On raconte que le philosophe Héraclite, s’adressant à des étrangers surpris de voir le penseur assis à se chauffer près d’un feu comme un individu quelconque, aurait prononcé la phrase suivante : « Ici aussi les dieux sont présents ». C’est en des termes proches que l’on souhaiterait s’adresser aux toulousains qui ne mettent jamais les pieds à la Dynamo pour un concert de rap : « Ici aussi les artistes sont présents ». On ajoutera peut-être : « Poussez cette porte noire et n’ayez pas peur. Les auditeurs de rap ne sont certainement pas des dieux, mais ce ne sont pas des diables. Ici, l’ambiance est bonne et la bière est fraîche. » Tant de rappeurs ont défilé sur cette scène ! S’agissant d’un lieu qui aura marqué l’histoire du hip-hop toulousain, et à plus grande échelle l’histoire du hip-hop français, il était impossible de se résoudre à voir cette Dynamo fermée. Elle se déplace, on fera avec !

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Entrer dans la Dynamo pour un concert de rap, c’est entrer dans un univers surprenant. On ne sait jamais quel sera le public, s’il répondra présent et quelle est la véritable côte de popularité de l’artiste. Bien sûr, les organisateurs ont toujours une petite idée mais il est difficile de savoir à quel point le public suivra. Chaque concert s’apparente ainsi à un coup de poker avec lequel les organisations espèrent rentrer dans leurs frais. Les noms de quelques-unes de ces organisations officiant sur Toulouse ne rappelleront peut être rien à ceux qui ne s’y intéressent pas : La Doxa, CMF, NRS Prod, Qualidistrict, Bim Bam Prod, Air 2 Zoo ; mais elles rendent possible la tenue des concerts et font vivre une Dynamo qui est plus que jamais en ébullition pour ces quelques dernières semaines d’occupation.

Ceux qui prennent les risques lors des concerts officient dans l’ombre, mais d’autant plus grand doit être leur plaisir de voir une Dynamo bondée avec des auditeurs venus en masse pour écouter tel ou tel artiste qui s’apprête à monter sur scène. Car quand la Doxa nous organise à la Dynamo deux concerts avec des line-up à faire rougir d’envie bien des parisiens, on ne peut que s’incliner et suivre le mouvement en espérant ne pas être les seuls. Il suffira de prendre pour exemple deux dates : celle du 30 janvier 2015 et celle du 19 février 2015. Deux dates à une vingtaine de jours d’intervalle avec deux plateaux de malade : d’un côté « Le Saloon, Fils de plume, Malik alias Omar Simpson, Dooz Kawa et le trio Oster Lapwass, Anton Serra, Lucio Bukowski », de l’autre côté : « Keyaman, Eli MC, Vîrus et La Canaille. » Inutile de dire que ces deux soirées allaient être intenses et qu’il fallait s’attendre à un parfum de poésie mélangé aux odeurs de bières et aux relents de cigarettes émanant du fumoir.

Mais sacrilège ! Oserais-je effrontément employer les mots de « poésie » et « concert de rap » dans la même phrase ? Un ignorant qui se complaît dans sa médiocrité osa un jour qualifier le rap de « sous-culture d’analphabète ». Si cela n’était pas une pure perte de temps et s’il n’était pas aussi antipathique, on aurait aimé l’inviter à ces deux soirées afin qu’il puisse prendre conscience de sa bêtise et des clichés qu’il véhicule. Sachez également qu’il y a nul besoin de milliers de vue sur Youtube pour être capable de satisfaire les oreilles de ceux qui ne sont pas venus pour vous. Tel est le rôle ingrat des premières parties ! Mais le public de la Dynamo connaît le jeu et est toujours prêt à faire des découvertes ou bien à supporter la scène locale.

C’est pourquoi vous pourriez demander au Saloon, Fils de plume ou Keyaman ce qu’ils pensent de leur concert. Vous auriez probablement de bons retours, mais on ne peut nier que les artistes qui suivent la première partie déterminent dans une large mesure l’horaire d’arrivée en masse du public. La venue des membres de L’Animalerie demandait au public n’ayant pas eu l’opportunité d’acheter ses places en ligne de prendre son mal en patience afin d’entrer dans la salle. Accessoirement, mieux valait d’ailleurs avoir son parapluie et on comprend la frustration de ceux ayant pris une douche sans avoir la joie de pouvoir rentrer. De ce point de vue, plus calme était la seconde affiche, mais d’autant plus respirable était la Dynamo. Une Dynamo pleine à craquer est un véritable sauna, et on a beau vanter les vertus hydratantes de la bière, il ne reste pas moins que transpirer de l’alcool n’est jamais vraiment agréable. La classique question « Toulouse, vous êtes chauds ? » n’a jamais autant de sens que lorsqu’il devient impossible de regarder le concert de l’étage supérieur tellement la salle est remplie. Heureusement que parfois le disjoncteur décide de faire retomber la température et de ralentir le mouvement. Comme s’il y avait besoin de rappeler que le mariage entre bière et prise électrique est impossible et ne dépend pas de la qualité du houblon…

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En fait, un concert à la Dynamo est un ascenseur émotionnel. On passe de l’excitation originelle à un kif total, on redescend le temps d’une pause cigarette ou d’une coupure de courant et on kiffe encore plus alors que les artistes enchaînent. Un bon concert de rap est un concert tout en paradoxe dans lequel des émotions souvent contraires se succèdent. Certains diront que la déception est parfois au rendez-vous, mais c’est méconnaître la qualité de chaque artiste et la nécessaire diversité des plateaux. Ou oublier qu’ils sont également humains… et que l’underground de la Dynamo a ses propres raisons que les habitués du Zénith ignorent.

Le 30 janvier avait lieu un des concerts phare à Toulouse de ce début d’année ; parce qu’un concert ayant pour tête d’affiche Dooz Kawa et le trio Anton, Lucio et Oster ne peut pas être un concert normal. Le Saloon, les Fils 2 plume et Malik alias Omar Simpson avaient la lourde tâche d’assurer l’échauffement avec que les monstres suivants ne prennent le relais. C’est en partie l’est de la France qui était à l’honneur, mais rien ne séparait l’est du sud tant les toulousains ont été réceptifs à chacun des sets des artistes. La ville rose était éveillée et bouillante jusqu’au freestyle final qui a rassemblé les têtes habituelles. Qui a dit que la poésie était ennuyante ? Dooz Kawa attendait sa date à la Dynamo depuis longtemps, et il n’a pas été déçu ! En même temps, quand on a des morceaux aux sonorités aussi variées que celles des Message aux anges noirs, Les oies sauvages, Poupée de son ou encore Les hommes et les armes, on risque assez facilement de se mettre le public dans la poche. Un plateau parfait par la Doxa qui a su viser juste. La période était d’autant plus propice que quelques exclusivités de l’album à venir des membres de l’Animalerie ont été présentées. La Dynamo n’était juste pas assez grande pour ces Messieurs. Pas grave, ils y repasseront bien un jour, dans l’autre local… espérons le plus tôt possible !

Le 19 février, on reprend le même lieu, la même organisation, mais on change d’artistes. Autre ambiance attendue mais tout autant d’exhortations à l’émancipation et à la réflexion. Le rap donne à penser… Eût-il fallu le prouver, on prescrirait une dose de chacun des artistes qui ont défilé sur scène durant ces deux soirées. Chaque artiste à sa façon nous donne une tranche de vie et de philosophie, chacun vient avec ses tripes. En témoigne le duo de frangins Keyaman et DJ Hesa dont le lien fraternel semble vif. Tous deux ont leurs armes, et c’est un goût de bon hip-hop à l’ancienne qu’ils laissent derrière eux tant les scratchs d’Hesa sont capables de raviver la flamme originelle du hip-hop et de nous transporter à une autre époque. Bien sûr, la comparaison est difficile entre la douce violence d’Eli MC qui habilement nous fait voyager de sa Poignée de Punchlines à son titre Mafalda (vous savez où trouver ce dernier…) et la noirceur et le cassage d’ambiance d’un Vîrus, mais pourquoi chercher à comparer de telles individualités entre elles ? Un rappeur comme Vîrus est un bug dans la matrice, capable de vous coller des frissons dans le dos avec « Des fins », capable de faire son set seul sans backeur et de foutre l’ambiance en la cassant. Un paradoxe à lui tout seul… Accompagné de son beatmaker Banane (oui, il existe !), Vîrus joue le psychopathe sur scène (mais joue-t-il vraiment ?) et vous met une claque. Désolé, mais le cassage d’ambiance est raté. Tant mieux pour le set de La Canaille ! Car Marc Nammour, le leader de la Canaille, le répète : La Canaille est un groupe fait pour le live. Tous ceux qui auront été présents à ce concert ne pourront dire le contraire. Remballez vos clichés si vous osez encore affirmer que le rap n’est pas de la musique ! On est loin de l’ambiance relativement posée du disque. Il s’agit d’une véritable bourrasque. Allez voir La Canaille, vous comprendrez ! Quel plaisir pour le cerveau et les oreilles, quelle ambiance et quelle joie on ressent à crier des « mon identité ne sera jamais nationale » ou des « Ni Dieu ni maître ». La Canaille nous apporte une touche d’espoir dans un monde qui se fracture. Le set s’arrête et on ne peut que dire : « Eh bien j’en suis » !

Si certains osaient encore douter du fait que Toulouse est bien une des places fortes du rap français, nous serions bien capables de nous moquer. Mais qui osera ? Il ne s’agit pas simplement des rappeurs toulousains mais des organisations qui font vivre le hip-hop à Toulouse. On est simplement en droit d’espérer que les concerts puissent perdurer quelque part durant la période de transition pour la Dynamo. Il y a trop de bonnes choses pour que cela s’arrête. Il sera trop difficile de regretter les potos du Bon Son qui viennent de très loin pour mettre les pieds dans la Dynamo, les blagues de Toxine que j’invite en croisière quand il veut, le bordel de Sendo pendant les interviews et les galères de Simon qui, lors des concerts organisés par la Doxa, a la tâche la plus ingrate du monde : celle d’empêcher les habitués de la salle et les nombreux zonards en tout genre d’entrer dans les coulisses. Ici c’est Toulouse, et ça vaut le coup d’œil, car « ici aussi il y a des artistes », et des grands !

Merci à Ben Art’core et à Cécile Lebon pour les photos du concert du 19 février : les albums photographiques sont disponibles ici pour celui de Cécile et ici pour celui de Ben. On a du faire avec les moyens du bord pour le concert du 30 janvier en attendant les photos de la Doxa. Quant aux vidéos, merci à Djoulaie et à Youtube !

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