L’année 2014 se clôture. Voici venue l’heure des tops de l’année, et Le Bon Son ne déroge pas à la règle. Cette année aura été extrêmement prolifique alors inutile de dire que choisir dix sons ne fut pas chose facile, d’autant plus qu’il nous a fallu réunir toute la rédaction et que les goûts des uns ne sont pas ceux des autres. En prenant pour principe de choix un son par artiste et un classement à points à partir d’une présélection d’une trentaine de sons, nous avons réussi à établir une sélection finale assez représentative de la rédaction.

Cependant, il est difficile de tirer des conclusions de ce classement. Premièrement parce que de nombreux artistes qui ont marqué l’année n’y figurent pas. Certains artistes apparaissant régulièrement dans la livraison mensuelle des dix bons sons sont remarquables par leur absence dans ce classement. On peut supposer que les modalités de sélection y sont pour beaucoup puisque celles-ci privilégient des sons qui sortent du lot plutôt que la redondance. Deuxièmement, parce qu’il ne s’agit pas d’un classement ayant pour but de donner objectivement les meilleurs sons de l’année. C’est le plaisir de partager les coups de coeur de l’année et l’occasion de réunir toute la rédaction autour d’un même article. C’est également une manière de saluer tous les artistes qui rendent toujours ces classements et sélections extrêmement difficiles… pour notre plus grand plaisir !

(10) Fayçal – L’appel de la nuit (remix par DJ Yep du morceau « Nightcall » de Kavinsky)

Pour cette sélection, le son de Fayçal « L’appel de la nuit » se retrouve en dixième position. C’est dans l’univers de Kavinsky et du son de la bande originale du film Drive que l’artiste bordelais a été puiser son inspiration pour réaliser une reprise somptueuse qui apporte au morceau original une autre dimension. Le mariage entre une musique électronique très appréciée et la poésie du rap français est rarement un succès, mais le flow et les paroles de Fayçal ont mis tout le monde d’accord. Sur ce remix de DJ Yep, reprenant le thème original de la musique intitulée « Nightcall », Fayçal nous décrit un monde de la nuit artificiel et violent, fait de désenchantements et de douleurs, par lequel nous sommes inexplicablement attirés. « L’appel de la nuit », c’est cet appel qui vous tire de votre solitude pour des soirées interminables à errer parfois de lieu en lieu avec votre bande de potes sans trop savoir pourquoi. Une mise en image du divertissement pascalien : la nuit pour lutter contre l’ennui… [rédacteur : Costa]

Lire aussi : l’interview de Fayçal / la chronique de « L’or du commun »

(9) Medine – Grand Medine (prod. Bullet Proof Music)

Au début du mois d’octobre, Médine avait visiblement besoin de régler ses comptes. Sur une prod de Proof et sous la forme d’un egotrip, il explique ses différentes prises de position qui pour certaines ont fait polémique (on pense notamment à son soutien à Kémi Seba ou bien à la mauvaise interprétation du son « Angle d’attaque »). Bien loin d’être un mea culpa, le rappeur haut-normand originaire du Havre justifie l’ensemble de ses actes par un combat qu’il mène au quotidien contre les clichés et pour les minorités en souffrance. Ce son est un véritable manifeste qui a pour objectif de définir une ligne politique et rapologique claire, les deux étant indissociables chez Médine. Bien sûr, certains auditeurs et médias se concentreront sur la pique à destination de Booba en occultant le reste, mais une telle réduction est insupportable tant ce son est d’une richesse surprenante. Inévitablement, un tel son laisse penser que le rappeur havrais a retrouvé son mordant, confirmé par la rupture symbolique de contrat avec Because Music début novembre. De bon augure pour la suite qui promet une année 2015 chargée en projets et combats pour Din Records ! [rédacteur : Costa]

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(8) Mr Ogz feat. Le Sept – Beatnik

Septembre dernier. La bonne nouvelle de rentrée. On apprend que Mr Ogz, du duo The Saoul Brothers (avec Ill Heaven) sort « Beatnik », nouveau clip de sa dernière galette Battements, sortie en octobre, et qui est à écouter. Après Starlion, Grems ou Samm déjà présents sur le projet, c’est cette fois Sept qui vient jouer le Maître de Cérémonie. Vous savez le rappeur de Montreuil. Celui qui sortait en 2003 la pépite « Amnésie », qui est la moitié de Sept & Lartizan, ou encore un protagoniste d’Olympe Mountain… Fidèle à lui-même, toujours engagé, le rappeur vient régler ses comptes avec les faux MC’s : « Big up aux homies mythos, aux G’s de Massy-Palaiseau / Aux petits parigots, aux vaquessos de Palavas-les-Flots ». Sur une superbe vidéo signée Mr Ogz et BobbyMilk, c’est non sans gouaille que Sept emmerde la hype. [rédacteur : Maxime]

(7) L’Animalerie – Freestyle 02062014,2 (prod. Oster Lapwass)

En juin, le collectif lyonnais L’Animalerie nous livre un cadeau avant l’été. Un son, seul, comme ça. Sobrement intitulées « N°02062014,2 », ce sont presque 9 minutes de chaleur hip-hopesque sur lesquelles se succèdent 11 MC’s. Ce n’est pas non plus le « Protect Ya Neck » à la française, mais une palanquée de rappeurs qui se succèdent en donnant le meilleur d’eux-mêmes sur une production léchée, avec des lyrics acérés, ça nous a plu. Oster Lapwass pond l’une de ses meilleures instrus sur la première partie du morceau. Douce mais puissante, travaillée, millimétrée pour accompagner la folie de la jeunesse lyonnaise. « J’rappe comme si ça soulageait mes nerfs, j’ai de la violence à revendre, Capcom » nous dit Missak. Un motto pour toute sa meute. J’ai dû écouter ces 5 minutes au moins 10 fois cet été. Par jour. La seconde partie, plus sombre, plus froide mais incisive laisse la parole aux plus âgés, comme si Lucio Bukowski, Anton Serra et leurs potes avaient laissé leurs cadets se défouler pour finir ensuite le travail. Propre. [rédacteur : Maxime]

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(6) Lino – 12ème Lettre (prod. Imani)

Dire que Lino a été absent de la scène rap pendant neuf ans serait mentir, mais son dernier album en date est sorti en 2005, et la perspective d’un nouvel opus d’Ärsenik paraissait il y a quelques mois aussi probable que la reformation du groupe Lunatic. Radio Bitume, à défaut d’être validé par Mr Bors, aura permis aux fans de patienter un peu et de reprendre espoir, mais Lino savait qu’il devait frapper fort avec le premier extrait de son nouvel album solo (Requiem, sortie le 15 janvier), afin de ne pas être classé dans la catégorie des « gloires passées ayant raté leur retour ». Et « 12ème lettre » est une sorte de mode d’emploi du come-back réussi, une démonstration technique (à l’heure de la surenchère multi-syllabique) et lyricale, et une instru sur laquelle rares sont les MC’s à pouvoir rivaliser. Pour couronner le tout, c’est tout le gratin du rap français qui joue des coudes pour participer à la célébration de son come back, avec un clip efficace à l’esthétique simple et soignée. Et quand certains se focalisent la présence de tel ou tel MC « mainstream », d’autres repèrent quelques têtes qu’on n’avait pas vues depuis longtemps venues saluer le retour de Borsalino comme Sako, Weedy ou encore DJ Goldfingers. C’est « 12ème lettre » qui apparait dans ce classement, mais la lutte a été rude au sein de la rédaction afin de départager ce titre de « Wolfgang » et « Suicide commercial ». [rédacteur : Olivier]

Lire aussi : l’interview « 10 Bons Sons » de Lino

(5) Crown feat. ATK, Gwenzel, Fayçal & Tupan (Cuts: Dj Venum)- En roue libre.

Peu de beatmakers français peuvent se louer d’avoir invité sur un même projet des noms tels que PMD, AKH, Flynt, Masta Ace ou encore Demi-Portion. Crown, membre du collectif Grim Reaperz, a réussi ce pari avec le très remarqué Pieces To The Puzzle qui a vu le jour en ce début d’année. Des artistes émanant des quatre coins du globe, avec pas moins de six pays représentés (France, Canada, Belgique, USA, Royaume-Uni et Corée du Sud) se sont réunis pour apporter des featurings inédits sur des productions de grande qualité. C’est le titre « En roue libre » qui a particulièrement attiré notre attention. La présence d’ATK sur un disque reste toujours un évènement et l’association avec des rappeurs de la nouvelle génération comme Fayçal, Tupan et Gwenzel apporte une véritable fraicheur à ce son. Ce dernier, membre de Futur Proche, avait d’ailleurs déjà invité Cyanure et Axis sur le morceau « Corde Raide » il y a quelques mois. Sur « En roue libre », on a particulièrement apprécié le couplet du bordelais Fayçal dont la plume « hors du commun » s’accorde harmonieusement avec la production féérique de Crown. Enfin, à l’heure où les scratchs des Dj’s se font de plus en plus rares sur les productions rap, la présence de Dj Venum et ses samples de classiques du rap français apportent une réelle valeur ajoutée à ce morceau. [rédacteur : Jordi]

Lire aussi : l’interview « Pieces to the puzzle » de Crown

(4) Lucio Bukowski et Nestor Kéa (feat. Arm) – Autre gare, même train.

Ce n’est certainement pas le son le plus remarqué de l’hyper-productif rappeur lyonnais, mais c’est celui qui aura retenu l’attention de l’ensemble de la rédaction. Il aura sorti pas moins de cinq projets cette année, le choix n’était donc pas facile. « Autre gare, même train » est le produit de la connexion entre Arm de Psykick Lyricah et Lucio Bukowski de L’Animalerie. Sur le projet de ce dernier et du beatmaker Nestor Kea intitulé « L’art raffiné de l’ecchymose », les deux MC’s filent une métaphore de l’existence sous la forme du voyage en train. Ce n’est pas la première fois que cette connexion se produit puisque l’on retrouvait les trois artistes sur le son « Plus qu’un art » dans la tracklist de l’album « Sans signature » de Lucio. Sur une instrumentale très mélodieuse de Nestor Kea, « Autre gare, même train » nous décrit la répétition et l’ère du vide qui se déploie progressivement dans notre société. Le couplet d’Arm répond au couplet de Lucio de manière un peu plus optimiste, laissant l’espoir d’un possible changement, mais le constat est sans appel : « autre part, même refrain ». Ou l’enfer de la routine… [rédacteur : Costa]

Lire aussi : Lucio Bukowski & Nestor Kéa, ou l’art raffiné d’un album qui frôle la perfection

(3) Asocial Club – 99% (prod. Laloo)

Le 21 juin 2014 sortait un des projets les plus attendus de l´année: l’album d’Asocial Club intitulé « Toute entrée est définitive ». En ce premier jour de la période estivale, les membres du groupe nous ont fait une véritable offrande qui n’a laissé de marbre aucun amateur du genre. Un des titres les plus en vue de l’album demeure « 99% ». Sur celui-ci, Casey, Vîrus et Al crachent avec sarcasme leur détachement vis à vis de l’écrasante majorité des acteurs du rap français actuel. L’excellent beat du compositeur Laloo, membre d’Anfalsh productions, alterne des phases plutôt lentes et posées pour les couplets avec d’autres plus rapides pour le refrain. Cette dualité permet aux artistes d´exposer leur vision critique, à la fois avec finesse par le biais de punchlines faisant mouche, mais aussi avec force et fracas de par des fragments plus viscéraux. Pour finir, on soulignera la qualité du clip de Tcho/Antidote, à l’origine de la formation du groupe et en charge de l’ensemble des visuels de ce Club hors pair. [rédacteur : Jordi]

Lire aussi : l’interview de l’Asocial Club / la chronique de « Toute entrée est définitive »

(2) Stick – Pluie de Sang (prod. Swed)

En septembre sortait le premier album du Parazit, membre de CMF-Record, Stick, venu de Toulouse. Un premier album intitulé sobrement « 1 MC 2 Plus » qui s’est révélé être l’un des albums préférés de l’année d’une bonne partie de la rédaction et dont nous avons choisi de garder l’outro. Véritable ouragan de plus de 7 minutes, « Pluie de sang » est un de ces textes dont l’auteur se demande après coup comment ces mots ont pu atterrir sur la feuille. Et c’est sur une prod venue d’ailleurs de Swed, qui assemble une boucle de piano diablement efficace et une batterie à réveiller un Gérard Depardieu ivre, que Stick « fait pleuvoir le sang comme dans evil dead » pour le plus grand plaisir de nos oreilles. [rédacteur: Xavier]

Lire aussi : l’interview de Stick / la chronique de « 1 MC 2 plus »

(1) Furax Barbarossa – Fin 2012 (prod. Toxine)

« Fin 2012 » est un des titres les plus aboutis du barbu roux, qui profite de la sortie de son album Testa Nera pour expliquer sa lassitude à écrire et rapper après pas mal d’années d’activisme. Et pour imager son bilan de fin d’année, Furax fait appel à l’attitré beatmaker de la Bastard Prod, le bien nommé Toxine. Quelle pépite de Toxine ! Larmoyante, mélodieuse, minérale, parfaite pour mettre en exergue les sentiments nostalgiques et le bilan mortuaire d’un homme que la vie n’a pas épargné par la perte de proches et dont le parcours fut laborieux, s’apparentant même à un « doc animalier ». De sa propre plume, Fu’ se dépeint en chien et multiplie les références à l’univers canin, se surnommant même « le chien à trois pattes ».

Le son coule tout seul, et les rimes multi-syllabiques « J’gagne ma vie entre le béton, la pelle, la benne à métaux, J’essaie de faire comme tout le monde mais je me rappelle à peine la méthode » nous bercent grâce à son flow percutant et entrainant, et ce malgré la voix acerbe du Toulousain. Bien que daté en 2012, il est sorti en mars 2014. Inutile de préciser que les sonorités et le contenu n’ont pas pris une ride, et si ce son se veut une suite à « Fin 2006 », il aurait très bien pu s’intituler « Fin 2014 ». Il est de ce genre de morceaux intemporels, récit très personnel d’un vécu auquel nombreux pourront s’identifier dans cette époque bien morne. Écrivain autant que rappeur, le Pirate nous livre ici sa vision éloquente du « Comment fuir ou survivre en 13 leçons », et l’on ne peut que vous inciter à jeter un œil au texte, vraiment riche et dont le travail sur les sonorités est remarquable. Furax lui-même regrette dans ce titre que ses paroles ne soient pas plus lues attentivement « J’écris des raps, mais qui les lit ? Entends ! ». [rédacteur : Antoine]

Lire aussi : l’interview de Furax / la chronique de « Testa Nera »

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