Entrer dans l’univers de L’uZine, c’est se confronter à une ambiance lugubre d’industrie du XIXe siècle remplie d’ouvriers anarchistes : on se situe entre révolution, bruits de machines et vapeurs toxiques. Alors quand l’uZine nous fabrique un double album A la chaîne avec trente-huit titres, Le Bon Son vient jeter un œil à la production et vous en rédige le compte-rendu.

Rapport de production 

Nom : L’uZine (TonyToxik – Cenza – TonioLeVakeso)

Atelier : A la Chaîne

Symptôme : Vrai rap en perdition.

Intervention : Un double album. 

Date : 10 Mars 2014

Compte-rendu de produit

La presse a chauffé puisque L’uZine a décidé de nous sortir son album A la chaîne en physique. Le premier album intitulé La goutte d’encre date de 2011 et était sorti en téléchargement libre. Les rappeurs originaires de Montreuil ont fait le saut et ont concocté pour l’occasion un double album (offert en avant-première à ceux qui auront eu le courage d’aller au Nouveau Casino le 1er Mars) sur lequel ils n’ont pas chômé. Trente-neuf titres, parce que les ouvriers ne sont pas aux trente-cinq heures mais tournent au trois-huit, c’est le tarif que nous propose L’uZine.

Au compte-goutte, quelques extraits de l’album qui laissaient déjà entrevoir l’atmosphère dans laquelle nous allions être plongés avaient été distillés. De ce fait, aucune surprise, L’uZine remonte dans le temps, dans une pure tradition de rap français à l’ancienne : sur tous les sons, une instrumentale simple et basique qui a pour fonction de promouvoir un texte dont le sens est volontairement violent et rageur. La simplicité est au cœur du projet : pas de fioritures, la brutalité de la réalité est décrite avec les mots qui viennent. La critique du rap « commercial » est constante sur l’ensemble de l’album ; dès lors la démarche de L’uZine est claire : renouer avec ce qui fait l’essence du rap conscient et révolutionnaire. En témoigne le choix de mettre sur le livret de l’album la phrase : « Mon rap est tellement à l’ancienne qu’ils ont cru qu’il était nouveau ». Un retour vers le futur, si on veut, pour un album qui entre en contradiction avec l’idéologie d’une époque consumériste dans laquelle tout doit toujours être nouveau et à consommer immédiatement. Impossible de faire du neuf avec du vieux ? C’est pourtant le challenge que se sont proposés ces artisans, et qu’ils ont relevé d’une belle manière.

A la chaîne n’est pas une simple opération de maintenance, il s’agit d’une production qui sort tout droit d’un atelier dont le mécanisme est bien rodé. A l’aise sur des instrumentales principalement de leur cru et de MSB, TonyToxik, Cenza et Tonio Le Vakeso ont invité un panel de MC’s prêts à mettre les mains dans le cambouis : Nodja, Ritzo, Noruff, Expression Direkt, Aki la Machine, Lexworxx, Iron sy, Boulaye, Rockin Squat, Pablo Anthony, Kiss-R (+ DJ Masta pour les scratchs). Du plus connu au moins connu, tous trouvent leur place et signent une performance digne d’un album bien pensé dont l’unité réside autant dans les thématiques que dans les flows ou les instrumentales. Outre les apparitions notables d’Expression Direkt et Rockin Squat, on soulignera tout particulièrement les featurings avec Ritzo et Nodja qui ont su démontrer lors du concert commun au Nouveau Casino que leurs apparitions sur cet album ne sont pas le fruit du hasard, mais bien d’une entente particulière qui laisse entrevoir d’autres possibilité de coopérations dans l’avenir (à quand un featuring avec Davodka ?).

De fait, bien que l’album soit composé d’un nombre de titres conséquent, l’unité qui est le sien n’est pas une surprise dès lors que l’on prend en compte la manière dont il a été conçu. Par un véritable travail d’ingénierie, L’uZine réalise le rêve marxiste du prolétariat révolutionnaire : une industrie entièrement autogérée de la conceptualisation à la production par les ouvriers. Enregistrement, mixage, masterisation, tout est réalisé « Au Studio L’uZine ; pour L’uZine ; par L’uZine ». Alors lorsque les ouvriers rappent : « L’uZine n’a besoin de personne » sur le titre éponyme, on comprend que ce n’est pas qu’un mot mais une réalité. Toutefois, au regard de la qualité du produit fini, on comprend surtout que ce choix d’une indépendance totale est le bon, et manifestement le seul choix possible pour un crew qui se présente comme à contre-courant de la logique libérale et capitaliste qui a envahi l’industrie du disque, et par là même occasion, celle du rap.

« On a prouvé qu’on n’avait pas besoin d’un contrat pour faire du bon son »

Loin du bling-bling, L’uZine développe son propre programme et utilise toutes les ressources humaines à sa disposition pour sortir un projet de qualité. Ainsi, si le proverbe selon lequel « on n’est jamais mieux servi que par soi-même » énonce une vérité, il me semble que celle-ci trouve sa réalisation dans cet album A la chaîne. En attendant que les « hahou » des ouvriers passent par-delà les murs, il faut croire que l’heure n’est pas encore à la délocalisation pour l’underground du rap français.

Pour acheter l’album A la chaîne de L’uZine, ce sera le 10 mars sur toutes les plateformes de téléchargement légal. Pour le CD en physique, contactez L’uZine via la page facebook.

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