Loko – l’interview « Vis ma vie » (1/2)

Réaliser une interview de Loko, c’est ouvrir tout un pan de l’histoire du rap français, depuis les débuts du collectif ATK, jusqu’au règne des réseaux sociaux. Un regard sur le hip hop hexagonal donc, avec tour à tour les yeux du MC, du beatmaker, du cofondateur de label, de l’animateur radio, de l’ingé son, du prestataire de service… et de l’auditeur passionné. Et bien sûr, il est aussi question de son premier album Vis ma vie (commander ici), qui sortira le 28 janvier, date à laquelle sera publiée la deuxième partie de son interview accordée au Bon Son.

Le Bon Son : Peux-tu te présenter en quelques mots aux lecteurs du Bon Son ?

Loko : Rappeur depuis mes 12 ans, qui a cherché à faire du rap toute sa vie, et qui s’est trouvé au fur et à mesure grâce à un père musicien. Débuts au collège donc, puis rencontre avec ATK, intégration au groupe avec la subdivision Le Barillet à l’époque, en 1994. Puis petit passage solo du Barillet hors ATK pour des raisons de disponibilités des uns et des autres. C’était un peu compliqué avec un possee si grand parce qu’on était trop nombreux et on avait pas les mêmes envies aux mêmes moments, ni le même temps à accorder à la musique. Mais avec Le Barillet on restait accrochés avec ATK, puisqu’on faisait des tournées avec eux.

Par la suite, il y a eu Néochrome, avec Yonea un ami d’enfance, puis j’ai été recruté par la radio Générations 88.2, qui m’a proposé d’être animateur alors que je faisais la promotion d’un projet. Ils étaient à la recherche d’un animateur, et je pense que le directeur des programmes a bien aimé la manière dont je m’exprimais à l’antenne. J’ai accepté après 48 heures de réflexion, en espérant que ça allait pas desservir ma « carrière » de rappeur. Et c’est le point de départ d’une aventure durant laquelle j’ai rencontré tous les gens dont j’étais fan, à savoir tous les gens qu’on a pu inviter sur Néochrome 1. Voilà donc le début d’une aventure complètement improvisée qui m’a permis d’inviter tous les gens qui me plaisaient. Aventure rendue possible grâce aux compétences transmises par mon père musicien quant à l’enregistrement, et à son matos.

Yonea c’était un pote de galère, qui découvrait ses goût musicaux avec moi. Moi j’étais déjà à fond rap, mes parents m’avaient offert à Pâques Le monde de demain d’NTM, cassette 2 titres, et des marqueurs Posca ! Ils étaient donc pas contre que je me mette à la page. (rires)

Mais à un moment donné tu quittes Néochrome…

Ça c’est très longtemps après, 10 ans pendant lesquelles on fait des choses. Au début, moi, beaucoup plus entrepreneur que Yonea, et à la fin je me rendais compte que j’étais plus animé par la musique que par la production, qui est un tout autre domaine avec d’autres compétences, d’autres ressentis, d’autres fréquentations.

Le côté business était assez étranger à ce que j’avais envie de faire. J’étais déjà rappeur, beatmaker, ingé son et ça me donnait envie de tout bien faire. Yonea gérait mieux le côté « business », à savoir faire tourner le label. Mon truc à moi c’est la musique en elle-même, pas trop ce qu’il y a autour.

Tu suis ce que fait Yonea actuellement ?

Ouais complètement, même si on est plus les inséparables qu’on a pu être auparavant, je suis fasciné par la manière dont il a su tenir ses business. Des fois je le suis avec joie, des fois moins, de par nos différences de visions des choses, mais j’aime bien voir comment il arrive à mener la barque d’un truc qu’on a commencé ensemble.

‘Avec Yonea, on a été les premiers à atterrir en Fnac avec un projet qui n’était pas sorti de studio de maison de disque.’

Tu as un peu touché à tout, comme la radio, le travail en studio comme ingé, le label Néochrome, etc… Qu’est-ce qui explique que ton premier album ne sorte que maintenant ?

C’est un truc que je m’explique pas vraiment. Je me rends compte que ça me soulage vraiment, c’est comme quand t’as quelque chose en toi mais que t’arrives pas à le sortir. Je peux le faire pour les autres : en tant qu’ingé son, arriver à enregistrer, guider, mixer des projets, faire des instrus pour les gens, y croire pour eux, leur donner de la force… Mais après le faire pour soi-même c’est un peu plus compliqué.

Quand j’annonce mon nouveau clip sur Facebook, je me sens comme un gosse, parce que c’est un truc que j’ai ruminé vachement longtemps. C’est comme être père : tu te sens pas prêt à l’être, mais ça t’empêche pas d’être à l’aise avec les bébés des autres. Cependant, je ne regrette pas d’avoir pris mon temps parce que ce que j’ai fait dans le passé m’a permis d’avoir un métier, la production m’a ramené des sous que j’ai récupérés pour monter mon premier studio et ainsi de suite… Ce métier me permet de me consacrer à ce que je considère comme un loisir, c’est à dire le rap. Non pas que je le considère comme un truc pas important, au contraire, puisque j’arrive pas à arrêter la trentaine passée.

C’est quelque chose qui demande du temps, qui est coûteux, que je fais sans calcul, sans faire du mal à qui que ce soit, c’est donc une passion qui n’est pas rentable. Et là je suis super content de pouvoir la faire sans avoir l’impression de miser tout là-dessus. J’y vais relax, en étant conscient que ça me prend beaucoup de temps et d’argent, argent que je suis en mesure de mettre aujourd’hui pour mon bien-être.

Et toutes les années que j’ai passées aux côtés des rappeurs ça m’a assagi, et ça m’a montré comment ne pas merder ma carrière. Grâce à ça je privilégie la qualité à la quantité, j’évite de faire des choix de featurings douteux avec le buzz du moment, des erreurs de débutants, etc. Faire un album devient un choix réfléchi dont tu vas profiter agréablement sans la pression de la rentabilité, de comment ça va être perçu…

Parle-nous de cet album. Quand as-tu commencé à l’enregistrer, décidé de le sortir pour de bon ?

Vu que je suis ingé son depuis 12 ans maintenant, j’ai la chance d’avoir des dispositions favorables pour enregistrer, mixer… Avec les bons côtés et les mauvais côtés : quand t’as passé 10 heures avec des clients, est-ce que t’as envie d’une 11ème heure dans la cabine ? Appuyer sur le bouton d’enregistrement, courir dans la cabine, s’enregistrer, ressortir, faire des découpages. Travailler pour les autres c’est être à l’écoute de leurs besoins, faciliter leur enregistrement. Mais quand je suis à la fois ingé son et rappeur, j’ai pas vraiment les avantages de l’ingé son. J’appuie sur record, j’ouvre une porte, j’ouvre une deuxième porte, je ferme une deuxième porte, je rentre dans la cabine, je kicke mon couplet… et s’il est pas bon je ressors et je recommence la même opération jusqu’à ce que ce soit ok.

‘Ce qu’il me fallait, c’était un coup de pied au cul, puisque je me retrouvais avec 200 morceaux dans mon ordinateur…’

Je n’ai pas les options que j’offre à mes clients. Ça m’oblige à être carré ou au contraire très « maquette » dans ce que je fais. Du coup, j’avais plusieurs maquettes depuis longtemps dont je n’étais pas satisfait à cent pour cent, et la flemme de faire un truc carré parce que ça me demandait beaucoup plus de temps sur le terrain que pour mes clients.

J’en reviens à mon expérience avec Yonea, on a été les premiers à atterrir en Fnac avec un projet qui n’était pas sorti de studio de maison de disque. On a eu accès au réseau de distribution avec un peu de culot, en disant « Tu veux pas prendre ma cassette s’te plaît ?« . Et un jour on est tombé sur un vendeur qui était fan de rap et qui avait vu tout le tracklisting et tous les rappeurs qu’il aimait à l’époque. Du coup il nous a dit qu’il allait essayer de nous mettre en rayon et il a demandé une autorisation spéciale pour que ça se fasse. La distrib’ d’autoproduction est née comme ça puisque j’avais jamais vu ça avant.

Je me rappelle avoir acheté la Néochrome 2 à la Fnac de Toulouse, et avoir été étonné, puisqu’à l’époque choper des mixtapes en province c’était pas toujours facile…

Ben merci à toi, t’as participé à plein de choses pour moi ! C’est un coup de bol qui nous a dépassé. Je pense que ça venait du fait d’être bien éduqué et poli, et d’avoir un produit cool entre les mains. J’ai été reconnaissant envers ce chef de rayon de la Fnac pendant longtemps, avec qui on a beaucoup bossé, et avec qui on est devenus presque copains. J’ai souvent des gens un peu plus jeunes que moi dans mon studio qui me disent « Oh là ! Neochrome 1, j’l’avais achetée, quelle bonne époque !« . Et je me retrouve souvent à discuter avec eux, avec la même question : « Pourquoi t’as pas sorti d’album ?« . Ce qu’il me fallait, c’était un coup de pied au cul, puisque je me retrouvais avec 200 morceaux dans mon ordinateur : il fallait que je les réécoute, que je choisisse mes préférés, que je les termine ou les refasse….

Au final mon album il va représenter une partie de ma vie : il y a 20 titres, et sur ces 20 il y en a 10 qui sont issus d’une autre époque, jusqu’à 5 ans auparavant. Je rappe comme j’ai envie de rapper depuis quelques années, et je me dis plus « Putain qu’est-ce que c’était nul !« . Je suis raccord avec ce que j’ai envie de faire. Avec des trucs plus ou moins marrants à des moments, plus ou moins tristes à d’autres moments. Je vois le rap comme ma vie, j’assume les déconnades entre potes, les moments plus durs, les déceptions, etc. Même si un truc est passé, si le morceau me replonge habilement dans cette époque, je suis content de le réécouter et de le partager avec les auditeurs.

Tu parles de propos d’adolescents que tu assumes moins, mais t’as encore des « phases de gamins » dans tes titres…

Ah mais tu peux même retirer les guillemets ! (rires) Ca me poursuit dans ma vie de tous les jours. Je pense que j’aime pas l’idée de vieillir, et que j’aime être en studio avec des plus jeunes que moi. Ils me mettent à la page de toutes les expressions de rue parisiennes, marseillaises. Je conserve ainsi mon côté jeune et débile. Et c’est pareil quand je fais écouter certains morceaux en avant-première à mes parents, j’ai un peu honte et je me dis : ‘Putain j’suis vieux pour faire des conneries pareilles !‘, mais c’est moi, et ça a besoin de sortir. Ces jeunes m’amènent du renouveau dans mon taf. Au même titre que les musiciens quinquagénères que je reçois dans mon studio, qui m’apprennent plein de choses musicalement. J’ai des gens qui viennent de toutes parts, parce qu’attirés par le côté « Paris », ou le passif musical que j’ai pu avoir.

‘L’envie est spontanée, mais je paufine. J’aime le rap technique qui rime fort, qui n’est pas prévisible, et qui a du sens. J’essaye de m’imposer ces règles, à chaque couplet, du coup ca demande du temps.’

On sent aussi que tu te prends pas mal la tête sur tes textes, tes placements, ta diction, que tu as une touche. On sent que ça doit être laborieux, dans le bon sens du terme, tu confirmes ?

Mille fois. Parce que beaucoup ont trop regardé les DVD’s de Jay-Z, genre on arrive en studio sans avoir rien préparé, on gratte vite fait, on pose vite fait et ca devient un hit ! C’est faux, ceux qui peuvent faire ça sont très rares, la plupart du temps ça donne un truc « vite fait », et c’est normal. Hors de question pour moi de fonctionner comme ça.

Je peux t’en citer un qui m’a surpris plein de fois, c’est Salif, mais ça reste une exception. C’est très rare ceux qui arrivent à faire du bon taf super vite. Je suis du style à écrire un couplet de 16 mesures, qui deviennet 10 le lendemain, pour repasser à 12, etc… L’envie est spontanée, mais je peaufine. J’aime le rap technique qui rime fort, qui n’est pas prévisible, et qui a du sens. J’essaye de m’imposer ces règles, à chaque couplet, du coup ça demande du temps.

Et tes placements, c’est un truc qui te vient naturellement ?

C’est loin d’être naturel, mais ça l’est devenu, parce que mon père est musicien, et il m’a fait faire du piano, du solfège, et il avait des exigences même sur mon rap, il me disait quand je commençais : « Là t’es pas dans les temps, là ça groove pas, etc.« . Un jury à domicile, de quelqu’un dont c’est le métier. Du coup mes parents étaient favorables à ce que je fasse du rap, ils m’ont même incité. Mon père me faisait des instrus, m’a montré comment en faire sur son MSX, le premier séquenceur audio, (sorti dans les années 80 ndlr). Mes parents avaient un regard positif sur le rap, ils trouvaient le graffiti joli, le côté rébellion sympa, mais ont fait en sorte que je n’en prenne que le positif ! Comme le rap n’est pas du chant, et que des cours de musique ne sont pas nécessaires, ça le rend facile d’accès. Il faut donc batailler pour sortir du lot et avoir son identité, car à mon sens, parler en rythme ne fait pas de toi un rappeur.

À l’époque je voulais déjà pas être comme les autres. Il ne suffit pas de rapper un peu dans les temps et d’être énervé. Mes parents l’avaient perçu avant moi. À l’époque, avant Youtube, il fallait être pertinent, être repéré par un directeur artistique. Pour enregistrer un album t’avais un ingé son, un staff, un beatmaker, des musiciens. Aujourd’hui tu peux faire un beat dans ta chambre sur ton ordi avec Fruity Loop à peu près bien, tu peux t’enregistrer à peu près bien, et publier dans l’heure sur Facebook via Youtube. Tu peux être exposé avant même d’être prêt à l’être. C’est difficile de juger si t’es bon, puisque t’as pas le temps d’avoir un jury que t’es déjà sur la toile.

Deuxième partie de l’interview

Vis ma vie : sortie le 28 janvier. Précommande : lien Fnac / iTunes

Liens : Facebook / www.loko-officiel.com

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