Les 10′, duo composé des deux frères L’indis et Lavokato, nous ont accordé un entretien basé sur le concept suivant : réagir à des déclarations d’autres MC’s interviewés par Le Bon Son. Entretien dans lequel il est question de l’état du Hip Hop, d’écriture, de technique, d’indépendance, de scène mais aussi de leur parcours dans la musique. Tout ça avec le regard de deux passionnés ayant participé ou assisté de près aux différentes ères qu’a connues le rap français.

« Je t’avoue qu’il y a des périodes où je n’ai pas la tête à la musique. » Scylla (janvier 2012)

Lavokato : Moi je ne fais pas de musique, donc je n’ai jamais la tête à la musique.

L’indis : J’ai des périodes comme ça, et je pense qu’elles sont plus longues que celles de Scylla.

« Si tu regardes bien, les plateaux commencent à être un peu tous les mêmes. C’est limite une mafia ! » Pand’Or (mai 2013)

L’indis : Quand un mec a loué une salle et investi de l’argent, il cherche à la remplir, et donc il prend des gens qui sont un peu bankables. Des mecs qui coûtent pas trop cher et qui sont bankables, il y en a dans l’indé, et c’est pour ça qu’on les retrouve un peu partout. Et ça fait vivre des artistes indés. Je ne vais pas m’en plaindre : en 2012 on a fait plein de concerts avec Lavo, on a tourné partout. Des mecs comme Swift Guad ou Furax, qui remplissent des petites salles pour indés, c’est normal qu’on les retrouve un peu partout sur ces plateaux-là. Pour le public qui a envie de les voir, et pour eux : ça leur permet une mini-tournée en indé. C’est cool. Je vois pour nous : je me suis remis au rap pour m’amuser, et je me suis retrouvé à Genève, à Lausanne, à Toulouse, à Limoges… C’est cool !

Le Bon Son : Ce qu’elle voulait dire aussi, c’est que si sur trois mecs à l’affiche, tu en as déjà vu deux, tu ne vas pas forcément te motiver pour aller voir le troisième.

L’indis : Est-ce que dans les artistes indés, en terme de prestation scénique tu en as beaucoup qui proposent quelque chose d’intéressant ? Pendant longtemps, la scène a été complètement négligée par les artistes. Les mecs qui vendaient 200 000 disques ils arrivaient sur scène, on aurait dit qu’ils avaient pas répété. Ils regardaient leurs baskets et ils bafouillaient. Généralement en plus, quand tu fais un concert dans une ville, tu n’en fais pas deux, ou c’est occasionnel.

« Aujourd’hui dans les médias, on est encore à nous cataloguer dans les musiques de jeunes, de ghetto, de rebelles, ou de voyous. » Imhotep (avril 2013)

Lavokato : La réponse, elle est dans la phrase. « Dans les médias ». Les médias ont besoin de mettre les gens dans des cases.

L’indis : Ce qu’il veut dire, c’est que le rap est une musique très juvénile. Mysa le dit dans le morceau « Requiem pour encre fine », « L’image d’un éternel juvénile ». Je le vois au travail, quand t’es un rappeur, t’es un adolescent qui fait « Yo yo ! ». Tu ne peux pas être un adulte et un rappeur pour l’inconscient des gens. Et après tu as des rappeurs qui se sentent obligés de s’habiller comme des tontons flingueurs pour passer pour des adultes. Moi je trouve ça triste. Si j’ai envie de mettre des baskets et un jean, ça veut pas dire que je suis un gamin ! Je comprends ce que veut dire Imhotep, mais c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité puisque c’est le groupe qui passe le plus pour un groupe mature.

Lavokato : Ce qu’il veut dire, c’est que même eux, avec leur image de groupe mature, on va les mettre dans un débat avec des petits jeunes.

L’indis : Oui, c’est-à-dire que quand tu croise AKH tu as envie de le tutoyer. Alors que d’autres artistes comme Johnny Halliday tu vas les vouvoyer.

Ce qu’il voulait dire aussi, c’est qu’à niveau de carrière égal, ils n’étaient pas les bienvenus partout comme des chanteurs de variété par exemple.

Lavokato : Mais c’est pas plus mal, le rap c’est une musique spé, et ça doit le rester. Par vocation, elle ne parlera pas à tout le monde, ou alors c’est qu’on l’aura édulcorée.

L’indis : Moi je pense qu’un rappeur c’est un artiste, et qu’il mérite autant de respect que les autres artistes. Et il y a d’autres musiques spés pour lesquelles tu ne vas pas prendre les artistes pour des ados révoltés.

Lavokato : Regarde le reggae, ou la soul dans les années 60 c’était pareil. On en reparlera dans 40 ans.

« J’aime juste pas le truc bête et méchant, j’aime quand c’est technique et méchant. » Loko (janvier 2013)

L’indis : Quand je trouve qu’un mec rappe bien, selon mes critères à moi, qu’il soit bête, méchant, gentil, politique, je m’en fous. Sauf s’il a des idées trop extrémistes évidemment. Un mec, qu’il fasse un égotrip, un storytelling complètement inventé, qu’il parle de sa fille, qu’il soit engagé, s’il a les critères techniques que j’apprécie, ça me suffit.

L’indis : ‘Il n’y a pas de raison pour que la musique soit gratuite, c’est trop facile.’

Lavokato : C’est là où on n’est pas d’accord, parce que moi ce qui m’importe, c’est ce que le mec va passer dans sa musique. Après oui j’ai des exigences, pas forcément techniques, plus sur l’émotion. La façon de dire les choses, de les formuler, même si le thème a été abordé mille fois avant, ce qui va passer dans sa voix, plus quelques critères techniques aussi. Mais je peux comprendre qu’on délaisse la technique pour mettre en avant le côté émotionnel du truc. Il faut que ça me parle, que je ressente quelque chose. L’égotrip ça me parle de moins en moins par exemple. Je comprends qu’on en fasse, je peux trouver qu’un MC est fort. Mais je suis plus dans le côté « musique » maintenant, c’est peut-être dû à mon âge.

« Je porte un regard positif sur le Hip Hop indé en général. » 10vers  (juillet 2012)

L’indis : Comme on disait tout à l’heure, quand tu vois des indés se faire payer ou défrayer pour faire le tour de la France et des régions francophones, ben c’est cool.

Lavokato : Et l’envers du décor, positif, c’est que tout le monde se connaît. C’est ce que je voulais dire sur ce que disait Pand’Or. Les gens ne se rendent pas compte, ils sont étonnés quand ils nous voient ensemble dans les clips. Ce qu’ils ne savent pas c’est qu’on était la veille en studio avec eux, ou sur un concert. Ils sont étonnés de certaines connexions, mais en vérité on se voit tout le temps. Tous les gens que tu m’as cités on les connaît.

L’indis : Les gens ont l’impression que quand on voit un autre rappeur, le lendemain y’a un morceau qui sort, mais non. 10vers, Furax, Scylla… On se connaît tous, on est des potos, on s’apprécie, quand on se voit on se check. En indé tu croises vite du monde quand tu commences à tourner. Après le côté négatif, c’est qu’au sein du mouvement indé, certains se font des passes décisives entre eux, pour créer une sorte d’élite dans l’indé, pour qu’il y ait moins de concurrence.

« J’ai l’impression qu’on dénigre ce qui est gratuit. »
Sidi Omar (mars 2013)

L’indis : Je suis contre les projets gratuits. Les gens ont de l’argent pour s’acheter des Jordan, des Beats by Dre, tu as même des gens qui prennent des RTT pour aller acheter le nouvel iPhone le jour de sa sortie. Il n’y a pas de raison pour que la musique soit gratuite, c’est trop facile.

Lavokato : Dans la mesure où tu passes beaucoup de temps à faire ta musique, ma question c’est : Les  gens qui téléchargent, que font-ils gratuitement, pour d’autres personnes ? Ils ne se rendent pas compte du temps que ça met, et ça ne devrait pas être gratuit.

L’indis : Il y a des métiers qui sont ingrats : un ingé, un mastering, un scratcheur… il n’y a même pas leurs noms sur la couverture, ils ont passé des heures de mix. Avant je trouvais ça cool les mecs qui mettaient leur projet gratuit pour le public, jusqu’à ce que je comprenne qu’en fait ils avaient les pétoches de produire le CD. Parce que quand tu sors un CD, c’est un peu comme quand tu es dans un monde virtuel, une télé, et que du jour au lendemain tu mets le pied dans le réel. Les vues, les likes, les fanpages, on te tape sur l’épaule en concert… Tu peux faire  100 000 vues en une nuit, mais quand tu sors ton CD, et qu’à la fin du premier mois tu as fait 600 ventes, tu as mis le pied dans le monde réel.

Une sorte de désillusion…

L’indis : Tu sais quand tu as 100 personnes qui te disent qu’elles aiment ce que tu fais, au final ça ne fait que 100 personnes. Ils ne sont pas chacun porte parole d’un million. Aux States c’est une autre mentalité : quand tu as un MC côté qui fait une free tape, c’est que ça lui permet d’embrayer sur une tournée à côté. Raekwon il fait une Davincitape tous les ans, et derrière il tourne toute l’année avec, au Canada, etc.

Lavokato : Après la deuxième chose c’est la liberté musicale, quand tu dis que c’est une mixtape, tu peux te permettre ce que tu veux. En France ils en abusent un peu mais aux States moins. Tu peux reprendre une instru que tu as kiffé, faire des freestyles, de l’égotrip. Alors qu’un album doit respecter une espèce de format, même dans l’underground. Tu peux pas balancer 10 fois la même saveur. C’est une palette de ce que tu sais faire, alors qu’une mixtape c’est le truc du moment. Les cainris ils en font presser deux ou trois mille, et à chaque concert ils les vendent à 5 ou 10 dollars, en essayant de fourguer les anciennes au passage. Ça en France on ne le fait pas malheureusement, c’est une autre mentalité.

Lavokato : ‘Le rap c’est une musique spé, et ça doit le rester.’

Avec la crise du disque, on voit quand même un regain d’effort sur les prestations scéniques, et des MC’s qui vendent leurs albums principalement sur leurs tournées, sans passer par des réseaux de distribution qui prennent de grosses marges…

L’indis : Je crois que ça dépend des publics. Les gens que j’ai croisés estiment qu’après avoir mis le prix pour le billet d’entrée, ils n’ont plus besoin de lâcher un euro de plus dans la salle de concert. Et puis souvent ils avaient déjà acheté le CD, ils venaient pas au hasard.

Lavokato : Sur 150 personnes, tu en as moins de 10 qui achètent ton album.

L’indis : Et puis tu as ceux qui l’achètent sur place pour que tu le dédicaces parce que tu es en face de lui. Ça c’est bien. Après tu as des teams qui sont super fortes en merchandising, et qui insistent vraiment, entre chaque morceau pour rappeler qu’il y a un stand à la sortie.

« On voit un rap beaucoup plus diversifié, c’est cool ! » Sneazzy West (avril 2013)

L’indis : Il a raison. Au début des années 2000 on voyait beaucoup de gens qui découvraient le rap avec la Mafia K’1 Fry, Mac Tyer, Sefyu, et qui n’écoutaient pas de rap avant. Donc pendant 10 ans on a eu droit à du rap « terter ». Pour eux le rap c’était ça, donc dès que tu faisais autre chose, tu faisais du rap rigolo, social, gentil.

Lavokato : Il y a eu une époque où tu ne pouvais pas faire du rap gentil. Si tu disais des trucs positifs et que tu n’avais pas fait de prison, et 200 potes autour de toi en bécane dans ton clip, c’était pas du rap. Maintenant ça ne choque plus personne. Et le public actuel n’est plus forcément le même que celui qui écoutait Mafia K’1 Fry. Tous les jeunes écoutent du rap, après ils ont pas forcément la culture. Mais ça fait de la diversité oui.

« J’aimerais bien écrire un 16 par jour et faire plus de titres mais je n’y arrive pas. » Flynt (septembre 2012)

Lavokato : Moi j’écris un 16’ en une semaine.

L’indis : C’est pas vrai, plus que ça. Dans mon cas, si j’écris 4 mesures en un soir je suis content.

Lavokato : Mais tu as plein de jeunes rappeurs qui écrivent un morceau en un après-midi. Les ricains font ça, en France c’est plus chez les jeunes. Après ils sont dans un délire où ils rappent et ils écrivent tout le temps. Nous on a tellement de trucs à côté qu’on ne peut pas se permettre de tout le temps chercher des phases, des rimes H24…

L’indis : Des mecs comme Flynt ou Saké ils sont un peu comme moi, dans le sens où quand on écrit une phrase c’est pas pour compléter. C’est parce qu’on aime le sens, la rime qu’on a trouvée, ou le groove qu’on lui a donnée. Chaque phrase est là pour une raison. Mais je trouve qu’il y a des gens qui arrivent à écrire vite parce que des fois ils se reposent sur leurs acquis, et font du remplissage.

« Beaucoup ont trop regardé les DVD’s de Jay-Z, genre on arrive en studio sans avoir rien préparé, on gratte vite fait, on pose vite fait et ça devient un hit ! C’est faux. » Loko (janvier 2013)

L’indis : Jay-Z il a un don. Il n’y a pas d’école pour ça. Au début des années 90, quand tu louais un studio, ça coûtait cher. Tu arrivais tu avais écrit ton morceau, tu l’avais répété, etc. Ce phénomène dont tu parles est arrivé au milieu des années 90, avec les première compils.

Lavokato : Avec Première Classe par exemple, où les mecs arrivaient en studio sans avoir rien gratté. Ces compils dans lesquelles ils faisaient des combinaisons entre les artistes, où ils venaient choisir les instrus sur place, etc.

L’indis : ‘Quand Lavo a un texte à écrire, ça lui trotte dans la tête pendant des semaines.’

« Moi je suis comme tout le monde, je regarde ce qui sort, je ne suis pas replié sur moi-même à faire mes sons. » Sëar Lui-Même (mars 2013)

Lavokato : C’est qui Sëar Lui-Même ? (rires)

L’indis : Je ne suis pas un surineur de rap français. Dans ma voiture il n’y a pas de rap français. J’ai des critères dans l’écriture qui font que j’aime très peu de monde. Moins de 5. Et même ceux que j’aime, je les écoute 3-4 fois. Déjà parce que j’ai toujours eu la peur du rappeur : inconsciemment tu t’imprègnes du style d’un autre. Dans les années 90, c’était la honte ultime de reprendre la rime d’un autre. Et puis deux-trois écoutes me suffisent à me faire mon opinion. J’écoute à peu près tout, je suis curieux, mais c’est super rare que j’aime.

« Pour moi le rap n’est pas une fin en soi. C’est un moyen d’arriver à plein de choses, depuis que je suis dans le rap j’ai rencontré plein de gens qui peuvent m’ouvrir des portes ailleurs. » Pand’Or (mai 2013)

L’indis : Moi pas du tout.

Lavokato : Ouais mais Camélia elle a 22 ans et nous 37.

L’indis : Si demain le rap s’arrête, on a une vie avec plein d’autres choses.

« Tout rappeur qui se respecte à un moment donné se remet en question et veut arrêter ou prendre du recul par rapport au rap… » Vicelow (juin 2012)

L’indis : J’ai arrêté pendant 6 ans.

Lavokato : Moi j’estime qu’au bout du 3ème album, un rappeur a tout fait.

L’indis : Moi, je dirais même au bout du premier. Dans ton premier album tu dis vraiment les choses qui te tenaient à cœur. À moins qu’entre-temps ta vie évolue.

Lavokato : En rap ricain c’est différent. Après la mort de sa mère, Nas a sorti un album de ouf. Après son divorce pareil.

L’indis : Aujourd’hui j’ai l’impression de tourner en rond dans ce que je fais. J’ai vidé mon sac dans mon album, et là il n’est pas rempli.

Tu as besoin de vivre d’autres choses pour pouvoir te remettre écrire.

L’indis : J’espère pas, parce que généralement c’est que des galères.

Lavokato : Moi si j’ai refait des couplets, c’est parce que j’avais une autre vie, et que du coup j’avais d’autres choses à raconter. J’ai pas rappé pendant un peu plus de 9 ans, j’ai fait une vraie pause. Je n’ai pas vraiment repris, j’ai fait que trois couplets. Et je raconte pas la même chose que dans « 22 ans ». Et même j’avais déjà tout dit dans « Le retour des triplés », et j’ai fait des doublons dans les autres morceaux.

« Moi j’aimais bien les EP’s avant, mais maintenant que tout le monde en fait, ça me saoule un peu. » Alpha Wann (avril 2013)

L’indis : Souvent, c’est pour ceux qui n’ont pas fait assez de morceaux consistants, qui ne veulent pas se mouiller. Un peu comme pour les mixtapes, street tapes, street albums, etc.

Lavokato : Un album, c’est plus une pression. Chaque morceau doit t’amener dans un univers. Une mixtape c’est plus pour se faire plaisir. L’album c’est : « Je t’ai fait plein de dessins, mais là je vais te faire le graff’ sur le mur. »

L’indis : Quand quelqu’un sort un album, il est censé donner le meilleur de ce qu’il sait faire. Une mixtape ou un EP, c’est donner un avant-goût.

Lavokato : Après, aujourd’hui pour exister il faut sortir des trucs plus régulièrement. Il vaut mieux sortir 8 titres tous les six mois qu’attendre et faire 16 titres tous les deux ans.

Lavokato : ‘Moi si j’ai refait des couplets, c’est parce que j’avais une autre vie, et que du coup j’avais d’autres choses à raconter.’

« Le Hip Hop est le mouvement culturel le plus important de la fin du 20ème siècle, et sans doute de tout le 21ème. » Imhotep (avril 2013)

L’indis : Pour le 20ème c’est possible. Il regroupe danse, dessin, musique avec du DJing, du beatmaking…

Lavokato : Il a raison dans le sens où c’est partout dans le monde, tu as du Hip Hop dans tous les pays.

L’indis : Pour ce qui est du 21ème, ça s’estompe quand même… Quand tu vois que le graff est une discipline qui s’éteint, en concert c’est des mecs qui mettent play/pause sur des clés USB…  Les scratchs sont morts, le DJ est devenu un « pousse-vinyle » comme dit un pote à moi. Pour les gens le DJ n’est pas un rôle essentiel et  c’est une personne de plus à défrayer en concert. Tu as des métiers super intéressants comme ingé lumière, ingé son, etc. qui passent à la trappe. Dans les années 90, tous les gens qui prenaient le mic ils avaient été graffeurs, ou danseurs, etc. Donc non, le mouvement n’est pas en perpétuelle croissance au point de dire qu’au 21ème siècle il va tout péter. Y’aura-t-il encore du rap dans 50 ans ?

« Pour ma sélection d’instrus, pas de règle fixe. Soit ça me parle, ça m’inspire quelque chose, soit pas. » Scylla (janvier 2012)

L’indis : Pour un rappeur qui a la plume difficile, l’instru c’est le premier déclic. Ça peut partir tout seul. Des fois il y a des instrus que je kiffe, mais qui ne m’inspirent rien. Et des fois on me critique sur le choix d’une instru, et je réponds en disant que c’est celle-là qui m’a inspiré le texte, et que donc je l’ai bien choisie.

« La quintessence que je recherche dans la musique, je la retrouve dans les années 90′ ». Alpha Wann (avril 2013)

L’indis : Pas moi.

Lavokato : Qu’est-ce que t’écoutes de sorti après 2000 ?

L’indis : Tout ce que j’écoute aujourd’hui, c’est sorti après 2000. Le dernier Sean Price, Joey Bada$$… On dit souvent de moi que je suis un rappeur old school, au même titre que d’autres rappeurs, même si ce n’est pas ce que je revendique, (c’est peut-être dû à mes inspirations) ; ça n’empêche pas qu’il y a une évolution quand même : dans l’écriture, les placements, les thèmes abordés… Sur « Code barre », même si c’est du boom bap avec des scratchs au refrain, je ne rappe plus comme dans les années 90.

Lavokato : Ce n’est pas parce que tu as évolué que ce n’est pas une façon de rapper old school.

L’indis : Il y a eu une évolution dans l’écriture par rapport aux années 90. Dans la construction des rimes. Par exemple quand je fais des rimes sur cinq syllabes, ce n’est pas quelque chose que je faisais dans les années 90, et que très peu de gars aux States faisaient à cette époque-là. C’est une syllabe qui rime en plus.

Lavokato : Ouais mais les syllabes et les multi-syllabiques, c’est un délire de mecs des années 90. Regarde les mecs de maintenant, y’en a plein c’est du nineties qu’ils proposent.

L’indis : Par exemple « Gros bras capitulent / gobera la pilule », c’est des rimes et des placements que tu ne retrouvais pas dans les années 90 ! Qui se sont développées petit à petit avec des Sean Price par exemple. Ils n’ont pas l’image du dernier rappeur moderne, ok. Mais pour moi il y a quand même une évolution. Quand j’écoute « Put it on » de Big L, même si je le kiffe et qu’il est dans mon top, ben je trouve qu’il a vieilli. Illmatic il a vieilli.

Tu ne vis pas dans cette nostalgie d’une certaine époque.

L’indis : Quand j’écoute le dernier Lino, je me dis qu’il est plus fort que jamais.

Lavokato : Oui mais c’est du nineties ! Les mecs de maintenant ils rappent pas comme ça. Le rap des années 2010, qu’on aime ou pas c’est pas ça.

L’indis : ‘Tu peux faire  100 000 vues en une nuit, mais quand tu sors ton CD et qu’à la fin du premier mois tu as fait 600 ventes, tu as mis le pied dans le monde réel.’

Sur les instrus c’est pas du nineties le dernier Lino…

L’indis : Elles sont toutes modernes les instrus du dernier album de Lino.

Lavokato : Ok. Mais sa façon de rapper non.

L’indis : Depuis le milieu des années 2000, le rap est beaucoup plus aéré. Il y a beaucoup plus de temps de respiration. Le flow est plus slow. Mais pour moi Lino a fait un update de son style. Ça peut faire penser au rap des années 90, mais il y a eu une mise à jour. Mais c’est vrai que l’enchaînement de plein de rimes croisées, ça ressemble pas à du rap actuel, qui est plus aéré. T’écoutes Cam’ron, Jadakiss, etc. leurs flows sont plus lents et aérés dans les années 2000. Eminem dans les années 2000, il a des acquis de mec des années 90, mais poussés un cran au-dessus. Voilà, pour revenir à la phrase d’Alpha Wann, je trouve qu’il y a eu un update, qui fait que je ne suis pas un nostalgique de cette époque-là.

« On nous a souvent parlé d’un album à 3, mais c’est beaucoup d’organisation et d’énergie, et crois-moi que l’énergie il nous en faudra pour convaincre Lavokato. » Nakk (mars 2012)

Lavokato : Il réfléchit.

L’indis : Quand Lavo a un texte à écrire, ça lui trotte dans la tête pendant des semaines. J’étais comme ça mais j’ai appris à faire la part des choses, et à arrêter d’être tête en l’air. Pour les proches, au taf, t’es jamais là. Lavo ça perturbe même son sommeil. Tu l’imagines faire un album ? Écrire un texte c’est déjà une souffrance de 15 jours, 15 journées la tête en l’air.

Lavokato : J’aime trop le rap pour le faire n’importe comment. Je ne vais jamais me contenter de ce que j’ai déjà. Même si je te ponds 16 barres de ouf, je vais continuer à en chercher des mieux jusqu’au jour de l’enregistrement.

L’indis : C’est pour ça qu’avec lui tu ne peux pas faire un album. Tant que le morceau est pas fini, mixé, ficelé avec le cacher du roi, il voudra le modifier, et ne pourra pas passer à un autre.

Lavokato : J’ai déjà changé des phrases écrites de longue date dans le RER qui m’emmenait au studio.

L’indis : Alors que Nakk, il écrit tous les jours, il a une gymnastique. Il accepte de mettre de côté un 16 une fois qu’il est écrit, et de passer à un autre.

Lavokato : Nakk et L’indis ont écrit des projets entiers aussi. Ils savent passer à autre chose. Moi, tant que ce n’est pas enregistré, je n’ai pas envie de passer à autre chose, et ça me perturbe vraiment. Je me la ressasse H24, jusqu’à ce que je ne l’aime plus des fois. Une vraie dinguerie. Et du coup l’enregistrement devient compliqué parce que je ne l’aime plus. Et alors le rap représente très peu de temps de ma vie, ça empiète sur tout le reste dans ces moments-là. Du coup je ne pense pas qu’un projet des Triplés puisse être possible. Et en même temps je dis ça et j’en sais rien, si ça se trouve ça se fera un jour. Eux deux ils pourraient, moi je n’ai pas la force. Écrire un texte pour moi c’est une montagne.

L’indis : Mon frère et moi, on a des exigences d’écriture que les gens ne perçoivent même pas. Même des rappeurs réputés très techniques, pour avoir discuté avec eux, ils les entendent pas. Je ne pourrais même pas t’expliquer avec des mots.

Lavokato : Les structures de phrases, les respirations, jamais poser de la même façon, ne jamais faire de phrases qui ont le même schéma, le même rythme.

L’indis : Quand on me critique sur mon flow, qui est pas le plus exceptionnel du rap, je sais que par l’endroit où je place mes respirations par exemple, ou la syllabe qui va taper sur la caisse, c’est un élément de technique que les gens ne perçoivent pas. Après on n’a pas envie de l’expliquer non plus. La nouvelle génération a l’impression d’être plus technique pour d’autres raisons.

Lavokato : Après pour l’album des Triplés il n’y a pas grand-chose à dire.

L’indis : Si ça ne s’est pas fait, c’est qu’il ne fallait pas que ça se fasse.

L'indis - Mon refuge - Le Bon Son

L’indis – Mon refuge toujours disponible (iTunes/Fnac)

Lire aussi : L’indis – l’interview « Mon refuge »

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