Les lecteurs assidus ont déjà entendu parler de Malik, entre le premier volume d’ORNICAR, les extraits du deuxième volet et sa participation à notre mixtape DU BON SON #1. Nous sommes allés à sa rencontre à l’occasion de la sortie récente d’ORNICAR Volume 2 (disponible gratuitement ici) pour un retour sur la conception du projet, ses influences, sa vision du rap, ses aspirations…

Pour commencer, quel album (tous styles confondus) se mettre entre les oreilles pour lire ton interview ?

Nevermind de Nirvana, l’album de Tracy Chapman qui porte le même nom qu’elle, ou bien Ornicar Volume 2.

Quels sont les MC’s qui t’ont donné envie de te lancer ?

De la FF à Arsenik, en passant par Salif, Triptik, l’Skadrille, Lunatic, Express-D, la Mafia K’1fry, le Saïan Supa, Tandem, la Scred, Freeman, Rocé, Kohndo, Réel Carter, les X-men, Driver, Doc Gynéco, tout le Secteur Ä, Les Spécialistes, Ménage à 3, Hifi… Je m’arrête, si je cite tous les rappeurs qui m’ont influencé on ne va pas en finir. Sans oublier quelques MC’s US : le Wu, Warren G, les Fugees, Nas, Lady of Rage, Notorious, Lord of the Underground. Actuellement aussi pleins d’artistes me donnent aussi envie de prolonger, certains sont vraiment forts : Toti Prince, Jarod, Dosseh, Vald, Bassirou, Gueule d’Ange, toute l’équipe de Kendrick Lamar, Jonnhy Cinco.

Mais encore plus que tous les rappeurs cités précédemment, c’est les gens de mon entourage qui m’ont vraiment donné envie de pousser le truc. Les potes avec qui on a la même passion. Les soirées freestyles où ça rappe dur tu vois. Où tu te prends des grandes claques à chaque fois qu’il y en a un qui balance le dernier couplet qu’il a fini d’écrire dans l’après-midi. Je me suis tellement tué à ça, c’est mon école. Ces moments représentent l’essence même de ce mouvement, c’est là et sur scène que ça se passe vraiment. C’est tous ces bêtes de rappeurs rencontrés, qui m’ont mis d’accord en face à face, en live, qui m’ont vraiment poussé à faire ça. Le reste, internet, YouTube et tout… C’est bien, c’est un jeu marrant, « je pratique » un peu, je ne crache pas dans la soupe, mais au final c’est de la branlette… Toutes mes autres influences musicales m’ont aussi amené au rap : la chanson française, le reggae, le rock, le gospel, la soul, le rock steady, la pop. C’est juste parce que je ne sais pas chanter que je fais du rap.

« Le nouveau projet a été enregistré et écrit beaucoup plus rapidement. Je suis allé chez Dub Nukem à Bruxelles et en trois mois maximum c’était bouclé. »

Quel bilan tires-tu du premier volet d’Ornicar ?

Bilan positif, bons retours, bien accueilli. Respecté et validé par les miens. C’est gagné ! Deux ans après sa sortie, je le valide encore, je l’assume toujours. Je suis fier de ce premier projet, c’est cohérent artistiquement, on l’a travaillé sur la durée avec passion et sincérité. Les morceaux s’écoutent encore et ça passe bien. Pour une première carte de visite, à ma petite échelle, c’est pas mal. Ensuite avec du recul, on se dit toujours qu’on aurait pu mieux faire et on aurait pu mieux faire. Tant au niveau de la promotion du projet, que de l’artistique, mais avec cette mentalité tu ne fais jamais rien, tu stagnes. Pas le temps pour les « on aurait pu mieux faire » et faisons mieux par la suite. Pour un premier projet j’en suis vraiment content.

D’ailleurs d’où vient le terme “Ornicar” ?

Je cherchais un titre du genre à ceux de la « littérature d’idée » du 18ème siècle. Un peu à la Rousseau (repose en paix mon gars sûr, on se sait) « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmis les hommes » tu vois. Donc un jour je me pointe au studio et je balance « les mecs le projet on va l’appeler : De Ces Objets Rappants Non Identifiés Compulsivement Accro à la Riminologie ». Rapidement je me dis que c’est nul, chiant, trop long. « Okay, on prends les première lettre de chaque mots de la phrase et on fait un acronyme», soit « D.C.O.R.N.I.C.A.A.L.R. ». C’est pas super accrocheur hein ? Vas-y, on roule pour ORNICAR (Objet Rimant Non Identifié Compulsivement Accro à la Riminologie).

Quelle évolution vois-tu entre les deux volets ?

Techniquement parlant le second volume est mieux réalisé. Le mixage de Dub Nukem est meilleur et le mastering est plus propre. Après c’est différent, le premier a été fait sur le long terme entre le premier morceau enregistré et le dernier se sont écoulés au moins deux ans, on ne savait pas où on allait, juste on enregistrait, on se faisait plaisir, on stockait de la matière, jusqu’au jour où on s’est dit qu’on pouvait faire quelque chose de tout ça. Il y avait une bonne cohérence artistique entre tous les morceaux qu’on avait gardé, plus de thèmes que sur le second volume, un petit goût d’album. Le nouveau projet a été enregistré et écrit beaucoup plus rapidement. Je suis allé chez Dub Nukem à Bruxelles et en trois mois maximum c’était bouclé. L’instru me plaît, j’écris sur place, on enregistre, on passe à la suite. C’est moins réfléchis dans la construction, plus spontané et moins sombre que le premier opus, autant au niveau des instrus que des textes. On s’est aussi essayé à des styles différents, beaucoup plus lent comme sur « C’est la bonne » par exemple. Ça change, c’est différent mais ça reste clairement dans la continuité du premier opus. Avec un style un peu plus mixtape qu’album mais c’est clean !

Au niveau des thèmes “tu pars toujours d’une idée générale autour de laquelle tu gravites sans forcément trop calculer” (cf le décorticage d’Ornicar 1) ?

Oui, je vais là ou mon esprit m’amène. Selon mon humeur, ce que j’ai envie de dire au moment T. Pas de prise de tête, pas de calcul, « c’est juste un puzzle de mots et de pensées ». Le jour où je voudrais balayer un sujet précis et aller au fond des choses j’essaierai d’écrire un livre. C’est du rap, du son, on survole, on effleure l’idée, on laisse aussi parler le silence et les notes. J’ai souvent des idées, des concepts de morceaux avec une ligne directrice bien définie (un peu du genre « Chocolat » ou « Pour elle » sur le premier volet de Ornicar) mais ce genre de morceau centré autour d’un thème précis ça prend du temps à ficeler si tu veux pas tomber dans quelque chose de trop banal, de plat. Insuffler de l’âme à ce genre de morceau de musique c’est difficile. J’ai pas mal de trucs en tête, peut-être qu’un jour tout ça éclora. Dans l’immédiat je ne réfléchis pas trop. Juste j’essaie d’être honnête, d’être moi, de dire des choses et de représenter mes gens.

« Je fais du rap, de la musique, pas des mathématiques. À chacun sa méthode mais personnellement l’histoire de compter les syllabes et toutes ces bêtises-là ce n’est pas pour moi. »

Parle-nous de cette relation exclusive avec Dub Nukem…

C’est un pote de longue date, on a commencé ensemble, il est compétent tant au niveau de la production que du mixage, il a une bonne oreille, sa musique est bonne. Pourquoi est-ce que j’irais gratter l’amitié avec des personnes que je ne connais pas ? La base c’est l’humain. On a juste à se caler un créneau, on se pose et on crée. Ça fait tellement longtemps qu’on travaille ensemble, je me suis habitué à sa musique, son style, son groove. Après je ne suis pas contre travailler avec d’autres producteurs, au contraire, ça m’arrive. Mais je ne vais aller que rarement vers eux. Via internet je n’aime pas trop ça. J’ai besoin de cette affinité, du côté humain, j’aime bien être en studio avec le beatmaker avec qui je collabore quand j’enregistre sur sa musique. Et puis je ne suis pas commode au niveau des prods. J’écris et j’enregistre à l’humeur, au ressenti du moment. Quand je travaille avec Dub Nukem, j’arrive, il me fait écouter une palette de productions, je choisis, on essaie. Il y a de la spontanéité, c’est ce que j’apprécie. Il fait un vrai boulot d’ingénieur son avec nos moyens techniques. Il aime la musique, il est sérieux. D’ailleurs à noter que ce nouveau projet est autant le mien que le sien ! Entièrement enregistré, produit et mixé par ses soins.

Et puis je n’écris pas tout le temps, c’est par périodes. Je peux être à fond pendant trois ou quatre mois et ne pratiquement rien gratter les 7 ou 8 mois d’après, voir même toute l’année suivante. Je ne comprends pas les rappeurs qui disent qu’écrire c’est facile. Si l’inspiration n’est pas au rendez-vous je ne force pas trop. Et je ne suis pas du genre à garder une playlist d’instrus sous le coude pendant plusieurs mois, je me lasse trop vite pour ça. On en revient à la spontanéité dont je parlais. Pour ça que les collaborations avec des beatmakers via internet c’est toujours un peu compliqué pour moi. Je n’ai pas de bon matériel à la maison, je suis souvent à droite à gauche. Certains doivent même penser que je boycotte, ce n’est pas le cas. Il m’arrive de recevoir des instrus que je trouve superbes mais l’inspiration n’est pas au rendez-vous et comme je disais je n’aime pas forcer. Dans ce cas autant que la prod serve à quelqu’un qui honorera le travail du producteur plutôt que je la garde et que je ne fasse peut-être rien dessus. Mais avis au beatmakers, n’hésitez pas à m’envoyer vos pépites et si les astres sont correctement alignés à ce moment-là les choses se feront.

Malik Le Bon Son

Tu poses sur des prods plutôt posées, mais avec des placements qu’on n’a pas l’habitude d’entendre, qui donnent une certaine dynamique… Tu te prends la tête sur ces placements ?

Je fais du rap, de la musique, pas des mathématiques. A chacun sa méthode mais personnellement l’histoire de compter les syllabes et toutes ces bêtises-là ce n’est pas pour moi. Je pars toujours d’une sorte de yaourt sur les premières mesures, j’y mets les mots adéquats, qui ont du sens pour moi, et après j’y vais au feeling. De sorte à ce que ça rebondisse bien. J’essaie d’être dans un juste intermédiaire entre le fond et la forme. Trop de technique tue la technique, ça c’est un truc pour se faire mousser par les autres rappeurs aussi cons que toi. Forcément tu perds en sincérité, le message perd en impact, à moins de t’appeler Ill, Lino, Specta… Pas pour rien qu’ils sont arrivés jusque là ou ils en sont. Quand la technique n’est pas là pour combler un manque, que c’est un plus à ton attitude, ta personnalité, ton histoire, et que tu me racontes quelque chose qui me parait sincère, je valide, ça me plaît. Dans le cas contraire rien à foutre je n’écoute pas.

Pourquoi avoir sorti le premier en payant et le second en libre téléchargement ?

Ce n’était pas les même conditions de travail, ni les mêmes perspectives. À l’époque du premier volet, en plus des gens avec qui je bosse actuellement, je travaillais aussi avec une autre équipe qui a financé le pressage, la cover, géré les démarches administratives et la distribution. On avait un deal qui m’a permis de sortir le projet en physique et de faire un petit billet dans la foulée. En plus de ça c’était un premier projet, c’était la concrétisation de plusieurs mois de travail, on voulait se faire plaisir en marquant le coup.

« Ce que j’aimerais beaucoup c’est manger de la scène à fond, on aime ça, on a la matière pour et on sait faire. »

Avec du recul tu prends conscience que c’est bien, tu te fais plaisir, mais c’est tout, ça ne sert pas à grand chose. Investir sur ton business c’est super quand derrière tu rentabilises et que tu fais une marge de bénéfice. Pour ça il te faut un réel public qui te soutienne, de la promotion, un réseau, des scènes, beaucoup de médias qui te relaient. Et je n’ai clairement pas assez d’exposition pour ça. C’est simple, si je veux presser juste 500 exemplaires je dois en vendre environ 100 unités juste pour récupérer mes billes. Après il m’en reste 400 dans des cartons… Tu en envois 50 aux radios spé, aux sites, tu en donnes au moins autant à ton entourage. Il te reste 300 exemplaires. Si tu tournes à fond c’est cool, dans le cas contraire c’est déprimant, tu vois tous tes CD’s empilés dans un coin de ton appart’ en train de prendre la poussière. En téléchargement libre je pense que tu as plus de chance que ta musique soit écoutée. Et le but premier quand tu fais du son c’est ça. En plus ça fait moins de démarches administratives à gérer, plus de temps pour te consacrer à ta passion et j’aime l’idée que quelqu’un à l’autre bout de la France, ou même dans un autre pays, puisse tomber sur notre musique, la télécharger librement et se faire plaisir en écoutant notre travail. Quand c’est gratuit c’est forcément plus facile d’accès. Tout le côté buisiness et « entertainment » du produit d’art ne me dérange pas du tout, bien au contraire, je valide complètement, mais faut pas se voiler la face, pour ça il te faut le bon contexte et une grosse audience.

Parle-nous de ton label Strass Et Paillettes…

C’est une histoire de potes. A l’époque du lycée je rappais avec Méphisto au sein d’un groupe (Dub Nukem était déjà derrière les machines à cette époque !), un jour on est parti sur un délire genre « Hey gros viens on monte un label on l’appelle Strass et paillettes ». Quelques temps après j’ai quitté La Rochelle, je ne prenais pas ça vraiment au sérieux, Méphisto lui n’a rien lâché, il a continué à faire vivre le truc en sortant ses premiers projets sous ce label. Jusqu’au jour où il a décidé de pousser la chose et de se professionnaliser en montant son studio son/vidéo à la Rochelle (si tu cherches à enregistrer, mixer, faire des clips, documentaires, reportages… tu sais où aller).

Il n’y a rien de contractuel, pas de prise de tête, on est des amis réunis sous une même bannière. Méphisto, rappeur, graphiste, chaud réalisateur vidéo, multi-casquette il touche à tout, il est bon, des projets sont en préparation. Orel, son album ne devrait pas tarder à sortir, j’ai eu l’occasion d’en écouter une bonne partie, c’est très bon (hâte que ça sorte). Axizzle, MC et beatmaker, il sait tout faire, de tous les styles de rap au reggae en passant par le maloya et j’en passe, il a beaucoup de talent. Il prépare tranquillement des choses de son côté; le poto Stones lui aussi rappeur et réalisateur. Il y a peu il a sorti une bonne tape réunissant plusieurs MC’s Nantais : Original Gargouille volume 1, le deuxième volet est en préparation. Il prépare aussi quelques projets persos. Big up à lui. Il est derrière la réalisation de la plupart des vidéos qu’on a balancé dernièrement, c’est d’ailleurs lui qui a fait le clip de « Famille et bénéfice », il est vif ma parole. Et il y’a aussi Jules, ui en fait je lui mets des branlées à Fifa, c’est tout… Non plus sérieusement, c’est un jeune réalisateur, il travaille avec Méphisto sur pas mal de clips et aussi d’autres projets hors rap : documentaires, reportages… On peut aussi citer Dj Mad Chabi, toujours là ! Voilà, on est une bande d’amis, on s’amuse, chacun fait ce qu’il veut, et on se conseille, on se soutient.

« Il n’y a rien de contractuel, pas de prise de tête, on est des amis réunis sous une même bannière. »

C’est quoi la suite pour toi ?

Justement un projet commun avec Méphisto qui va s’appeler « Trois », c’est au mixage. On envois ça début 2015 logiquement. Peut-être une version physique de Ornicar volume 2 avec quelques inédits en plus, selon la demande et l’accueil du projet, n’hésitez pas à m’en faire part si ça vous intéresse ! Comme je l’ai dit si c’est pour voir des skeuds qui s’entassent dans ma chambre ça ne m’intéresse pas. Quelques scènes à venir du coté de Vannes et de Nantes. Et puis continuer à écrire, enregistrer quand j’ai le temps, l’inspiration et l’envie. On verra où tout ça nous mène. Ce que j’aimerais beaucoup c’est manger de la scène à fond, on aime ça, on a la matière pour et on sait faire. Appel à tous les organisateurs d’évènements, n’hésitez pas ! Ou que ce soit, qu’il y ait 10 personnes ou 1000, je viens, je fais mon job comme il faut. Je débarque avec l’équipe, on fait ça bien, on rap, on se fait plaisir et on casse des nuques.

Le mot de la fin :

Merci au site Le Bon Son. Vous répondez toujours présent, vous soutenez, ça me permet de faire vivre ma petite musique. C’est grâce à des équipes comme la vôtre que les artisans de ce mouvement gardent de la force pour continuer. On est en province, les bonnes rencontres sont rares, on n’a pas d’argent à investir dans la promo pour être relayés par les gros médias. A notre échelle un peu d’exposition ne fait jamais de mal, c’est une reconnaissance qui compte. Donc merci, continuez. Merci à tous les gens qui nous ont aidé à concrétiser ce nouveau projet et aux artistes présent dessus, je cite : Négro Diox, Scarabé, Eli MC, Patee Gee. Force à tous ceux qui se donnent les moyens de leurs ambitions quel que soit le domaine. Le génie n’existe pas, c’est le travail qui fait la différence. Remballes les selfies, les jeans slims, les hipsters conspirationnistes et les fragiles qui jouent les cailleras. ORNICAR volume 2 en téléchargement gratuit, téléchargez, partagez ! Je hais ce mouvement autant que je l’aime et putain qu’est-ce que je le déteste…

a1103538535_10Malik – ORNICAR Volume 2 : disponible gratuitement depuis le 3 novembre.

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