c’est quelque chose de foncièrement personnel, intime, très profond et qui génère une grande énergie en s’exprimant.  Ces explosifs sont de plusieurs natures. Chacun possède les siens en propre. De manière évidente,  mes explosifs internes sont artistiques : la musique, la littérature et toutes les formes de création  que j’ai mariées sur le disque. Viennent également les autres sources de joie, familiales, amicales, spirituelles, associatives et culturelles. Mon ami Nodey m’a un jour interpellé sur l’aspect quasi mystique de notre musique. En y réfléchissant, c’est exactement de cela qu’il s’agit.

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Comment clippe-t-on ses morceaux instrumentaux ? Ça part d’idées ? De l’imaginaire ? De discussions ?

Lionel : C’est à la fois beaucoup plus libre car on peut associer sa musique à l’imaginaire que l’on veut, et beaucoup plus exigeant car on ne peut pas se cacher derrière un playback bien filmé comme dans un clip de rap lambda.  J’ai moi-même réalisé les deux premiers clips. Le premier (L’Ombilic des Limbes) avec cette forme kaléidoscope/test de Rorschach m’a été inspiré par la musique. Je voulais aller vers quelque chose d’hypnotique, épileptique. Le deuxième (Mort à Crédit) m’est venu d’une attirance personnelle particulière pour la conquête spatiale et la science fiction. Comme en musique, j’ai essayé de soigner l’aspect rythmique des vidéos.

On remarque également que chaque piste du vinyle correspond à un intitulé de livre. Passionné de lecture ?

Lionel : Oui passionné de lecture, passionné de style. J’ai titré chaque piste en fonction d’une belle lecture, d’un fort souvenir littéraire. Sont représentées la littérature française (Romain Gary – La vie devant soi,  Louis Ferdinand Céline – Mort à Crédit, Louis Calaferte – Requiem des Inoncents, Charles Duchaussois – Flash), américaine (William Burroughs – Le Festin Nu, John Fante – Demande à la Poussière), la poésie (Allen Ginsberg – Howl) , la science-fiction (Isaac Asimov – Fondation).

« Pejmaxx est l’une des plus belles plumes de France. Notre collaboration est la plus belle et la plus prolifique de ma carrière. »

A quand un featuring avec un auteur ?

Lionel : C’est une très bonne idée. J’ai d’ailleurs souvent rêvé de mettre en musique un enregistrement du roman que j’ai écrit.

Que penses-tu des livres électroniques?

Lionel : Je n’ai rien contre personnellement. C’est dans l’air du temps. C’est une évolution normale. Mais je ne les utilise pas. J’annote beaucoup mes lectures, corne les pages, y mets des marques… J’aime y revenir. Je ne peux pas me passer du contact physique du livre. Ma bibliothèque, c’est une part de moi. Chaque livre a son histoire. Il m’a été offert, me rappelle une époque, un événement… Quand j’entre chez quelqu’un c’est la première chose que je regarde. A-t-il une bibliothèque ? Quels livres y sont ? Cela peut vouloir dire pas mal de choses sur une personne.

Quel est ton livre de chevet?

Lionel : Je n’en ai jamais qu’un. Je lis 10 ou 15 livres en même temps. Une ligne par ci, un paragraphe ou un chapitre par là. Cela dépend de l’humeur, de la journée… Hier j’ai terminé un incroyable recueil de lettre de Neal Cassady (l’homme qui a inspiré la Beat Generation). Cela s’appelle : « Un truc très beau qui contient tout ». Il y a des échanges inoubliables avec Kerouac notamment, des grands délires, du sexe, de la musique… J’y ai marqué presque chaque page car tout y est. Style, verve, contenu, 10/10.

Je suis en train de terminer « L’herbe du diable et la petite fumée » de Carlos Castaneda. C’est un anthropologue américain qui relate son initiation par un sorcier indien à la consommation de l’herbe du diable. Magie, hallucination, chamanisme… 8/10. Sans style mais passionnant. En vrac, je lis également un ouvrage sur le Soufisme, « Manhattan Transfer » de John Dos Passos, le 3èmetome de la BD « Transmetropolitan », un recueil des écrits de Léo Ferré, le premier Emile Ajar, …

Zemmour ? Houellebecq ? Trierweiler ? Que penses-tu de ces best-sellers surpromotionnés par les médias de masse ?

Lionel : Ils sont tous les trois à l’image d’une société plus animée par la haine et le sensationnel que par l’art et le talent. Peut-être Houellebecq tire-t-il son épingle du jeu car c’est le seul qui soit écrivain et le seul qui puisse justifier d’un talent certain. J’ai apprécié ses romans en particulier « La tentation d’une île » qui m’a laissé un très fort souvenir. Zemmour est porté en triomphe par certains, acheté par beaucoup mais selon moi assez creux ; assez pauvre en termes d’argumentation. Pas très intéressant mais inquiétant par ce que son succès éditorial pourrait  représenter. Trierweiler, ça ne m’intéresse pas. Donner une telle exposition à quelqu’un qui écrit un petit livre sur ses histoires de cœur… C’est décourageant qu’elle parvienne à monopoliser l’espace médiatique. Mais le plus grave reste tout de même la large fenêtre d’expression laissée à des propos ouvertement racistes sur le service public. J’ai lu que Ruquier regrettait la publicité faite aux idées de Zemmour. C’est un peu inutile mais c’est honnête et ça a le mérite de pointer du doigt la culpabilité des médias de manière générale et de la télévision publique en particulier.

Revenons à ton projet. Il sort en vinyle et digital, mais pas en CD. Tu n’as pas l’impression de sauter une époque ?

Lionel : Au départ, suivant mon idée, le projet n’aurait du sortir qu’en digital. C’est Julien de Musicast qui m’a orienté vers le vinyle. C’est le format dont le marché se prêtait le mieux à cette forme musicale.  Sortir en CD c’est déjà  louper une époque.  Aujourd’hui, rares sont les gens qui écoutent de la musique sur un CD. Mes propres élèves, qui ont 8 ans, quand ils me parlent de la sortie de mon disque, me parlent de Youtube, de Spotify mais jamais de CD. Mais cette dématérialisation de la musique a, pour l’amateur éclairé, quelque chose de frustrant. Avec le vinyle, on a un retour à la beauté de l’objet que je crois avoir soigné avec le merveilleux travail de Yann Dalon (Strangerous Artwork) sur la pochette et la singularité du vinyle transparent. Le vinyle est l’objet qu’on se plait à tenir entre ses mains, à accrocher sur un mur, à offrir.  Beaucoup de gens m’ont offert de grands sourires en apprenant que le disque sortirait en vinyle. Et puis, la distribution digitale est assez complète (Fnac, Amazon, Itunes…) pour que tout le monde y ait accès.

« Mes propres élèves, qui ont 8 ans, quand ils me parlent de la sortie de mon disque, me parlent de Youtube, de Spotify mais jamais de CD. »

Quels sont les prochains projets ? J’ai entendu parler de deux EP avec des artistes, d’un troisième Pejmaxx…  

Lionel : Oui, mon désir pour la suite,  quitte à travailler avec moins de gens, c’est de développer des collaborations plus solides, saines et suivies avec certains artistes, rappeurs, chanteurs et de laisser revenir le plaisir simple de faire de la bonne musique. Le premier projet c’est un EP complet avec Eli MC après son premier album. Je suis très touché par son rap et très admiratif de la rigueur de sa technique.  Nous avons maquetté un seul titre pour le moment mais presque toutes les musiques sont choisies. Je travaille également activement sur Bleu Noir, l’album de Georgio. Je devrais le voir rapidement pour bosser sur des titres. Georgio a une forme de rap très brute et instinctive qui m’a accroché. J’espère que les titres que nous sortirons lui permettront un décollage qu’il mérite amplement ! J’ai aussi en cours, un projet (peut-être deux) avec Scylla et Sofiane Pamart son pianiste. C’est un des projets les plus épanouissants qu’il m’ait été donné de produire. Nous travaillons à trois sur une musique particulière et nouvelle. Nous avons déjà plus de 10 titres en cours. Nos week-ends de travail sont très fructueux. J’ai hâte de faire découvrir tout cela. Le 3ème album de Pejmaxx est également en cours de production, d’écriture et d’enregistrement. Avec  toujours la même manière de faire, étalée sur la durée, en toute décontraction, avec des rencontres régulières. Pejmaxx est l’une des plus belles plumes de France. Les morceaux faits avec lui me rapprochent d’un rap plus direct et rue que j’affectionne beaucoup. C’est l’occasion pour moi de produire des prods plus sombres et fortes. Notre collaboration est la plus belle et la plus prolifique de ma carrière. Tout y fonctionne à merveille.  Nous n’y avons jamais peur de nous tromper. Je suis très fier de la droiture artistique et humaine de Pejmaxx. C’est une chance pour moi qu’il continue à me faire confiance après toutes ces années.

Un mot de la fin ?

Lionel : Internal Explosives sort le 6 avril, j’espère que la planète entière l’écoutera  à sa sortie et pour longtemps. Un grand merci à Antoine et à toute l’équipe du Bon Son.

Lionel Soulchildren

Internal Explosives : disponible depuis le 7 avril.

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