Le Glossaire du rap français a pour but d’explorer la signification d’un mot ou d’un thème entendu dans le rap français. Prenant pour point de départ la plume de différents MC’s, le Glossaire se propose de reconstruire et de prolonger la réflexion en montrant comment, à partir d’un mot ou d’un thème, les rappeurs aboutissent à un discours multiple et riche de sens.

Pour ce premier article dans notre glossaire du rap français, il fallait marquer le coup ! Quoi de mieux que de commencer par ce qui fait l’identité du site, à savoir « le bon son ». Sauf que se demander ce qu’est un bon son, c’est aller au-devant de galères monumentales… Tout d’abord parce que chacun aura son avis sur ce qu’est un bon son, mais aussi parce qu’à partir du moment où on commence à se poser la question, il est difficile de donner des caractéristiques qui permettraient facilement de dire que tel son est un bon son. Pourtant, nous sommes sur un site qui prétend nous parler du bon son. Alors, forcément, la question se pose : qu’est-ce qu’un bon son ? Le débat est ouvert !

Au risque de déplaire à ceux qui considèrent qu’on ne peut pas hiérarchiser les sons entre eux, que tous les goûts en matière de sons se valent bien et que le bon son des uns n’est pas le bon son des autres, nous partirons du principe que non, tout son n’est pas forcément un bon son. S’il en faut pour tous les goûts, il doit nous être quand même possible de déterminer un certain nombre de critères qui vont faire que tel son est un bon son. Qui de mieux placer pour cela que ceux qui ont la prétention de régaler nos oreilles avec du bon son, et qui parfois (mais pas toujours…) le font bien ?

« Du bon son pour tout le monde, du ch’tio dernier jusqu’au grand père, […] juste pour faire bouger les consciences, effacer les préjugés ».

Le bon son est un son qui n’est pas réservé à une élite de puristes. Au contraire, le MAP nous rappelle que le bon s’adresse à tous de par son objectif de donner à penser. C’est bien ce qui va caractériser le bon son dans le rap français : il a la vocation de renvoyer l’auditeur à sa conscience et à questionner. Le bon son semble en en rupture avec le rôle que l’on attribue généralement à la musique dans notre société : l’idée que celle-ci est un produit de consommation comme un autre. Le bon son n’a pas pour seul but de procurer du plaisir à l’écoute, il fait penser. Cette première caractéristique écarte l’idée que le bon son est un son qui serait « sympa » à entendre et sur lequel on pourrait clubber toute la nuit…

Car le bon son est un son qui fait réfléchir. Un bon son est un son qui nous ouvre un monde, qui nous fait découvrir au travers de l’instrumentale, du texte ou du flow un univers qui n’avait jusqu’à présent pas été exploré. Il n’est pas porté uniquement sur l’instant et nous accompagne pendant longtemps. C’est pourquoi le bon son n’est pas voué à disparaître, il reste, il n’est pas une simple mode. Un bon son d’il y a vingt ans n’est pas passé de mode, il tourne encore dans les lecteurs mp3 longtemps après, parce qu’il ne se démode pas. On ne se lasse pas du bon son qui n’est jamais dans la tendance mais toujours dans la bonne direction !

« T’en as assez du bon son, ça te servira de leçon, est-ce que tu mords à l’hameçon ? »

En tant que bon son, il ne rentre pas dans une démarche capitaliste de rendement et de profit, nous comprendrons facilement pourquoi les maisons de disques n’ont pas forcément intérêt à mettre en avant les artistes qui en produisent. Le bon son est-il alors le privilège du rap underground et indépendant ? A cette démarche exclusivement basée sur l’idée de faire du chiffre et de vendre le plus d’albums possibles, on a pu voir se développer une autre culture du rap qui consiste d’abord à ne pas sacrifier le fond pour la forme qui plairait le plus à la majorité des auditeurs. Produire du bon son, c’est donc en quelque sorte déjà s’opposer à la tendance dominante du monde de la musique gouverné par les majors : c’est un acte d’insoumission et de désobéissance puisqu’il consiste à refuser de jouer le jeu de ceux qui décident du son qui a le potentiel pour être entendu à grande échelle ou non.

Paradoxalement, le bon son apparaît donc comme un son réservé à une minorité d’auditeurs. Alors qu’il aurait pour vocation de s’adresser à tous, en réalité il ne peut s’adresser qu’à ceux qui font l’effort d’aller plus loin que l’image véhiculée par les médias dominants (l’image véhiculée par ces médias à propos du rap étant généralement négative). C’est la raison pour laquelle le bon son peut être considéré, à tort, comme ne s’adressant qu’à une infime partie des auditeurs. Mais le bon son est un son qui s’adresse à tous les individus quels que soient leur âge, leur sexe et leur origine, pour peu qu’ils aient en eux ce petit côté insoumis qui est la marque des truands.

« IAM casse la baraque avec des lyrics tonitruants […] Un bon son brut pour les truands »

Le bon son, pour le rap français, ce n’est pas simplement une musique instrumentale, c’est également un message qui est développé par les paroles (l’instrumentale, de par sa tonalité et l’atmosphère qu’elle développe, fait également passer un message, mais celui-ci n’a pas le même impact sur l’auditeur). Or, le bon son semble se caractériser par une attention accrue au message qui est véhiculé, contrairement à ce qui est le cas dans le rap dominant diffusé par les grands médias. C’est la pertinence de ce message et sa conformité avec la vie menée par le rappeur qui va décider de l’authenticité ou non du son. Le souci apparaissant dès lors qu’il y a une contradiction entre les paroles et la vie réelle du rappeur : le rap ne peut pas se nourrir de la fausseté d’une vie fantasmée, sans quoi ce qui est produit n’exprime plus rien d’authentique mais simplement l’idéologie bourgeoise dominante. C’est ce que nous rappelle le Booba de l’époque Lunatic…

« J’te fais un bon son, les faux j’leur mets profond. »

Le bon son ne peut se développer qu’éloigné de ce qu’on nomme le « rap game ». L’authenticité suppose précisément que ce qui est dit ne soit pas qu’un jeu. Rentrer dans le « rap game » semble être se condamner à ne jamais produire de l’authentique et à devoir toujours demeurer dans la surenchère. On ne peut que déplorer ce phénomène qui est peut-être structurel au rap et qui consiste à passer à un moment de l’authentique à l’inauthentique en fonction du succès et de la popularité rencontrée. Car malheureusement, si les classiques sont éternels, les rappeurs quant à eux vieillissent et changent, ils prennent parfois des chemins qui les éloignent de ce qu’ils faisaient avant, d’une époque où rapper était pour eux un véritable exutoire. Incontestablement, le bon son sort des tripes, c’est pourquoi il ne peut être que produit par ceux qui savent rester authentiques et vrais.

Ainsi, on notera l’importance du contexte social dans lequel le bon son doit être produit. Personne mieux que Flynt n’a résumé cela. Dans le désormais classique Fidèle à son contexte, critiquant les MC’s qui ont « pour seul et unique objectif de vendre », il souligne à quel point le bon son ne peut apparaître que si les idées qui sont véhiculées restent fidèle à leur contexte de création.

« Du bon son c’est ce que le peuple demande, je n’ai pas pour seul et unique objectif de vendre, MC soigne son texte, qu’il soit freestyle ou complexe, la rue aime le rap fidèle à son contexte. »

Alors qu’il est assez commun dans la variété française que certains chantent des choses qu’ils n’ont pas écrites, nous voyons que cela est complètement contradictoire en ce qui concerne le rap. Ne peut être un bon son que le son qui n’est pas simplement pure technique mais également authentique. Si le flow a son importance, on reconnaîtra qu’il n’est pas non plus ce qui est fondamental. Le bon son se reconnaît dans le fait que le paraître et l’être coïncident. Un son où les deux se distinguent ne pourra jamais être qualifié de bon.

Par cette analyse, on voit que le bon son s’inscrit dans une tradition du rap qui est celle d’un rap conscient et authentique. La question de l’avenir du bon son se pose dès lors que le succès commercial semble compromettre ce fragile équilibre entre l’authenticité du rappeur et sa recherche d’un auditorat potentiel plus fourni. Car certains (nul besoin de citer de nom…) ont produit des bons sons, considérés ensuite comme classiques, avant de sombrer dans la facilité et le commercial. La carrière postérieure n’enlève rien à la qualité, elle engendre juste un peu de nostalgie aux fans de la première heure. De fait, que sont les classiques si ce ne sont des bons sons passés à la postérité ?

Devenir un classique est un phénomène assez exceptionnel mais ce n’est pas nécessaire pour que le son soit qualifié de bon. De nombreux bons sons ne deviennent pas des classiques et tombent parfois dans l’oubli… jusqu’à ce que certains les déterrent et les fassent revivre au détour d’une chronique, d’un article. S’ils sont oubliés, ils n’ont pas pour autant disparu. Mais le passé n’est pas nécessairement le plus important et le bon son est également tourné vers l’avenir : ces dernières années nous ont prouvées que le rap était loin d’être mort et qu’il y a encore du bon son à revendre chez les beatmakers et les rappeurs. C’est du moins le message que nous fait passer XLR dans leur album sorti récemment et intitulé Rue du bon son.

« Ça traîne Rue du Bon Son, t’fais pas du mauvais sang »

Le bon son semble avoir encore de belles années devant lui. Tant que l’ancienne génération n’oubliera pas ses fondamentaux et ne troquera pas l’authenticité en échange d’un potentiel succès commercial, nous sommes assurés du fait que les prochaines générations sauront y trouver des modèles et n’hésiteront pas à retourner à cette source inépuisable que sont tous les classiques du rap français. Le bon son n’est pas mort, peut-être doit-il simplement trouver des moyens de diffusion plus importants. Le bon son, c’est tous ceux qui l’écoutent qui doivent le faire connaître. Parce que finalement, on sera tous d’accord avec Nekfeu sur ce dernier point:

« Si tu m’casses les bonbons, avec ton phone-tel à fond au fond du noctan, au moins mets-moi du bon son »

Longue vie au bon son !

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