A l’occasion du Street Dreams festival de Fuenlabrada (banlieue de Madrid), organisé par Heavy Weights le 20 septembre dernier, nous avons pu rencontrer Abdel, tourneur de la Scred Connexion. Après une longue journée où les principaux artistes du rap espagnol se sont succédés sur scène et où le groupe originaire de Barbes était programmé comme tête d’affiche, nous avons eu un entretien inédit et enrichissant avec cet activiste hip-hop. Lumière sur un homme de l’ombre.

Peux-tu nous raconter brièvement ton parcours ?

Abdel : Je suis arrivé en France à l’âge de deux ans en provenance du Maroc. Mon père était mineur de fond issu de la troisième vague d’immigration. Il s’est retrouvé dans le Nord-Pas-de-Calais où ma famille a vécu à partir de 1980. Cela ne ressemblait pas à une banlieue comme on peut en trouver à Marseille ou Paris, c’était un quartier minier comme dans l’Est de la France. Ce décor gris et froid m’a sans doute figé un certain caractère, une certaine vision de la vie. Cela m’a inculqué des valeurs et m’a ouvert les yeux sur ce que j’avais envie de réaliser.

Comment t’es venue la passion de la culture hip-hop ?

J’ai découvert le hip-hop avec mon pote de toujours, Samir. En 1990 il m’a fait écouter Public Enemy. C’est grâce à lui que je me suis pris de passion pour cette culture. Il m’a parlé d´une émission de l´époque intitulée « Yo ! Mtv Raps ». Par chance, début des années 90 la parabole est arrivée dans mon foyer et j’ai pu avoir accès aux clips. Tous les jeudis je regardais « Freestyle » une émission sur la chaine allemande Viva. Les samedis quand mes parents n’étaient pas à la maison, j’orientais la parabole sur Mtv pour « Yo ! Mtv Raps ». J’enregistrais tous les clips sur cassette VHS que je faisais tourner à tous mes potes. J’avais déjà à l’époque cette envie de faire découvrir cette culture aux autres. C’était des sons très « underground » qui m’ont beaucoup marqué. Ce qui m’a vraiment donné envie de comprendre le monde de la musique, c’est l’album de Snoop, Doggystyle. Je me suis toujours demandé comment cette cassette avait pu arriver jusqu’à moi, dans mon coron ? Je me suis donc intéressé à l’industrie du disque, au marketing, mais très vite, le coté bizness et ses travers ne m’ont pas convaincus. Je me suis donc tourné naturellement vers le live, que je trouve beaucoup plus authentique. J’ai écumé beaucoup de concerts avec mon acolyte Samir dès 1996. Au fur et à mesure j’ai naturellement nourri cette envie de m’immiscer dans ce monde-là.

Et tes premiers pas en tant qu’activiste ?

Plus tard, je suis monté à Paris avec un esprit un peu rêveur, j’ai commencé à faire des petits boulots mais à côté je me faisais mon réseau dans le milieu rap. J’ai rien lâché, j’avais envie de faire quelque chose dans le Hip Hop. J’ai repris mes études en repassant mon bac en candidat libre et me suis tourné vers un DUT Gestion pour avoir une vision sur l’économie, maîtriser les outils de gestion de projets. J’ai dû par la suite faire un stage, et j’ai intégré l’association lilloise Call 911. C’est là que j’ai tout appris. Je suis rentré là-bas en 2003 et j’ai découvert la culture Hip Hop de l’intérieur. Quelques temps après, le fondateur de Call 911 a quitté l’association et je me suis donc retrouvé aux commandes de quatre événements majeurs : le Festival Hip Hop Dayz, Battle of the year Nord, HipHop High School et Urbaines Connexions. Toute l’année, on organisait des ateliers d’écriture, de danse, graff, sampling. Pendant cinq ans non stop, je passais tout mon temps à monter des projets, à donner des coups de pouces aux artistes de tous niveaux et de tous bords. Bien sûr que seul, je n’aurai jamais réussi à faire tout cela. Il y avait du beau monde derrière aussi: Pap’s, Manu, François, Elodie, Stianc’s, Saknes et bien d’autres…

C´est par le biais de Call 911 que tu as rencontré La Jonction ?

A l’époque, dans un article du magazine Groove, ils avaient fait une sélection des groupes de rap actifs, classés par région. Les mecs de la Jonction sont venus nous voir à Call 911 car ils n´étaient pas cités dans ce papier et effectivement ce n’était pas normal. Suite à cette rencontre, et au fil du temps, je suis devenu leur manager durant mon temps libre. Nous avons sorti ensemble deux projets, « Street-Radio », une compilation de morceaux retraçant leur parcours, puis un album, « Le Point Sur Le J » sorti en janvier 2013.

Comment as-tu intégré l’équipe de la Scred (lire notre interview de Koma & Mokless) ?

En 2008 j’ai arrêté de bosser chez Call 911. Je m’étais promis de ne plus continuer mes activités dans le hip-hop car cela me prenait trop de temps de réflexion pour mes projets plus personnels. Trois mois plus tard, Veekash qui était DJ de La Jonction, lui aussi originaire du Nord, m’a contacté pour me présenter Koma qui cherchait une personne pour la gestion des concerts Scred Connexion. C’était pour moi un nouveau challenge que je ne pouvais pas refuser. Je suis arrivé au sein de l’équipe à la sortie de Ni vu ni connu en février 2009. Nous avons monté un plan pour faire une belle tournée. J’avais des contacts dans plusieurs grandes villes françaises comme Lille, Nantes, Lyon, Montpellier, Marseille et Paris. On s’est lancé et cela fait maintenant plus de cinq ans que ça dure. On tourne toute l’année, en fait, cette tournée ne s’est jamais arrêtée.

Quel est précisément ton rôle au sein du groupe ?

Je m’occupe principalement du live et cela représente une grande partie de l’activité de la Scred aujourd’hui. Mon rôle est de prospecter, booker les dates de concerts. Je dois aussi gérer les demandes en tous genres : coproduction, coréalisation et donner un coup de pouce aux jeunes organisateurs qui voudraient accueillir le groupe pour une première édition d’un festival. Chaque date est importante pour nous, que se soit un gros festival type L’Original à Lyon qui pour nous est LE rendez-vous hip-hop en France, tout comme un concert dans une petite bourgade. On fait les choses sérieusement, de manière professionnelle et sans prise de tête. La Scred, c’est des mecs qui aiment être sur le terrain comme tu peux le constater aujourd’hui à Madrid. Ils aiment rencontrer leur public, discuter avec eux, échanger. Moi je suis là pour faire en sorte que cette « connexion » puisse se faire dans de bonnes conditions.

Au niveau des dates de concerts, en règle générale les organisateurs te contactent directement ou tu dois démarcher activement ?

Parfois les membres du groupe sont approchés directement par des organisateurs, ils me communiquent leur contact et je prends le relais. D’autres fois c’est moi qui fait directement marcher mon réseau et je dégotte des dates. Cela nous permet de faire une trentaine de concerts par an. Démarcher demande de l’organisation. Je fais ça généralement le matin, dans le train en partant travailler au Grand Palais. Je regarde mon répertoire et je relance des gens que j’ai pu croiser et avec qui on a évoqué un éventuel projet. Le midi à la cantine du boulot, je passe tous mes appels téléphoniques, puis le soir, rebelote, dans le train en rentrant, je réponds aux mails et continue les négociations avec les organisateurs. D’autres fois, on me contacte directement par mail via hiphopsupport.com ou sur scredconnexion.com. Le bouche à oreille est aussi très efficace. Il est vrai que j’apporte quelque chose en plus grâce à mon expérience et mes connaissances du milieu hip-hop, mais c’est important de souligner que la Scred Connexion tournait déjà bien avant mon arrivée. J’y ajoute juste ma petite touche.

Qu’est-ce que « Hip Hop Support » précisément ?

C’est un site internet que j’ai monté à la suite de mon départ de Call 911. C’est une interface entre les professionnels et les artistes qui gravitent autour de moi. Cela me sert aussi de carte de visite et me permet d’être présent sur internet. La plupart des demandes de concerts se font via ce site.

Peux-tu nous parler de ton travail au Grand Palais de Paris ? Quelle est ta fonction ?

Je travaille au sein de la direction des événements du Grand Palais depuis 2011. L’intitulé de mon poste est « chargé d’exploitation et de coordination». Pour schématiser, je coproduis avec les clients leurs évènements. Ils louent la nef ou d’autres espaces du Grand Palais et je les accompagne de A à Z, de l’élaboration de leur projet à leur concrétisation. Cela implique une maitrise parfaite des contraintes pour un monument historique vieux de plus de 100 ans. C’est la plus grande verrière d’Europe et pour moi la plus belle salle évènementielle de France. C’est un lieu magique, on peut accueillir tout type d’événements: les salons Fiac, Paris Photo, Art Paris, les défilés de mode Chanel, YSL, des soirées électro, Nuit SSFR Live et Radio FG. J’espère un jour refaire un festival Hip Hop au Grand Palais, ça serait grandiose!

Quels sont tes critères de sélection afin d’accepter ou non un concert ?

Comme tout groupe d’artistes, nous avons des conditions tarifaires, une fiche technique et des critères d’accueil à respecter. J’envoie généralement un questionnaire très précis, pour évaluer la demande, par exemple, une présentation de la salle et de ses équipements techniques, la capacité d’accueil public, le tarif du billet, des infos sur les éditions précédentes si c’est un festival. Je ne suis pas trop fan des concerts avec entrée gratuite, car il est très difficile de savoir combien de personnes vont se pointer et du coup moins sécurisant du fait des accès non contrôlés… Il y a plusieurs profils d’organisateurs. Tu as les super pros : balances à l’heure, repas à l’heure, concert à l’heure, tout est millimétré. Puis tu as les débutants à qui il faut tout expliquer du monde de l’évènementiel. C’est dur de travailler avec eux mais on réussit toujours à conclure. Sur place par contre c’est une autre histoire… Il y a aussi beaucoup de supporters de la Scred Connexion qui organisent des concerts dans le seul but de les faire venir. Je trouve cela mortel ! Et je fais tout mon possible pour répondre à leur demande, quitte à redoubler d’efforts pour que la date se fasse.

D’ailleurs récemment vous avez participé à un concert gratuit en la mémoire de Clément Meric…

C’est des mecs qui suivent la Scred depuis un moment. Ils sont liés aux antifas. Nous essayons toujours de donner un peu de temps aux gens qui se bougent pour les bonnes causes. Ça peut être des concerts en prison, ou d’autres évènements caritatifs. Toutes les initiatives sont bonnes mais dans la limite du possible. C’est difficile pour nous de nous bouger si certaines conditions d’accueil ne sont pas remplies. Un autre critère, dans les dates pour les organisations caritatives, je demande à ce qu’on ait un vrai suivi et que l’on puisse récolter véritablement l’argent. Il y a peu, on a fait une date avec une connaissance. C’était pour payer les frais d’un avocat pour une famille qui avait été endeuillée après une bavure policière dans une ville du sud. Je lui ai dit que l’on était d’accord et qu’on pouvait même y associer d’autres artistes mais qu’il fallait absolument que l’entrée soit payante. On a mis un point d’honneur à ce que la famille vienne directement récupérer la recette de la soirée qui avoisinait les 1500 euros. Pour moi c’est une opération réussie, le mot « caritatif » prend tout son sens.

A notre époque, les réseaux sociaux ont pris une place considérable dans la communication et la promotion. Qui s´en occupe chez la Scred ?

C’est clair qu’aujourd’hui pour un groupe indépendant et non médiatisé, les réseaux sociaux sont le moyens de communication le plus efficace. Tous les membres du groupe sont connectés directement avec leur public via leur profil et la page Scred Connexion, n’importe où et à n’importe quel moment. Le site internet scredconnexion.com est constamment en développement. Il y a même une radio en direct, animée par Koma le plus souvent. Pour ma part, je gère mon facebook personnel et celui nommé Scred Connexion – Infos Concerts. J’y reçois pas mal de demandes de concerts et j’y ajoute aussi à chaque fin de live toutes les photos de la soirée issues de mon « photocall mobile ». (rires)

Quel est selon toi le secret de la longévité du groupe ?

C’est un groupe sincère et très respectueux du public et ça se sent. Artistiquement, ils suivent la même ligne directrice depuis le début. Quand tu connais l’histoire du nom Scred Connexion, cela a un sens. A la base, c’était juste le nom d’un titre qu’ils avaient posé sur la compilation Opération Freestyle de Cut Killer et ils sont restés depuis, identifiés Scred Connexion par leur public. C’est leur destinée en quelque sorte. Tu t’en rends compte quand tu vois la diversité des gens qui les suivent. Ils ont traversé toutes les générations. J’aime bien être derrière le merchandising justement pour observer. Tu as des jeunes de 15 ans, des garçons, des filles, des mères et pères de famille. Quand je demande aux plus jeunes comment ils connaissent le groupe, c’est souvent un ancien qui leur a fait découvrir : le grand frère, la grande sœur…

Le merchandising semble bien marcher d’ailleurs…

Cela a toujours existé chez la Scred et c’est primordial pour un groupe indé. Ce sont eux qui le gèrent depuis le début. Brahim prend le relai pendant les concerts. Le logo Scred est connu dans le monde entier. Comme dirait Koma : « Scred Connexion , rimes et haute couture, maison fondée en 1994. »

Avez-vous des dates de programmées pour cette fin d´année 2014 ?

Le 29 novembre à Bruxelles, le 12 décembre à Saint-Etienne, le 30 janvier à Venthone, le 28 février à Rennes et d’autres dates sont en cours.

Le mot de la fin ?

La Scred en live, c’est de la bombe et les vrais le savent!

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