Chronique : STICK n’est-il qu’un MC de plus?

Il y a des albums qui vous donnent envie de sourire, des albums qui vous donnent envie de pleurer, et des albums qui cultivent les paradoxes et vous laissent perplexe tellement ils sont complexes à appréhender. Le titre de l’album de STICK 1 MC 2 plus ne laisse, dès le départ, aucun doute sur la nature paradoxale de l’album : le discours sera d’une nature différente de celle à laquelle on est habituée. Alors que les rappeurs ont généralement pour volonté de se différencier de la masse des autres rappeurs, STICK prend le contre-pied en affirmant que lui n’en est qu’un de plus. Habile retournement qui nous renvoie à notre logique élémentaire : si tout le monde essaye de se différencier des autres, alors tout le monde se ressemble, et c’est celui qui affirme ne pas se différencier des autres qui s’en différencie véritablement. On en vient alors à se poser la question : STICK n’est-il vraiment qu’un MC de plus ? Sont-ce juste des paroles en l’air ou bien s’agit-il d’une véritable affirmation ?

L’album de STICK est sombre. Mais comment pourrait-il en être autrement dès lors qu’il prend pour thème les désirs et espoirs d’une jeunesse déçue ? Il est vrai que la sortie de l’album de STICK ne sera jamais perçue comme un événement dans le rap français. Inconnu du grand public, c’est avec sincérité qu’il affirme dans l’Avant-propos : « A leurs yeux, je ne serai jamais qu’un MC de plus ». STICK a choisi de jouer la carte de la lucidité : tout le monde s’en fout, il ne s’agira jamais qu’un album de plus par un rappeur de plus. Le constat est amer et difficile mais réaliste, peu importe le cœur et le travail mis dans la production d’un album, il passera et sera progressivement oublié. Il y a une ambigüité inhérente à tout album personnel et introspectif n’ayant pas pour objectif de plaire à tout le monde : le rappeur en question ne peut faire autrement que de prendre pour source de son inspiration son vécu, mais le monde n’a que faire des états d’âme d’un homme qui n’en est qu’un parmi tant d’autres.

Bien conscient de cela, STICK a pris son temps pour sortir ce disque. Nous étions de toute manière prévenus de la couleur du projet. Les différents freestyles en attendant l’album et la mixtape Tricératox avaient d’ores et déjà posé les fondements de l’album. Dans cette entreprise, STICK n’est pas seul. L’équipe derrière est solide et soudée, il suffit pour s’en rendre compte d’ouvrir le livret à l’intérieur de la pochette : il contient uniquement des remerciements à toutes les personnes qui ont participé de près ou de loin à la production de l’album, et pour 18 titres cela fait du monde !

Sur l’album figurent pas moins de onze beatmakers différents (Al’Tarba, Fonka, Goune, I.N.C.H., Metronom, Nadadrop, Nizi, Swed, Tiwan, Toxine et Zenghi), sans oublier les scratchs de DJ Hesa. Des figures locales de la scène toulousaine telles que Goune, Pedro (Parazit), Melan (Omerta-Muzik), Sad Vicious et Rhama le Singe (Droogz Brigade) viennent également poser leur couplet. Mais, de manière assez surprenante, tous ces différents participants ne viennent pas briser l’unité d’un album qui s’avale d’une traite, comme si tout ce monde évoluait dans le même univers. Jusqu’à la pochette de l’album dessinée par Shalik (Autistic Machine de Mani Deiz ou Acid & Vicious d’Al Tarba, c’était également lui), on retrouve cette atmosphère pesante et ce coloris étrange qui donne envie d’aller égorger son voisin sans raison apparente.

C’est bien ce à quoi il faut s’attendre dans cet album : un déferlement de violence. Mais ne vous y trompez pas, on est loin de la violence bling-bling. STICK donne dans le psychologique, dans cette violence que l’on trouve dans les thrillers ou les comics et dont l’aboutissement ne peut être que l’affirmation d’un certain nihilisme. « Je plains ceux qui continuent d’y croire comme des gosses, petit, j’ai pressenti la mort au son des cloches » affirme-t-il dans 31000. Et que dire de cette outro, cette Pluie de sang où STICK règle ses comptes avec tous ceux contre qui il est possible d’avoir des griefs. C’est la fin qu’il fallait ! Les uns après les autres, les différents sons provoquent et poussent à la réflexion. Sans entrer dans le détail de cet album qu’on vous laisse découvrir, on ne peut que souligner la lourdeur de l’ambiance, bien aidée par le choix des extraits cinématographiques en ce qui concerne les deux interludes qui ajoutent un ton particulièrement angoissant. Non, il ne s’agit pas d’un album festif, il s’agit de rap !

« Mon but c’est pas de faire danser les putes, ça c’est la mort de l’art » 31000

Mais c’est là où celui-ci, du point de vue de celui qui le fait, joue son rôle : l’écriture est cathartique ! C’est définitivement le sentiment que l’on a à l’écoute de l’album, qu’il y avait beaucoup trop de choses à dire pour que STICK puisse les garder pour lui-même. Si l’on peut se permettre un parallèle, ce n’est pas sans rappeler cette déclaration de Rorschach dans Watchmen lorsque celui-ci dit : « on ne fait pas cela parce qu’on a le droit, on le fait parce qu’on doit le faire ». C’est ce qui, à plusieurs égards, fait de cet album un album authentique. En apparence, inutile d’y chercher de quoi se réconforter ! Mais pourtant, derrière la provocation perpétuelle, en filigrane se dessine quelque chose, une sorte de rédemption. Comme si c’était de l’ombre que devait jaillir la lumière. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une confession, il n’y a rien à pardonner. Il s’agit d’ouvrir les yeux, de voir le monde tel qu’il est dans toute sa laideur. Puis de prendre conscience que parfois, c’est de la laideur que naît la beauté. Donner un sens à la souffrance par la création, peut-être est-ce tout simplement de cela dont il s’agissait.

« J’ai peur du bonheur, je suis nostalgique de mon enfance de merde » Mohammed Merap

L’album de STICK nous rappelle qu’un album personnel n’est pas un album égoïste. Il est facile de parler de soi ou de parler des autres, mais il est difficile de parler des autres en parlant de soi. C’est pourtant ce tour de force qu’accomplit STICK dans cet album. Sans jamais sombrer dans la caricature, il parvient à peindre le tableau réaliste d’une génération de « dégénérés » de manière brillante. Oui, STICK est un MC de plus, mais par cet album, il nous prouve qu’il n’est pas « juste » un MC de plus. Cet album ne sera pas disque d’or car il y a plus que du rap dans cet album, il y a de la vie ! Quant à l’auditeur, c’est son égocentrisme qui en prend un coup, quand à la fin des dix-huit titres, il a pour sa part la désagréable impression de n’être qu’un « dégénéré » de plus.

Pour une présentation de l’album par STICK lui-même, il faut aller lire notre interview, et pour vous procurer son album, c’est sur le site de Crazy Mother Fuckers Records que ça se passe.

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2 commentaires

  • D’après moi, vous êtes hors sujet dans vos propos…
    En effet, il semble que votre longueur d’onde ne soit pas en phase avec le but recherché par tous ces jeunes que vous avez, en l’occurrence, déjà intégrés dans des cases.
    Je pense que vous confondez naïvement la cause et l’effet.
    Je m’explique en espérant que vous saisissiez la nuance que je tente d’exprimer :
    Le but de tous ces jeunes rappeurs dont vous parlez, selon moi, n’est pas de se différencier (je vous cite  » si tout le monde essaye de se différencier des autres, alors tout le monde se ressemble, et c’est celui qui affirme ne pas se différencier des autres qui s’en différencie véritablement ») mais d’exprimer une réalité du monde. TOUT SIMPLEMENT !!!
    Conseil intelligent : N’allez donc pas chercher midi à 14H lorsqu’une réponse tout simple se trouve sous votre petit nez… 😉

    • Vous avez certainement pris pour une critique sur le fond un constat que je faisais simplement sur la forme, mais peut-être votre méconnaissance du rap en est-elle la cause.
      La phrase que vous citez est sortie de son contexte : je jouais simplement sur l’idée que STICK appelle son album « 1 MC 2 PLUS », ce qui signifie qu’il n’en est qu’un parmi tant d’autres, prenant ainsi le contre-pied d’une pratique qui a couramment lieu dans le rap : l’égotrip. Grossièrement, celle-ci consiste à élaborer un discours en affirmant pourquoi on est le meilleur afin de se différencier de la masse.
      Il s’agit d’un simple jeu rhétorique de la part de STICK, et il est bien évident que le discours développé dans cet album porte avant tout sur l’expression d’une réalité du monde. Difficile de dire le contraire quand on l’a écouté, et difficile de croire que j’ai pu penser le contraire quand on m’a bien lu.
      Je ne vois donc pas en quoi je suis « hors sujet » ou bien dans quelle mesure j’intègre ces rappeurs « dans des cases »… Mais je n’ai même pas envie de me défendre de ces attaques infondées liées simplement au fait que vous m’avez lu trop vite. Je ne peux que vous inviter à lire d’autres chroniques et à écouter du rap pour vous faire votre avis sur la question.

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